La violence aveugle

Les yeux crevés lors des manifestations ont, en même temps qu’une réalité littérale, une résonance métaphorique. Car le harcèlement policier vise aussi les journalistes qui donnent à voir ce qui s’y passe. C’est une politique délibérée, qui couvre a priori les violences policières en refusant de les nommer. Ce sont donc des violences gouvernementales. Et si elles aveuglaient le pouvoir lui-même?

Au Chili, à la mi-novembre 2019, après quelques semaines de manifestations, près de 200 personnes avaient perdu un œil, victimes d’armes anti-émeutes. « Les policiers ne tirent pas en l’air, ni à terre », déclarait un blessé : ils visent le visage, « comme à la guerre ». En France, on comptait au même moment, un an après le début du mouvement des Gilets jaunes, « seulement » 24 cas. « Une telle “épidémie” de blessures oculaires gravissimes ne s’est jamais rencontrée » : c’est ce que constataient 35 ophtalmologues. Dans une lettre ouverte au président de la République, ils demandaient un moratoire sur l’usage des Lanceurs de balles de défense (LBD), qui sont en réalité, selon la réglementation internationale, des armes de guerre. En France de même qu’au Chili, les éborgnés sont ainsi devenus, à leur corps défendant, l’emblème sanglant de la violence d’État. Bien sûr, il y a aussi des morts. Reste que ces yeux crevés ont, en même temps qu’une réalité littérale, une résonance métaphorique : la violence aveugle.

Ils évoquent en effet d’autres abus qui visent à empêcher de voir. Sans parler de la confiscation du sérum physiologique qui pourrait protéger les yeux des gaz lacrymogènes lors des manifestations, on songe ici au harcèlement policier contre celles et ceux qui donnent à voir ce qui s’y passe. Couvrir les interventions policières peut conduire en garde à vue – même des étudiants de l’ESJ de Lille. Un syndicat de commissaires est allé jusqu’à publier les noms de cinq journalistes accusés d’être « les principaux acteurs » du « combat anti-police nationale ». Deux d’entre eux font partie des 24 journalistes blessés le 5 décembre 2019, selon le décompte de Reporters en colère : Gaspard Glanz et Taha Bouhafs. Ce dernier a été arrêté à nouveau après l’irruption de manifestants aux Bouffes du Nord, le 17 janvier. Or c’est lui qui avait filmé Alexandre Benalla, place de la Contrescarpe, le 1er mai 2018.

Les victimes de ce harcèlement, ce sont souvent des citoyens engagés et des journalistes indépendants. Mais les adversaires policiers et politiques de ces derniers récusent leur qualité de journaliste, pour les traiter uniquement en tant que militants – comme si la neutralité de la profession était régie par un ordre, à l’instar des médecins. Quant au président de la République, c’est aux premiers, « simili-journalistiques », qu’il s’en prend : à l’occasion de ses vœux à la presse, il dénonce « une forme de concurrence déloyale de chaque citoyen qui devient potentiellement ou un journaliste ou un photographe – non réglementé ».

Les « journalistes professionnels » dont il prétend défendre les intérêts ne sont pourtant pas à l’abri. Ce même 15 janvier, Olivier Bost, président de l’association de la presse présidentielle, interpelle Emmanuel Macron sur « les manifestations où il est devenu très difficile de travailler ». Et de se demander pourquoi « des titulaires de la carte de presse se retrouvent au commissariat ou privés de leur matériel de travail ». Mais il y a aussi des « ingérences » : la profession est menacée, non seulement « par la loi sur le secret des affaires », mais aussi après « la convocation de journalistes par la DGSE », approuvée par le président. Or « chercher à identifier des sources, c’est s’en prendre directement à la liberté de la presse. »

Naguère encore, c’étaient seulement les « jeunes » qui pouvaient redouter la police ; aujourd’hui, ces violences semblent « aveugles à la couleur », en même temps qu’à la classe : « Les Misérables » ont débordé des banlieues vers les centres-villes. Les quartiers auront donc servi pendant des années, dans l’indifférence générale, de laboratoire de la violence d’État. Des lycéens aux retraités, des pompiers aux journalistes, d’Adama Traoré à Steve Maia Caniço en passant par Rémi Fraisse et Zineb Redouane, qui peut désormais se croire à l’abri ? Cette extension vise au premier chef les manifestants : il s’agit de réduire la contestation par la force. Mais quand la violence devient le mode normal de gestion des populations, il n’y a aucune raison pour qu’elle reste cantonnée au registre politique : songeons à Cédric Chouviat.

C’est pourquoi on invoque autant Max Weber, pour qui l’État revendique « le monopole de la violence légitime » – comme si cette définition sociologique suffisait à légitimer n’importe quelle violence, à condition qu’elle émane de l’État. Le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur déclarait ainsi le 2 juin 2019 : « La violence illégitime, moi, je ne sais pas ce que ça veut dire. » En 2015, quand des syndicalistes déchiraient la chemise de cadres d’Air France, leurs défenseurs avaient beau rappeler avec Jean Jaurès la violence économique, leur violence physique était sévèrement réprimée : licenciements, amendes, prison avec sursis. Quatre ans plus tard, Laurent Nuñez peut tranquillement déclarer : « Ce n’est pas parce qu’une main a été arrachée, parce qu’un œil a été éborgné que la violence est illégale. » Et d’annoncer un soutien systématique aux policiers mis en cause – même en cas de condamnation : « Bien sûr on fera appel ! » Les policiers l’ont compris : c’est un blanc-seing gouvernemental.

Certes, le gouvernement vient d’infléchir son discours. Le Premier ministre le reconnaît le 12 janvier, avec la police, « il faut avoir beaucoup d’exigence »… mais en même temps qu’un entier soutien. Pour Édouard Philippe, « quand il y a un usage disproportionné de la force, alors il doit y avoir enquête, et sanction le cas échéant. » Le lendemain, Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur, lors de ses vœux à la police, déclare à son tour : « on ne fait pas de croche-pied à l’éthique, sauf à s’abaisser, à abaisser la police. » Enfin, le 14 janvier, Emmanuel Macron évoque des « comportements qui ne sont pas acceptables » ; il appelle à « améliorer la déontologie ». Mais que se passe-t-il dès le 17 janvier ? La police intervient avec matraques et gaz lacrymogènes pour mettre fin au blocage du lycée Hélène Boucher, à Paris ; un adolescent est frappé au visage, un autre a l’annulaire cassé. Le 21 janvier, lorsque des chercheurs manifestent à l’occasion des vœux de la ministre de l’Enseignement supérieur, c’est un doctorant, le visage ensanglanté, qui doit se rendre à l’hôpital pour huit points de suture : Frédérique Vidal n’aura pas un mot de regret. Bref, nonobstant les belles paroles, rien n’a changé.

Il ne faut pas s’en étonner. En effet, le gouvernement s’enferme dans le déni. La ministre de la Justice l’explique bien, le 17 janvier : « Pour moi, des violences policières caractérisent une volonté de l’État qui est sciemment pensée. Nous ne sommes pas du tout dans ce cadre-là. Il y a des faits individuels qui ne sont pas acceptables. » Et Nicole Belloubet de conclure d’un lapsus révélateur : « je ne parlerais pas d’un État de violences policières. » (sic) Il s’agit pourtant d’une politique délibérée, qui couvre a priori les exactions des forces de l’ordre en refusant de les nommer. Les violences policières sont donc, au fond, des violences gouvernementales : les forces de l’ordre ne sont que le bras armé d’un régime qui confond police et politique. Au moment de supprimer les « régimes spéciaux », les policiers n’ont-ils pas été exemptés de la réforme pour mieux les mobiliser contre les manifestants ?

Tout se passe comme si, pour Emmanuel Macron et son gouvernement, la légitimité de l’élection présidentielle rendait légitime toute action du président. La monarchie républicaine l’autorise à contourner le débat parlementaire pour faire passer ses réformes, mais aussi à réprimer violemment la contestation dans la rue, en même temps qu’à vouloir brutalement mettre au pas les médias : la République ne s’encombre guère de démocratie. C’est ainsi que le pouvoir actuel peut s’aveugler, ou du moins chercher à nous aveugler, à l’aveuglante évidence des violences perpétrées par sa police.

Reste à s’interroger : Emmanuel Macron n’est-il pas en retour aveuglé lui-même par les violences gouvernementales qu’il autorise tout en les déniant ? Il n’a pas été élu pour mener la France, à marche forcée, vers le capitalisme des fonds de pension : sondages et mobilisations contre la réforme des retraites le confirment. Les Français n’ont pas voté pour BlackRock, mais contre le Rassemblement national. Emmanuel Macron l’a emporté, non pour son néolibéralisme (économique), mais au nom du libéralisme (politique) : c’était pour faire barrage à la « démocratie illibérale », à la manière du Hongrois Viktor Orban, qu’incarne en France Marine Le Pen. Mais ce régime, qui ne tient aucun compte des avertissements répétés de son Défenseur des droits, et de toutes les institutions, en France et à l’étranger, qui s’inquiètent de ses dérives violentes, n’est-il pas en train de sombrer dans l’illibéralisme dont il prétend nous protéger ? Le président de la République ne fait-il pas le lit du Rassemblement national ? L’extrême droite au pouvoir ne pourrait-elle pas se contenter de marcher sur ses traces ?

Pour convaincre les électeurs qu’il continue d’incarner la démocratie, voici qu’Emmanuel Macron brandit le spectre de la dictature. À son retour de Jérusalem, il déclare sur Radio J, le 24 janvier – jour de mobilisation nationale : « Aujourd’hui s’est installée dans notre société – et de manière séditieuse, par des discours politiques extraordinairement coupables –, l’idée que nous ne serions plus dans une démocratie, qu’une forme de dictature se serait installée ». Ce renversement permet de considérer que celles et ceux qui s’inquiètent pour la démocratie la menacent en fait. « Tous ceux qui aujourd’hui, dans notre démocratie, se taisent sur ce sujet, sont les complices, aujourd’hui et pour demain, de l’affaiblissement de notre démocratie et de notre République ». Car pour le président, la définition de la démocratie se réduit à un seul élément : l’élection – son élection. « Une démocratie, c’est un système politique où l'on choisit nos dirigeants. » Bref, « nous sommes une démocratie » (le pluriel de majesté est de mise). À l’inverse, « une dictature, c’est un régime où on ne change pas les dirigeants, jamais. »

On se rappelle la provocation d’Emmanuel Macron quand l’affaire Benalla a éclaté : « Qu’ils viennent me chercher ! » Aujourd’hui, il provoque à nouveau ses critiques : « Mais allez en dictature ! » Et d’enfoncer le clou : « Si la France c’est cela, essayez la dictature et vous verrez ! » « Vous verrez » ? Le président croit-il vraiment, par la manière forte, nous préserver du Rassemblement national – et sous cette menace, sauver son régime ? Contre les mouvements sociaux, Emmanuel Macron s’enivre d’aller de victoire en victoire ; ce pourrait bien être jusqu’à la défaite finale dans les urnes. Il paraît que les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre. Au royaume des aveugles, la lucidité est plutôt du côté des éborgnés.

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