Valls au-delà des Pyrénées

Les Barcelonais vont-ils élire un mème ? La vocation de Manuel Valls est de quitter Évry pour Barcelone ; en revanche, « les Roms ont vocation à rester en Roumanie, ou à y retourner ! » Est-il politiquement volage, ou toujours fidèle à lui-même ? Sans doute voit-il Barcelone « capitale de l’Europe ». Mais s’agit-il de la « ville-refuge », ou d’un comptoir espagnol de « l’Europe forteresse » ?

« Quand ils meurent », écrivait Oscar Wilde, « les bons Américains vont à Paris. » Et les hommes politiques français, quand leur carrière agonise en France ? Le 25 septembre 2018, Manuel Valls se déclare candidat à la mairie de Barcelone. En démissionnant de son mandat de député de l’Essonne, il quitte pour de bon la scène politique française : « Quoiqu’il arrive, je resterai. » (« Passi el que passi… »). Or c’est déjà le slogan qu’il affichait pour sa campagne française en juin 2017 : « Toujours avec vous ». Aux électeurs, il écrivait alors : « Les responsabilités éminentes que j’ai exercées ne m’ont jamais éloigné de vous ; au contraire. » On sait qu’Emmanuel Macron s’est défini par une formule : « en même temps » (la droite et la gauche, une chose et son contraire, applaudir Angela Merkel et faire la politique de Matteo Salvini, etc.). Pour Manuel Valls, ce pourrait être : « au contraire ! » Il ne fait pas le contraire de ce qu’il a promis – au contraire !

En 2018, cet homme de gauche se présente en indépendant, avec le soutien d’un parti de droite, Ciudadanos, et de quiconque voudra de lui. Serait-ce la leçon qu’il tire de son expérience française ? Rappelons les faits. Comme tous les candidats de la primaire socialiste, il s’était engagé par écrit, le 15 décembre 2016, à soutenir le vainqueur. Ce fut Benoît Hamon. Le 29 janvier 2017, au soir de sa défaite, Manuel Valls déclarait donc : « J’ai depuis toujours le sens de l’action collective et de la loyauté, je suis profondément attaché au respect des engagements pris. Benoît Hamon est désormais le candidat de notre famille politique. » Pourtant, le 29 mars, il se ralliait à Emmanuel Macron, dont la victoire était déjà assurée, en abandonnant le candidat socialiste, promis à l’échec. Le feuilleton allait continuer : le Parti socialiste ne voulant plus de lui, il a demandé l’investiture du parti présidentiel pour les législatives de juin. Le jugeant peu fiable, En Marche refusait alors, avant de faire un geste en ne lui opposant pas de candidat. S’il est élu, c’est pourtant de justesse (à 139 voix près). Farida Amrani, sa rivale de La France Insoumise, dénonçait du reste une fraude électorale ; mais, s’il a reconnu des irrégularités, le Conseil constitutionnel a décidé en faveur de Manuel Valls en décembre 2017. Sa carrière politique ne semblait pas moins finie : en France, qui pourrait vouloir encore de l’ancien Premier ministre ?

Barcelone va-t-elle se montrer plus accueillante ? Dans le Huffington Post, on ironise : « Manuel Valls demande l’asile politique à Barcelone ». Il est vrai qu’il en fait, de manière flatteuse, la « capitale de l’Europe ». Mais s’agit-il de Barcelone, « ville-refuge », ou d’un comptoir espagnol de « l’Europe forteresse » ? Rappelons que Manuel Valls s’est fortement opposé à Angela Merkel : « L’Europe ne peut accueillir davantage de réfugiés ». Quand ce binational défendait la déchéance de nationalité pour les binationaux en cas de terrorisme, il a été accusé de reprendre une mesure d’extrême droite : « au contraire », répondait-il alors ! Dira-t-on qu’il défend plutôt une circulation intra-européenne ? En tout cas, pas pour les Roms roumains qui tentent de se faire une vie en France. La vocation de Manuel Valls est de quitter Évry pour Barcelone ; en revanche, « les Roms ont vocation à rester en Roumanie, ou à y retourner ! »

L’espace Schengen allait-il ouvrir la porte aux Roms ? Serait envisagée « seulement une ouverture partielle, limitée aux seuls aéroports. C’est une mesure qui faciliterait la vie des hommes d’affaires, sans autres conséquences. » Oui à ceux qui voyagent en classe Affaires, et non aux Européens pauvres, coupables de nomadisme. Il est vrai qu’il associe les Roms à la délinquance : « nous le savons tous, la proximité de ces campements provoque de la mendicité et aussi des vols ». Au fond, il y a pour lui deux espèces d’Européens : « ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres, et qui sont évidemment en confrontation. » Culture et délinquance seraient donc liées : « les occupants de campements ne souhaitent pas s’intégrer dans notre pays pour des raisons culturelles ou parce qu’ils sont entre les mains de réseaux versés dans la mendicité ou la prostitution. » De tels propos lui ont valu deux plaintes d’associations antiracistes ; mais les deux fois, parce qu’il parlait en tant que ministre, il a été relaxé. Raciste, Manuel Valls ? Au contraire !

Reste une question : les Barcelonais vont-ils élire un mème ? Sur les réseaux sociaux, Manuel Valls est un objet de détestation. Une pétition de contribuables lui a réclamé des comptes, alors qu’il avait disparu de sa ville et des bancs de l’Assemblée nationale : l’indemnité du député français n’aurait-elle pas financé sa pré-campagne barcelonaise ? Reste qu’aujourd’hui, il est en butte à la dérision générale. Même les retournements de sa vie privée, qui semblent accompagner ceux de sa vie publique, alimentent les journaux satiriques. Lorsqu’on a appris que Manuel Valls avait quitté sa nouvelle compagne, députée En Marche, pour une héritière catalane, Le Gorafi titrait ainsi : « Manuel Valls se met en couple avec un berger allemand pour briguer la mairie de Düsseldorf ». Il est vrai que pour lui, la politique est une affaire d’amour : « la première fois que j’ai dit “je t’aime” », dit-il pour justifier sa candidature, « j’ai dit “t’estimo” et pas “je t’aime”. Et ces choses-là, ça marque toute une vie. » La frontière avec la caricature n’est pas toujours évidente. À la télévision, une journaliste d’extrême droite s’étrangle en rapportant une phrase du candidat : « je suis un Espagnol en vacances en France depuis une quarantaine d’années. » Quelques minutes plus tard, elle doit s’excuser : c’est un humoriste qui avait prêté cette phrase au candidat !

D’un côté, Manuel Valls peut paraître politiquement volage. De l’autre, il est fidèle à lui-même : n’a-t-il pas toujours été, au fond, un homme de droite ? Au moment de s’engager dans la primaire socialiste, il avertit d’ailleurs : « la gauche peut mourir ». On le comprend aujourd’hui, c’était une menace : effectivement, en France, le Parti socialiste a beaucoup de mal à se remettre, non pas de son départ, mais de Manuel Valls lui-même. D’ailleurs, au lendemain de l’élection présidentielle, il n’a pas hésité à déclarer : « Ce Parti socialiste est mort. » Comme dans un roman célèbre d’Agatha Christie, l’assassin, c’est le narrateur. Et l’affaire se corse : en brisant la gauche, Manuel Valls est aussi parvenu à s’éliminer lui-même de la scène politique ! Reste à savoir s’il risque aussi de tuer la droite catalane. Peut-être sa candidature est-elle donc un signe d’espoir pour la gauche barcelonaise.

« Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà », disait Pascal. Manuel Valls se dit républicain en France ; contre les indépendantistes, qui verraient dans Barcelone « la capitale d’une république catalane imaginaire », il sera monarchiste. Les mots changent de sens, selon qu’on est d’un côté de la frontière, ou de l’autre (à commencer par « en deçà » et « au-delà »). Manuel Valls n’a donc pas changé. Au contraire, il est toujours le mème.

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En miroir de la déclaration de candidature de Manuel Valls à Barcelone, mon texte est publié ce week-end en trois versions – française, ici, sur mon blog Mediapart, espagnole, avec Ctxt.es, et en catalan, dans Ara. Le titre français est légèrement différent des deux autres : « au-delà », en deçà des Pyrénées ; « en deçà », au-delà...

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