Antisémitisme: la Hongrie veut en découdre avec ses vieux démons

Longtemps passive sur le sujet de l'antisémitisme, la Hongrie emploie désormais les grands moyens pour le mater. Un changement de dynamique qui passe par deux biais. Le premier, coercitif, consiste à doter le pays d'un corpus de lois encadrant strictement les rassemblements extrémistes. Le second, plus soft, passe par une mutation en profondeur, à grand renfort de manifestations oecuménistes, de la façon dont le peuple juif est perçu par les Hongrois. Salvateur.

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Pour András Rényi, professeur à l'université de Budapest, pas de doute. Si la Hongrie possède un noyau dur de groupuscules extrémistes, c'est que le pays a longtemps écarté d'un revers de la main le sujet de l'implication du pays dans l'holocauste, remettant la responsabilité de la déportation de 440 000 juifs sur les seules épaules des nazis. Innocents dans ces mouvements de foules, les Hongrois s'estimaient par ailleurs, jusqu'à il y a peu, victimes des juifs, à qui ils imputaient la perte, à la suite de la Grande Guerre, des deux tiers de leur territoire.

Autant d'omissions et de montages historiques qui servent de terreau à une forme d'antisémitisme contemporain, puisant ses racines dans le passé, donc, mais désignant les juifs comme responsables d'une situation bien présente : la crise économique qui a secoué le pays.

Le fantasme d'un peuple juif confisquant insidieusement les richesses des nations ne date pas d'hier. Il a été combattu vigoureusement par la plupart des États au sortir de la Seconde Guerre mondiale. La Hongrie a pris du retard, mais le rattrape à grande vitesse, à tel point qu'une journaliste du Times israélien vient d'encourager l'ensemble des pays européens à prendre exemple sur elle.

Concrètement, dès 2009, le pays fait dissoudre l'organisation se trouvant derrière le Magyar Gárda, publication financée par un groupuscule paramilitaire d'extrême droite. Une décision de justice qui n'empêchera pas les membres de cette faction de former d'autres groupes plus ou moins respectables dans la foulée. Il faudra attendre 2011 et une initiative lancée par le gouvernement Orbán, puis approuvée par le Parlement, pour que soient interdits les rassemblements en uniformes ayant pour vocation première de causer un sentiment de peur chez un groupe de gens, quel qu'il soit. Une loi qui, plutôt que de proscrire telle ou telle organisation, s'attaque aux activités de ces organisations. Bien plus efficace.

Efficace mais encore insuffisant. A l'initiative du Jobbik, parti d'extrême droite ayant recueilli 17 % des voix lors des dernières législatives, des manifestations ont encore lieu en Hongrie pour commémorer les victimes de la "terreur véritable", c'est à dire "du bolchévisme et du sionisme".

La vraie révolution ne doit pas s'opérer dans les textes de loi, mais dans les esprits. A l'occasion du 70e anniversaire, cette année, des déportations en Hongrie, Viktor Orbán souhaite encourager un devoir de mémoire, dans le prolongement de la conférence sur l'antisémitisme organisée au Parlement de Budapest, en octobre 2013, en cheville avec l'Institut Tom-Lantos. Le vice-premier ministre, Tibor Navracsics, et le chef de la diplomatie, Janos Martonyi, s'y étaient engagés à protéger tous les citoyens « de ceux qui veulent inciter à la haine » raciale, et à renforcer l'enseignement de la Shoah dans les écoles, afin que les abjections du passé « ne puissent plus jamais se répéter ».

Prenant le contre-pied de l'idée reçue selon laquelle les centaines de milliers de juifs hongrois déportés durant l'holocauste l'avaient été uniquement par les Allemands, Navracsics a même déclaré : « Nous sommes aussi responsables de la Shoah ». Pas vraiment une première, puisque la Hongrie a reconnu dès 1946 sa participation à ce crime contre l'humanité, mais l'insistance des dirigeants hongrois à déclarer qu'il s'agit là de la position officielle du pays constitue bel et bien un pas en avant.

L'antisémitisme infiltre les soubassements de pans entiers de la société hongroise depuis des décennies. Le déloger prendra du temps, mais n'est pas une option pour le gouvernement Orbán, qui utilise un cocktail détonnant de lois répressives et de soft power pour y parvenir. Les 100 000 juifs que compte la Hongrie ne manqueront pas de relever.

Eric Freymond 

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