Exhibit B: représentation du racisme et sous-représentation des minorités raciales

Exhibit B fait scandale : jeudi 27 novembre, les manifestations hostiles à l’installation ont amené le Théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis à suspendre la première représentation. Les clivages se creusent. Deux antiracismes s’affrontent aujourd’hui dans une incompréhension mutuelle : c’est l’aboutissement d’un processus de racialisation de la société française.

Exhibit B fait scandale : jeudi 27 novembre, les manifestations hostiles à l’installation ont amené le Théâtre Gérard-Philippe de Saint-Denis à suspendre la première représentation. Les clivages se creusent. Deux antiracismes s’affrontent aujourd’hui dans une incompréhension mutuelle : c’est l’aboutissement d’un processus de racialisation de la société française.

 

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Une œuvre d’art, antiraciste dans ses intentions, peut-elle être jugée raciste dans ses effets ?  Ce paradoxe est au cœur de la polémique contre Exhibit B. Si Brett Bailey y dénonce les politiques de la race qui déshumanisent ceux qu’elles asservissent, ses critiques l’accusent de reproduire cette dégradation en portant atteinte à la dignité humaine. Qu’en est-il ? L’installation expose, sous forme de tableaux vivants qui sont des natures mortes, des figures historiques de la domination raciale, à commencer par la célèbre « Vénus hottentote ».

 

Il s’agit d’abord des violences épouvantables de l’histoire coloniale : au Congo belge, on coupait la main à des milliers de travailleurs insuffisamment productifs, et dans les camps de concentration allemands de Namibie, on obligeait des Africaines à récurer les crânes de leurs frères exterminés. Toutefois, on ne saurait réduire l’œuvre à quelque « repentance » passéiste. Car cette galerie d’horreurs nous ramène au présent : un réfugié congolais, un migrant érythréen, un Somalien décédé lors son expulsion, tous sont qualifiés d’« objets trouvés » : c’est signifier brutalement la violence actuelle des politiques d’immigration.

 

Les politiques de la race visent à déshumaniser ceux qui sont racialisés ; néanmoins, ce sont ceux qui les racialisent qui perdent leur humanité. En 1950, le Discours sur le colonialisme le pointe avec force : « la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot ». Pour Aimé Césaire, « il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement du continent. » « Exhibit », en anglais, c’est l’exposition ; c’est aussi et surtout une pièce à conviction dans le procès intenté aux politiques de la race par cet artiste sud-africain blanc. Mais comment représenter la déshumanisation des bourreaux sans redoubler ce qu’ils ont fait subir à leurs victimes ? Pour dénoncer les zoos humains, Brett Bailey ne les a-t-il pas reconstitués ?

 

Aussi convient-il de s’interroger sur le dispositif artistique. Le parti pris de l’artiste est sans équivoque : tout en donnant à voir des corps noirs, il retourne le regard sur les spectateurs que les acteurs ne quittent pas des yeux. Bouleversé, j’avais d’ailleurs écrit un texte enthousiaste en découvrant Exhibit B en 2013 : « la race, ça nous regarde »… Cependant, acteurs et personnages sont réduits au silence. Les Noirs apparaissent ainsi privés de toute capacité d’agir, victimes éternellement passives de la domination raciale : des « Nègres marrons », dont la révolte a arraché leurs communautés à l’esclavage, il n’est pas question ici.

 

Les interprétations qui s’affrontent autour de l’œuvre donnent à penser : le sens n’en tient pas seulement à ce qui est montré, ni aux intentions proclamées ; il faut également prendre en compte qui donne à voir, et pour qui, et surtout dans quel contexte. Si la Vénus noire d’Abdellatif Kechiche n’a pas suscité les mêmes réactions, le patronyme du réalisateur non moins dérangeant sur la violence raciste n’y est pas pour rien. De même, il est révélateur qu’Exhibit B n’ait pas suscité de mobilisation l’année dernière au Festival d’Avignon, si peu « divers », et qu’à l’inverse aujourd’hui les pétitionnaires soient particulièrement choqués qu’un tel spectacle soit présenté « dans des villes multiethniques comme Paris ou Saint-Denis ».

 

Il serait évidemment absurde de réserver une œuvre antiraciste aux Blancs. Mais le public culturel est défini en termes non seulement de classe, mais aussi de couleur ou d’origine. Ces acteurs noirs sont, pour les spectateurs blancs, comme un reproche vivant ; mais aux minorités raciales venues découvrir l’installation, que disent et leur regard et leur silence ? La polémique m’a donc amené à le comprendre, l’esthétique du spectacle pose problème : selon notre expérience, et donc notre apparence, nous n’y voyons pas forcément la même chose – sans que cette réception différenciée soit prise en compte dans la mise en scène.

 

On aurait tort de réduire ces critiques au communautarisme : il ne s’agit pas de prétendre que les Noirs seuls pourraient parler des Noirs, mais au contraire de revendiquer que l’art doit pouvoir s’adresser à toutes et tous à la fois. C’est donc l’inverse qui pose problème : tout se passe comme si les Blancs pouvaient quasiment seuls parler des non-Blancs, et comme s’il allait de soi qu’un spectacle sur le racisme ne s’adresse pas ou presque aux racisés. Dans la culture, comme dans l’université, la représentation « aveugle à la race » l’est trop souvent aux discriminations raciales qui sont pourtant la négation de l’universalisme. Exhibit B n’est donc pas le problème ; la polémique est plutôt le révélateur d’une cécité collective qui dépasse l’œuvre.

 

Il me paraît contre-productif d’appeler à l’interdiction de ce spectacle, ou d’en provoquer l’annulation, au risque d’opposer les militants de l’antiracisme aux défenseurs de la liberté artistique ; mais il me semblerait également contre-productif de balayer d’un revers de main l’émotion de celles et ceux qui se sentent humiliés et offensés : l’antiracisme ne peut pas faire abstraction des premiers intéressés. Les deux postures pourraient bien faire le jeu de partis ou personnalités qui ne sont pas plus les amis des Noirs que des artistes… Mieux vaut donc prendre l’installation, mais aussi la polémique, pour point de départ d’une discussion sur la représentation du racisme en même temps que sur la sous-représentation des racisés, en particulier (mais pas seulement) dans le monde de la culture. C’est l’occasion de retourner une situation mal engagée pour faire avancer la cause de l’égalité – non pas contre, mais avec l’art.

 

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Cette tribune a paru le vendredi 28 novembre dans Le Monde du weekend, sous un titre que je n’ai pas choisi.

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