La culture du déni

Avant même sa parution, le livre du sociologue Hugues Lagrange, Le Déni des cultures, a provoqué un véritable engouement dans les médias. Il est vrai qu’il résonne avec l’actualité gouvernementale : il porte sur les liens entre délinquance et immigration, dont il propose une explication en termes d’« origine culturelle ». Loin de briser un tabou, c’est apporter une justification, venue du monde scientifique, à la droitisation actuelle du sens commun en renouant avec un culturalisme qu’ont répudié les sciences sociales. L’explication culturelle participe ainsi d’un déni des discriminations socio-raciales.

Avant même sa parution, le livre du sociologue Hugues Lagrange, Le Déni des cultures, a provoqué un véritable engouement dans les médias. Il est vrai qu’il résonne avec l’actualité gouvernementale : il porte sur les liens entre délinquance et immigration, dont il propose une explication en termes d’« origine culturelle ». Loin de briser un tabou, c’est apporter une justification, venue du monde scientifique, à la droitisation actuelle du sens commun en renouant avec un culturalisme qu’ont répudié les sciences sociales. L’explication culturelle participe ainsi d’un déni des discriminations socio-raciales.

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Misère du culturalisme

 

Ce texte co-écrit avec Didier Fassin a d'abord paru dans Le Monde daté du 30 septembre 2010

 

Il y a quelques années, des médecins français découvrirent l’existence de nombreux cas de saturnisme infantile parmi des petits enfants parisiens. Cette intoxication, qui peut avoir des conséquences graves sur le développement psychomoteur, est due à l’ingestion d’écailles et à l’inhalation de poussières de vieilles peintures contenant du plomb. Les études épidémiologiques permirent de montrer que 90% des enfants présentant des formes graves de cette maladie appartenaient à des familles originaires d’Afrique subsaharienne.

Les spécialistes invoquèrent alors des causes culturelles : il se trouva en effet des anthropologues pour expliquer qu’en Afrique de l’ouest les femmes manifestaient une appétence pour les matières minérales, appelée géophagie, et que leurs enfants, nombreux et peu surveillés, reproduisaient ces pratiques en suçant les fragments de revêtement mural tombés sur le sol.

Un détail troublant fut cependant soulevé par d’autres chercheurs : aux États-Unis, le saturnisme infantile touchait massivement des Africains-Américains installés depuis plusieurs générations et, en Grande-Bretagne, il affectait principalement des Indiens et des Pakistanais. Le seul point commun entre ces différents groupes « culturels » était qu’ils résidaient dans des quartiers pauvres et souffraient de discriminations socio-raciales.

De fait, des enquêtes complémentaires établirent qu’en France la fermeture des frontières coïncidant avec l’engorgement du logement social avait conduit les immigrés les plus récents, les plus pauvres et les plus discriminés, en l’occurrence les familles africaines, à défaut d’autre solution, à se loger dans le parc locatif privé le plus vétuste où leurs enfants se contaminaient en respirant les poussières de peintures dégradées d’appartements délabrés que des propriétaires peu scrupuleux leur louaient à prix d’or. L’explication n’était donc pas culturelle : elle était politique.

Aujourd’hui, constatant que la délinquance dans les quartiers populaires est plus fréquemment le fait de jeunes et d’adolescents d’origine étrangère, des spécialistes de sciences sociales invoquent à leur tour des explications culturelles. Que les conservateurs utilisent une fois encore les mêmes arguments, à propos des Noirs aux États-Unis et des Asiatiques en Grande-Bretagne, ne semble pas plus les ébranler que leurs collègues médecins. On aurait pu les penser mieux armés, par profession, contre les fausses évidences du culturalisme. Or il n’en est rien, tant est forte la tentation de toujours mettre les inégalités sociales sur le compte de différences culturelles – du moins lorsqu’elles affectent des immigrés ou des minorités.

Le métier de sociologue ne nous apprend-il pourtant pas à distinguer la corrélation de la causalité ? Rapportant le « surcroît d’inconduites des jeunes Noirs » à leurs résultats scolaires, inférieurs avant même le collège, le sociologue Hugues Lagrange n’hésite pas à écrire que « ce simple rapprochement laisse inévitablement supposer un “parce que”. » Écartant les études nord-américaines qui ont clairement établi que ces différences de performance étaient liées aux inégalités sociales et aux discriminations raciales, il les explique par l’origine culturelle, et non par le contexte de la société d’accueil. Bref, la délinquance de ces Noirs venus du Sahel s’expliquerait par l’introduction « dans notre univers des pans entiers de coutumes lointaines, souvent rurales, très décalées » (Le Monde daté du 14 septembre).

Dans un essai sur la politique d’immigration, la démographe Michèle Tribalat s’en prend pour sa part à l’« embrigadement des sciences sociales » au service de l’antiracisme, qui conduirait à une « préférence pour l’ignorance » de telles différences – d’où son titre : Les yeux grands fermés. À l’en croire, « en l’absence d’études diversifiées incluant très franchement la variable sur l’origine ethnique, nous mettons trop facilement tout sur le compte de la discrimination. » De même, pour Hugues Lagrange, « il est toujours tentant d’incriminer l’institution, fût-ce la sienne. » Il faudrait cependant résister à cette facilité : en effet, le problème, ce n’est pas « nous », c’est « eux » ! Dénoncer Le Déni des cultures, pour expliquer les problèmes sociaux par « l’origine culturelle », c’est donc bien contribuer au déni des discriminations.

Sans doute ces deux auteurs n’arrivent-ils pas aux mêmes conclusions en matière de politique d’immigration : au nom du multiculturalisme, Hugues Lagrange en juge la fermeture actuelle trop sévère, tandis qu’à l’inverse Michèle Tribalat mobilise la rhétorique républicaine contre une ouverture qu’elle trouve encore trop laxiste. Toutefois, le culturalisme qui les réunit décourage tout espoir d’intégration : ne faudrait-il pas transformer des structures anthropologiques, en particulier familiales, dont l’un et l’autre postulent la persistance même après transplantation dans des contextes sociaux radicalement différents ?

De fait, il ne suffit pas de prendre le parti des femmes africaines, en appelant à les émanciper par le travail de « l’autoritarisme » qui caractériserait (au contraire de la nôtre…) leur culture « patriarcale », pour prendre ses distances avec la droite au pouvoir. Bien au contraire : cette lecture entre tout naturellement en résonance avec le discours politique de la majorité. Ainsi, avant qu’Hugues Lagrange n’en reprenne l’antienne, Bernard Accoyer et Gérard Larcher, actuels présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, n’avaient-ils pas déjà invoqué en 2005 la polygamie pour expliquer les émeutes urbaines ?

On sait qu’aujourd’hui toute critique peut être récusée d’avance, en renvoyant les sceptiques dans l’enfer du politiquement correct : « il vaut mieux dire les choses, même si elles nous gênent », nous dit-on. C’est ce qu’on appelle aux Pays-Bas le « nouveau réalisme » : il faut avoir le courage de briser les tabous. Manifestement, la France contemporaine ne manque pas de ce courage : qu’il s’agisse des Noirs, des Roms ou des musulmans, la parole est bien libérée. Mais imputer les problèmes à ceux qui les subissent le plus n’est ni réaliste, ni nouveau.

Ce n’est pas un hasard si Michèle Tribalat et Hugues Lagrange réhabilitent tous deux le rapport Moynihan, qui, en 1965, lançait aux États-Unis la querelle de la « culture de la pauvreté ». Les dysfonctionnements attribués à la « famille noire » ne sont certes pas les mêmes des deux côtés de l’Atlantique ; mais ils étaient déjà présentés comme la cause, et non comme une conséquence, des problèmes sociaux tels que la délinquance. Or la longue histoire de la question sociale nous enseigne que le culturalisme de la misère, qui prétend rendre compte des différences et des inégalités par l’origine, ne fait jamais autre chose que trahir la misère du culturalisme.

 

 

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La dérive des cités sensibles a-t-elle une dimension culturelle, comme l’écrit Hugues Lagrange dans Le Déni des cultures ?

Son constat n’est pas original : comme d’autres, il traite de la « nouvelle question sociale » qui monte depuis trente ans, et dont les émeutes de 2005 ont été le symptôme. Mais son interprétation est bien en rupture avec les sciences sociales actuelles, auxquelles il reproche leur « déni des cultures » : il révise les analyses néoconservatrices, aux États-Unis, sur la « culture de la pauvreté », à la lumière d’un culturalisme anthropologique des années 1930.

Les inégalités socio-économiques n’expliquent pas tout, dit-il – et ceux qui, comme moi, s’intéressent à la « question raciale » ne peuvent qu’être d’accord. Mais il va plus loin : les discriminations raciales ne suffiraient pas à expliquer les différences entre « sous-cultures ». Il mobilise donc l’« origine culturelle ». Et d’expliquer ainsi la situation des immigrés noirs du Sahel.

Or sa démonstration ne tient pas : la précocité des différences scolaires entre groupes, annonçant les mêmes différences en matière de délinquance, ne s’expliquerait par l’origine culturelle que si la socialisation primaire n’avait rien à voir avec la société d’accueil. Or l’école et la famille sont tout autant traversées par les logiques de racialisation qu’entraînent discriminations et ségrégation.

 

La culture n’expliquerait rien selon vous ?

La culture n’est pas une explication ; c’est ce qu’il faut expliquer. Lagrange lui-même finit par se contredire : il bascule de « l’origine culturelle », héritage du passé, à « l’ethnicisation », effet du contexte présent. D’un côté, il croit trouver dans la famille noire américaine contemporaine les traces des Africains « de la forêt ». De l’autre, il parle de « néo-traditionalisation » plus que de tradition : c’est le contexte français de stigmatisation de l’Islam qui « dé-modernise » les Turcs laïcs. Lagrange affirme à la fois l’affaiblissement du modèle patriarcal chez les Maghrébins et son renforcement chez les Sahéliens : l’explication n’est donc pas du côté de l’origine !

 

Pourtant, ce livre rencontre un réel écho…

Il est hélas d’actualité par ses thèmes (immigration et délinquance) et par sa grille d’interprétation : la cause du problème, c’est « eux » plus que « nous » – leur culture, plutôt que notre politique. Ainsi, il distingue deux catégories de Noirs : aux États-Unis ou aux Antilles, le père serait trop absent. En métropole, avec les immigrés sahéliens, ce serait le contraire : le père serait trop présent. « Matrifocalité » ou « patriarcat », pour ce culturalisme, la « famille noire » est donc toujours un problème.

Or à droite, lors des émeutes de 2005, Gérard Larcher et Bernard Accoyer, actuels présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale, mettaient eux aussi en avant la polygamie. Certes, Lagrange rejette l’exclusion des immigrés. Mais ce n’est pas son plaidoyer multiculturaliste qui fait son succès. S’il séduit les médias, c’est qu’il conforte le sens commun par un livre savant censé briser un tabou en disant tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

 

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