Abolir la prostitution, ou lutter contre l'immigration?

Éloigner la prostitution des lumières de la rue, c’est la reléguer dans l’obscurité. Or cette clandestinité est bien plus dangereuse pour les personnes prostituées que pour leurs clients.

Éloigner la prostitution des lumières de la rue, c’est la reléguer dans l’obscurité. Or cette clandestinité est bien plus dangereuse pour les personnes prostituées que pour leurs clients. En outre, gageons qu’après le procès d’exploiteurs qu’elles auront dénoncés, les prostituées étrangères renvoyées dans leur pays seront exposées à leur vengeance. Certes, nous ne les verrons plus dans nos rues; mais qui peut croire que nous les aurons «sauvées»?

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« Le 6 décembre 2011, l’Assemblée nationale adoptait à l’unanimité, tous groupes politiques confondus, une résolution réaffirmant la position abolitionniste de la France en matière de prostitution. Depuis, la majorité parlementaire a changé, mais le travail est poursuivi dans une remarquable continuité. » Dans une tribune récente, des figures de l’UMP et de l’UDI font cause commune avec d’autres du PS, d’EELV, du PCF et du PG pour marquer leur soutien à la proposition de loi n°1437 qui vise en particulier la « responsabilisation du client », autrement dit sa pénalisation.

 

En politique, pareil consensus est inhabituel. Pour les partisans de cette loi, il en va de « la dignité de la personne humaine ». Pour ses adversaires, il s’agirait plutôt d’une forme de moralisme. Qu’on s’en félicite ou qu’on le déplore, cela reviendrait en tout cas à transcender la politique. Et si les droits humains autant que la morale occultaient la nature proprement politique de cette proposition de loi ? La continuité revendiquée entre droite et gauche invite plutôt à examiner combien la logique actuelle emprunte à la politique héritée de la droite.

 

Sans doute faut-il relever des différences importantes, en particulier l’abrogation, avec le délit de racolage public, du « racolagepassif » (sic) qui pénalise les personnes prostituées depuis la Loi de sécurité intérieure (LSI) de 2003. Le ministre de l’intérieur s’en inquiète d’ailleurs : pour lui, c’est « un outil de gestion d’ordre public indispensable », qui « permet de répondre à la demande de riverains excédés. » Mais, comme son prédécesseur Nicolas Sarkozy, c’est pour le plus grand bien des personnes prostituées que Manuel Valls défend « une mesure “répressive” » qui « permet paradoxalement de mieux connaître et au besoin protéger celles qui sont à la fois mises en cause et victimes »…

 

La proposition de loi ne reconduit donc pas à l’identique la logique répressive de la LSI. Toutefois, on y retrouve la « triple réduction » que j’avais déjà analysée en 2003. Il est seulement question, en premier lieu, des étrangères (alors que les indépendantes sont plus souvent françaises); deuxièmement, de la prostitution de rue (malgré le développement d’internet et des salons de massage); troisièmement, des femmes (en négligeant la prostitution masculine). Bref, on s’occupe d’immigration et d’ordre public, mais c’est au nom du féminisme.

 

Les contradictions d’hier n’ont pas disparu aujourd’hui : éloigner la prostitution des lumières de la rue, c’est la reléguer dans l’obscurité. Or cette clandestinité est bien plus dangereuse pour les personnes prostituées que pour leurs clients. En outre, tout se passe comme si la nationalité des prostituées était l’indice de leur condition : être étrangère, ce serait être victime de la traite. La proposition de loi le pose d’emblée : « alors que seulement 20 % des personnes prostituées dans l’espace public étaient de nationalité étrangère en 1990, elles en représentent aujourd’hui, et depuis les années 2000, près de 90 %. Les pays d’origine sont bien connus (Roumanie, Bulgarie, Nigeria et Chine principalement) et démontrent l’emprise croissante des réseaux de traite sur la prostitution. »

 

Admettons. Mais à ces migrantes qu’on prétend libérer, qu’offre-t-on ? L’article 6 de la proposition de loi modifie le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile (CESEDA). À celles qui voudraient sortir de la prostitution, « une autorisation provisoire de séjour d’une durée de six mois peut être délivrée ».Quant à celles qui dénonceraient leurs proxénètes, la carte de séjour temporaire leur serait désormais « renouvelée pendant toute la durée de la procédure pénale. » Mais comme l’explique la députée Maud Olivier, dont le rapport a inspiré la proposition de loi, « il n’est pas question de donner à toutes les personnes en situation irrégulière sur notre sol la possibilité de rester ».

 

Gageons qu’après six mois, ou après le procès de leurs exploiteurs, ces prostituées seront renvoyées dans leur pays : nous ne les verrons plus dans nos rues. De bonne foi, nombre d’élu-e-s pensent ainsi se battre pour abolir la prostitution ; mais en fait, ne va-t-on pas surtout lutter contre l’immigration ? Dès lors, qui peut croire que ce sera pour le bien de ces femmes ? En tout cas, pas elles.

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Cette chronique a paru dans Libération samedi 23 novembre 2013, sous le titre choisi par la rédaction: « Prostituées en double clandestinité ». Dans le prolongement, on peut écouter le débat avec la ministre des Droits des femmes et porte-parole du gouvernement Najat Vallaud-Belkacem pendant l'émission Interactiv', lors de la matinale de France Inter lundi 25 novembre à 8h40.

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