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Billet de blog 27 juin 2014

Roms: le déni

La rumeur, le « réel fantasmé » ou les « amalgames » sont bien des faits sociaux – non moins que la race. La preuve ? Ils peuvent tuer. Il ne suffit donc pas de proclamer qu’ils sont faux ; il faut aussi reconnaître qu’ils sont réels, en raison de ce qu’ils font.

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La rumeur, le « réel fantasmé » ou les « amalgames » sont bien des faits sociaux – non moins que la race. La preuve ? Ils peuvent tuer. Il ne suffit donc pas de proclamer qu’ils sont faux ; il faut aussi reconnaître qu’ils sont réels, en raison de ce qu’ils font.

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« Rien à voir ? » C’est la question que pose le titre de ma tribune, publiée le 25 juin dans Libération (et reprise sur mon blog Mediapart). « L’affaire Darius n’a rien à voir avec l’affaire Ilan Halimi », tranche en réponse Éric Decouty sur la même page. Et de récuser mon analyse, qui « repose sur des faits dont nul ne sait rien, sur un réel fantasmé, sur des amalgames et des contradictions ». Bref, « attendons les faits », dont seuls disposeraient « peut-être les juges et les enquêteurs ». On notera au passage que, s’il rejette mon argument, ce journaliste n’y relève aucune erreur factuelle, tandis qu’aucun élément empirique n’apparaît dans sa tribune.

Admettons un instant qu’il soit impossible à ce jour de valider l’hypothèse raciste ; alors, il le serait tout autant de l’invalider. C’est pourtant, je l’écrivais, ce qu’on nous dit aujourd’hui : « La procureure de la République l’a répété : l’agression ultraviolente du jeune Darius n’a, a priori, rien à voir avec ses origines roms. » Tel est mon point de départ : comment peut-on écarter a priori cette possibilité – avant même d’appréhender le moindre suspect ? Ce geste, Éric Decouty le redouble en affirmant que les deux affaires n’ont « rien à voir » – du moins, « en l’état de ce que les journalistes ou les sociologues peuvent savoir du dossier du jeune Rom ».

À l’en croire, envisager l’hypothèse d’un crime raciste, ce serait donc « faire injure à Libération », en laissant « croire que nous aurions passé sous silence une telle ignominie. » Voilà qui explique sans doute l’intervention inhabituelle d’un directeur adjoint de la rédaction en réponse à une tribune publiée dans son quotidien. Je notais il est vrai que « la presse étrangère n’a pas ces pudeurs » ; mais au lieu d’ironiser en retour (« on se demande bien pourquoi elle serait mieux informée que les médias français »), ne serait-il pas plus judicieux d’interroger les points aveugles de la vision nationale que met au jour la perception étrangère de l’actualité française ?

Revenons donc aux faits, soit à la lecture de Libération. La dimension raciale de l’affaire n’y est nullement occultée par les journalistes : dans chaque article, dès le titre, la victime est présentée comme un « jeune Rom » (qualification, je le rappelle, que le président de la République, le Premier ministre et le ministre de l’Intérieur ont évitée). On peut donc supposer que l’information est jugée pertinente : Éric Decouty lui-même la reprend d’ailleurs, à deux reprises, dans sa réponse.

C’est d’abord que cette catégorie est présente dans le discours des habitants. On l’entend chez les témoins de la scène (« une vingtaine de gars de la cité avec des cagoules sur la tête qui ont fait des problèmes aux Roms » ; « des Gitans [sic], des Roumains couraient vers leur maison. Ils étaient poursuivis par une douzaine de jeunes de la cité »), comme chez les voisins commentant l’affaire (« Les Roms ? Personne ne leur a demandé de venir. Nous aussi on a nos problèmes. Depuis qu’ils sont arrivés, les vols, c’est sans arrêt. Qu’ils restent tranquilles dans leurs camps et tout ira bien » ; « c’est bien fait pour les Roms, ils n’avaient qu’à pas voler »).

Les sources judiciaires ou policières ne sont pas moins explicites, qu’il s’agisse de faits (« des contacts entre des résidents de la cité des Poètes et des Roms, sur fond de tensions ») ou d’hypothèses, également rapportées dans Libération (« les Roms se sont peut-être attaqués à plus forts qu’eux »). D’ailleurs, il est parfois difficile de distinguer les faits des hypothèses (les suspects cagoulés, dont aucun n’a été identifié, seraient « tous d’origine africaine » !). Le point commun entre ces discours, c’est le passage, sans transition, du singulier au pluriel, et inversement – soit l’équivalence de l’individuel et du collectif : le Rom, les Roms.

Il y a tout juste deux mois, le 25 avril, Annette Lévy-Willard revenait dans Libération sur l’affaire Ilan Halimi : en 2006, « il a fallu insister pour que ce crime ne soit pas “un simple fait divers”, qu’il soit qualifié de crime antisémite. Ilan Halimi avait été kidnappé parce qu’il était juif et, pensait ce petit gang de banlieue, “juif = argent”. Renouant sans le savoir avec vingt siècles d’antisémitisme. » Et de conclure : « La France de 2006 ne voulait pas reconnaître qu’on pouvait assassiner un juif français parce qu’il était juif, soixante ans après la fin du nazisme. La France de 2014, je pense, aura ce courage. »

À l’époque, cette circonstance aggravante ne s’est donc pas imposée d’elle-même à la justice : après tout, disait-on, les premières tentatives d’enlèvement ne visaient pas des juifs. Ainsi, les faits ne parlent pas tout seuls ; il faut les laisser, voire les faire parler, bref, les interpréter. La comparaison peut nous y aider. Darius n’a-t-il pas été victime, lui aussi, d’un cliché vieux de plusieurs siècles, aujourd’hui relancé par des élus de la République – dont le maire de Pierrefitte : « Rom=voleur » ? Le racisme renvoie toujours l’individu à une appartenance communautaire, réelle ou supposée.

Or c’est précisément la logique qu’on retrouve chez les agresseurs du « jeune Rom ». Selon le Nouvel Observateur, « un “très jeune témoin” a livré une description d’un adolescent pouvant correspondre à celle de Darius. Sans qu’on connaisse “avec certitude l’identité de ce cambrioleur”, celui-ci allait être pourchassé, enlevé, séquestré, battu et laissé pour mort ». Si ce n’est toi, c’est donc ton frère, ou bien quelqu’un des tiens. La suspicion est collective ; la punition peut l’être également : « Selon nos informations », lit-on encore sur le site de cet hebdomadaire, « les Roms présents sur place, alors que les auteurs présumés de l’agression menaçaient de brûler leur campement s’ils ne partaient pas sur-le-champ, ont rapidement quitté les lieux. »

Bref, la rumeur, le « réel fantasmé » ou les « amalgames » sont bien des faits sociaux – non moins que la race. La preuve ? Ils peuvent tuer. Il ne suffit donc pas de proclamer qu’ils sont faux ; il faut aussi reconnaître qu’ils sont réels, en raison de ce qu’ils font. On tombe sinon dans la dénégation que ma tribune mettait au jour. Et je crains que la réponse d’Éric Decouty, loin d’infirmer cette hypothèse, ne la confirme. Celui-ci invite en effet à se rappeler, en 2004, « l’affaire du RER D, quand presse (dont Libération) et politiques s’étaient embrasés pour dénoncer, sur la foi d’un simple témoignage, un crime antisémite qui n’était qu’une affabulation. » Aurait-on imaginé s’autoriser de cet exemple, en 2006, pour s’interdire de parler d’antisémitisme durant l’affaire Ilan Halimi ?

C’est donc à mon tour de répondre : « Rien à voir ! » Darius aujourd’hui, comme Ilan hier, est muet – et pour cause ; ce sont de vraies victimes. En outre, où voit-on aujourd’hui, après le lynchage de Pierrefitte, les journalistes et les élus s’enflammer contre le racisme ? « L’embrasement de la “question rom” » dont je parlais, il est au contraire du côté de la romaphobie. Marie Leblanc, la fausse victime, jouait bien de stéréotypes racistes (contre les Noirs et les Arabes, présumés antisémites) ; mais elle s’inspirait aussi du discours que venait de prononcer Jacques Chirac au Chambon-sur-Lignon contre l’antisémitisme et toutes les discriminations : « Face au risque de l’indifférence et de la passivité du quotidien, j’appelle solennellement chaque Française et chaque Français à la vigilance. Devant le danger, je les appelle au sursaut. »

C’est cela qu’on ne dit pas aujourd’hui ; et c’est l’inverse qu’on entend dans des discours publics dont nous venons d’établir (avec Carine Fouteau, Serge Guichard et Aurélie Windels), dans Roms & riverains, la « chronologie du pire » : songeons en particulier au Premier ministre, poursuivi par la Voix des Roms pour incitation à la haine raciale. Si, à l’exemple d’un Caton l’Ancien, au risque de lasser ou d’exaspérer, j’évoque une fois encore cette plainte, « fait avéré » dont Libération, comme tant d’autres médias, continue de s’abstenir de faire état (jusque dans la réponse d’Éric Decouty), c’est pour tenter de rompre un silence pesant dont je ne cesse de m’étonner et de m’inquiéter.

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Cette tribune, en réponse au billet du directeur adjoint de Libération contre mon texte publié mercredi, a d'abord été publiée jeudi 26 juin sur le site du journal ; à son tour, elle y a suscité la réponse du même Éric Decouty : "L'hypothèse mérite toujours d'être confrontée au réel."

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