La foi néolibérale des gouvernements socialistes

Nos gouvernants croient sincèrement que la réalité est de droite : c’est pourquoi, au nom du réalisme, ils sont prêts à braver l’impopularité. En outre, ils sont profondément convaincus que le peuple est de droite : aussi sont-ils résolus, au nom du pragmatisme, à sacrifier leurs principes pour alimenter le ressentiment raciste et xénophobe.

Nos gouvernants croient sincèrement que la réalité est de droite : c’est pourquoi, au nom du réalisme, ils sont prêts à braver l’impopularité. En outre, ils sont profondément convaincus que le peuple est de droite : aussi sont-ils résolus, au nom du pragmatisme, à sacrifier leurs principes pour alimenter le ressentiment raciste et xénophobe.

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Si, pour rejeter Nicolas Sarkozy, les Français ont voté en majorité en faveur d’un candidat « normal », depuis l’élection de mai 2012, la normalisation concerne uniquement les idées de droite. Force est de constater une continuité troublante : c’est vrai en matière économique, depuis le Pacte de stabilité, au niveau européen, jusqu’au Pacte de responsabilité offert au patronat ; c’est également le cas pour ce qui concerne la politique d’immigration et singulièrement la « chasse aux Roms » : dès l’été 2012, Manuel Valls s’est contenté de rejouer le spectacle donné deux ans plus tôt par Nicolas Sarkozy. « Mon ennemi, c’est la finance », tonnait le candidat au Bourget. Les PDG sont mes amis, susurre le président. « Le changement, c’est maintenant » ? Avec le recul, le slogan électoral de François Hollande se lit différemment : « Le changement, c’était (seulement) maintenant » – juste le temps d’une campagne.

 

Pourquoi ce revirement ? Suffira-t-il de dire que se répète éternellement l’histoire des « sociaux-traîtres » ? Encore faut-il comprendre que le socialisme de gouvernement d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec la social-démocratie. Au lieu de rechercher l’équilibre entre le capital et le travail, les dirigeants français, comme tant d’autres en Europe, arbitrent en faveur du premier contre le second : sous prétexte de combattre le chômage, ils se réclament d’un paradoxal « socialisme de l’offre ». À défaut de social-démocratie, doit-on plutôt parler de social-libéralisme ? Rien n’est moins sûr. Loin de s’abstenir, en effet, avec le socialisme de gouvernement, l’État se montre interventionniste – mais c’est surtout pour sauver les banques. Aussi convient-il de qualifier ce socialisme de néolibéral, dès lors que la mission première qu’il assigne à l’État est de protéger les marchés.

 

Certes, le revirement de 2012 peut rappeler le « tournant » de 1983 – l’austérité d’aujourd’hui succédant à la rigueur d’hier. Il importe toutefois de souligner une différence. Après deux ans au pouvoir, sous la pression des marchés, François Mitterrand se résignait à changer de politique. Pour sa part, aussitôt élu, François Hollande s’est converti au néolibéralisme : c’est l’effet d’un choix, non d’une contrainte. Sans doute dira-t-on que c’est toujours au nom du réalisme (économique) que le socialisme de gouvernement renonce à être de gauche ; cependant, nombre d’économistes ne trouvent pas réaliste la politique actuelle. De fait, chacun peut constater qu’elle ne marche pas – ni pour les travailleurs, ni pour les entreprises, ni pour l’État. Il ne s’agit donc pas d’opposer, une fois de plus, le cœur (social) à la raison (économique), mais de s’interroger : pourquoi les socialistes ont-ils sacrifié le cœur sans raison ?

 

Bien sûr, il serait injuste de jeter l’eau du bain socialiste avec le bébé présidentiel. En majorité, les militants du Parti socialiste se sentent davantage portés à gauche que la politique qu’ils cautionnent. C’est un peu comme l’Église catholique : le Vatican est plus conservateur que les évêques, qui à leur tour le sont plus que les simples prêtres… Il est vrai que, dans un cas comme dans l’autre, le résultat n’en est pas moins la dérive conservatrice. À l’issue de l’élection primaire à gauche, Manuel Valls, le plus droitier des candidats, arrivait d’ailleurs bon dernier ; quant à François Hollande, il a été élu sur un autre programme que celui qu’il applique. En outre, au-delà du PS, on ne peut que constater l’impopularité du président, et désormais de son premier ministre : la droitisation socialiste provoque le rejet de la gauche sans parvenir pour autant à séduire la droite. Comment comprendre alors que ces idées, minoritaires dans le « peuple de gauche », et même chez les militants, s’imposent chez les dirigeants ? Sans doute est-ce la condition pour rejoindre les rangs des élites dirigeantes : leur paraître raisonnable, soit partager le sens commun d’un club très fermé qui n’a que faire de la raison.

 

En tout cas, la droitisation socialiste n’est ni réaliste, ni électoraliste. Si c’était un calcul, il serait faux. Il faut donc faire crédit au président de la République, et à son Premier ministre. C’est avec foi qu’ils adhèrent à l’idéologie néolibérale. Autrement dit, les socialistes de gouvernement croient sincèrement que la réalité est de droite : c’est pourquoi, au nom du réalisme, ils sont prêts à braver l’impopularité. En outre, ils sont profondément convaincus que le peuple est de droite : aussi sont-ils résolus, au nom du pragmatisme, à sacrifier leurs principes pour alimenter le ressentiment raciste et xénophobe. Manuel Valls et François Hollande sont donc authentiquement de droite – par croyance et non par stratégie.

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Cette chronique, rédigée en novembre 2014 pour la nouvelle revue espagnole en ligne : Ctxt (comme « Contexto »), vient d’y être publiée, après les attaques terroristes et l’union sacrée, mais aussi à la veille des élections grecques et à l’heure de Davos, en espagnol (sur le site ctxt.es) sous le titre : « La fe neoliberal de los Gobiernos socialistas ».

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