Deux vieux Arabes barbus en djellaba brandissent une affichette : « Je suis Charlie ». Cette photographie pourrait illustrer « l’esprit du 11 janvier ». Or, en février 2015, elle figure en couverture du magazine de l’État islamique. À rebours des mises en garde contre « l’amalgame » entre musulmans et terroristes, il faudrait en finir avec la « zone grise ».

Le terrorisme s’emploie à effacer toute nuance pour faire advenir un monde en noir et blanc. Les cibles ne seront donc pas seulement les « blasphémateurs » (telle la rédaction de Charlie Hebdo) et des Juifs en tant que tels (comme dans l’Hyper Cacher) ;  le 13 novembre 2015 à Paris, ou le 14 juillet à Nice, dans la foule, tout le monde est visé de manière indifférenciée. C’est pour mieux exacerber les tensions, et ainsi faire le jeu de l’islamophobie en affaiblissant ce qu’il est convenu d’appeler « l’islam modéré ». La stratégie de la terreur renvoie donc à une politique du pire.

Son efficacité tient à la possibilité d’être partagée par ses adversaires. Depuis le 11 septembre 2001, explique ce magazine, il est clair qu’il faut « choisir entre deux camps », entre le monde musulman et l’Occident. Et de citer Oussama Ben Laden : « Bush a dit vrai lorsqu’il a déclaré : “soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes.” Soit vous êtes avec la croisade, soit vous êtes avec l’Islam. » La rhétorique du « conflit des civilisations » est ainsi revendiquée des deux côtés. Il suffit d’intervertir les étiquettes : c’est toujours la même logique binaire.

Rappelons-nous Anders Breivik : le terroriste norvégien d’extrême droite (qui vient d’inspirer le « forcené » de Munich), pour justifier idéologiquement l’attentat d’Utoya contre de jeunes socio-démocrates, s’appuyait sur les déclarations des dirigeants occidentaux dénonçant « l’échec du multiculturalisme » ; il n’en projetait pas moins de citer comme témoin à son procès un mollah emprisonné pour menaces terroristes : tous renforçaient l’argument d’une guerre inéluctable entre « eux » et « nous ». Au fond, peu importe le camp, pourvu qu’il n’y en ait que deux.

C’est pourquoi il est difficile de taxer de démence les auteurs de ces massacres insensés. Leur logique folle est celle de notre époque. On songe à l’amok, ces tueries suicidaires dont le nom est emprunté à la langue des Malais : un homme se jette dans l’espace public en tuant tout le monde autour de lui avant de trouver la mort. Selon l’ethnopsychiatre Georges Devereux, cette expression violente puiserait dans le répertoire des formes culturellement disponibles. Pour autant, il ne s’agit pas seulement, même s’il s’agit aussi, de troubles psychiques préexistants. On peut faire l’hypothèse complémentaire que le trouble identitaire est, autant que la cause des violences, l’effet du « conflit des civilisations ».

C’est sans doute ainsi qu’on peut comprendre une contradiction apparente : souvent, les terroristes qui passent à l’acte ne sont pas des figures idéales de musulmans, loin s’en faut. Depuis 2001, on s’en étonne : comment peut-on s’adonner à la fête, avec alcool, drogues et femmes, avant de se sacrifier dans un carnage accompli au nom de la pureté religieuse ? De fait, parmi les candidats au martyre, il y a beaucoup de repentis ou de convertis de fraîche date. Après l’attentat de Nice, le ministre de l’Intérieur, perplexe, parle de radicalisation « très rapide ». C’est aussi pourquoi le gouvernement allemand a hésité à qualifier de terroriste une attaque à la hache, le 18 juillet, dans un train de Bavière : le coupable, un réfugié, n’était-il pas un exemple réussi d’intégration ?

Pour éclairer ce paradoxe, il faut se tourner vers les analyses d’un autre psychiatre, Frantz Fanon. Pendant la Guerre d’Algérie, on assiste « à des phénomènes de type amok absolument typiques. » « On les voit foncer dans une rue ou sur une ferme isolée, sans arme, ou brandissant un pauvre couteau ébréché, aux cris de : “Vive l’Algérie indépendante. Nous sommes vainqueurs” », pour finir par « une rafale de mitraillette lâchée par une patrouille. » Mais qui se jette ainsi dans ce délire de mort ? Dans Les Damnés de la terre, l’auteur raconte l’histoire d’un jeune Algérien qui « ne se mêle pas des événements, pour se consacrer à son métier » ; mais il commence à entendre des voix : « Traître… lâche… » Et il finit par se jeter sur des soldats français en criant : « Je suis un Algérien ». Il s’en explique : « Je ne pouvais plus entendre sans réagir ces accusations. Je ne suis pas un lâche. Je ne suis pas une femme. Je ne suis pas un traître. » Fanon résume le cas : « délire d’accusation et conduite-suicide déguisée en “acte terroriste” ».

C’est une autre facette du même trouble identitaire qui transparaît dans les informations sur la sexualité incertaine d’Omar Mateen à Orlando et de Mohamed Lahouaiej Bouhlel à Nice. Bien sûr, il n’est pas question d’en revenir à pathologiser l’homosexualité ou la bisexualité. En revanche, si une sexualité minoritaire peut être vécue comme une contradiction forte par ces hommes, jusqu’à déclencher une attaque homophobe comme en Floride, c’est bien pour une raison politique : en effet, le « conflit des civilisations » est aujourd’hui sexualisé. Pour ou contre la « démocratie sexuelle », soit l’égalité entre hommes et femmes et la liberté de la sexualité, telle est la ligne de partage qu’on ne cesse de tracer depuis 2001 entre « nous » et « eux ».

Or, si le psychisme résiste à la simplicité binaire, le sexe reste une « zone grise », entre les groupes et surtout au sein même des individus. C’est une contradiction potentielle qui travaille l’intimité. La violence terroriste apparaît dès lors comme une tentative désespérée, en forme d’amok, pour réduire la contradiction, d’un même coup, à l’extérieur comme à l’intérieur, dans le corps social comme dans le corps du tueur qui s’érige en martyr. Bref, « l’extinction de la zone grise » à laquelle appelle l’État islamique passe aujourd’hui, de manière privilégiée, par ceux-là même qui l’incarnent, jusque dans leur sexualité.

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 Ce texte paraît dans Le Monde daté du 27 juillet 2016 sous un titre différent, amputé (à mon insu) de son premier paragraphe et de sa dernière phrase.

 

 

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