Lorant Deutsch la Suite

L’ouvrage  les Historiens de Garde, sorti récemment, remet sur le tapis l’affaire Deutsch, en même temps que d’autres ouvrages comme celui de Jean François Kahn, qui mérite un article à lui tout seul.Le travers du livre des Historiens de Garde est de mélanger dans un même ouvrage la question de l’écriture de l’Histoire et la critique des convictions politiques. En effet, l’aspect historique passe au second plan dans la sphère médiatique et permet à Lorant Deutsch de se défendre, en toute logique, d’accusations d’appartenance à l’extrême droite.

L’ouvrage  les Historiens de Garde, sorti récemment, remet sur le tapis l’affaire Deutsch, en même temps que d’autres ouvrages comme celui de Jean François Kahn, qui mérite un article à lui tout seul.

Le travers du livre des Historiens de Garde est de mélanger dans un même ouvrage la question de l’écriture de l’Histoire et la critique des convictions politiques. En effet, l’aspect historique passe au second plan dans la sphère médiatique et permet à Lorant Deutsch de se défendre, en toute logique, d’accusations d’appartenance à l’extrême droite.

Il faut que les choses soient claires. Peu nous importe que Deutsch soit monarchiste. Peu nous importe qu’il ait travaillé avec Patrick Buisson sur Céline. Il agit comme bon lui semble, après tout. Par contre, la critique historique doit retenir notre attention car elle constitue un danger pour la discipline.

Le problème du Métronome, qu’il s’agisse du livre ou des documentaires, est qu’il se prétend un ouvrage/documentaire historique. Dans l’émission Supplément du 14/04/2013 sur Canal+, Lorant Deutsch précise qu’il se pense historien car il utilise le premier sens du mot dans le dictionnaire d’Alain Rey : « Historien, c’est celui qui écrit des ouvrages historiques. »

Il oppose cette définition avec le second sens qui correspond au scientifique de la discipline Histoire. L’acteur admet en effet n’avoir fait aucunes études en Histoire et n’avoir pas de formation universitaire.

En réalité l’entrée du dictionnaire d’Alain Rey va moins dans le sens de l’acteur qu’il ne veut bien le dire. 

 HISTORIEN, IENNE n., attesté en 1213 sous la forme ystorien, signifie  «auteur d'ouvrages d'histoire»  (le  contenu de la notion ayant changé au cours du temps, voir ci-dessus) et, spécialement aujourd'hui,  «spécialiste  de  la science historique».

Lorant Deutsch se réfère donc à un sens du mot antérieur à l’école des Annales, c’est-à-dire avant les années 1920.  Il joue sur l’ambiguïté du mot « historique » qui peut désigner tout élément qui est en rapport avec l’Histoire mais aussi le récit des évènements.  Il ne faut pas se méprendre pour autant : la remise en cause de l’Histoire comme discipline scientifique apparait parfois dans son discours.

Dans la même émission, Lorant Deutsch interpelle l’animatrice sur la question de l’écriture de l’Histoire. « Y a-t-il une seule façon d’écrire l’Histoire ? Une seule Histoire de France officielle ? »

On note ici une méconnaissance forte de la discipline Histoire. Il n’existe pas d’Histoire de France officielle dans la mesure où les historiens travaillent sans cesse à renouveler les connaissances, les modèles interprétatifs et les représentations. C’est d’ailleurs l’un des éléments de conflit avec les partisans d’une Histoire Nationale car l’historiographie actuelle se préoccupe beaucoup plus d’espaces dépassant le cadre national. Il suffit de voir les sujets proposés à l’Agrégation d’Histoire ces dernières années pour s’en convaincre : Circulations internationales en Europe de 1680 à 1780, Les sociétés coloniales, les diasporas grecques, la péninsule ibérique et le Monde, etc.

Parler d’une histoire officielle de la France montre le fossé qui existe entre les historiens et certaines élites, particulièrement politiques. Souvenons-nous de l’affaire de la Maison de l’Histoire de France, grand projet de Nicolas Sarkozy dont l’objectif était de pallier à « la crise identitaire de la France », ou encore des lois mémorielles.

Ce qui est intéressant, c’est bien que Lorant Deutsch retourne l’argumentation : ce sont les historiens qui, parqués dans leur tour d’ivoire, dicteraient au monde une Histoire sans âme, et gare à celui qui sortirait des sentiers battus.

Il ne faut pas laisser ce genre de discours sans réponse.

 


 

Pour commencer, rien de mieux que de revenir sur de bonnes bases :

La méthode critique pour [Marc] Bloch est une « technique de vérité », toute affirmation de l’historien doit pouvoir être vérifiée. L’historien doit « tendre le cou, d’avance, à la réfutation » et cette exposition à la réfutation passe par l’indication précise des sources. » [dans C.Delacroix, F.Fosse, P. Garcia, Les courants historiques en France, XIXe - XXe siècle, folio histoire, 2005, p.259.]

On peut le voir aisément ici, la présence des sources est indissociable de tout travail sérieux. Il en est de même pour les journalistes qui font leur travail sérieusement. Quand bien même l’auteur serait-il monarchiste, conservateur, libéral, communiste, négationniste ou même sataniste, s’il mentionne correctement ses sources, toute personne est libre de vérifier ses propos. C’est la base.  Même les manuels, qui sont des synthèses de la connaissance actuelle, disposent de bibliographies dans lesquelles on peut vérifier à loisir d’où proviennent les informations. 

Ce n’est pas le cas du Métronome et de ses produits dérivés.

On peut se demander si un ouvrage de vulgarisation doit inclure ces éléments.  Nous pensons que tout ouvrage sérieux doit comporter des sources, même si elles se trouvent en petits caractères sur une page ou deux en fin d’ouvrage. Cela permet aux curieux d’aller chercher des informations détaillées sur le thème qui les intéresse et de prouver la qualité et le sérieux du travail.

Nous sommes censés croire Lorant Deutsch sur parole.

 


 

Imaginons un exemple fictif et caricatural, afin de démontrer l’absurdité de la chose.

Je suis Monsieur X, connu dans les médias pour mes activités, passionné d’Histoire, particulièrement de la monarchie française, et j’ai envie d’écrire un ouvrage de vulgarisation sur un thème qui me tient à cœur. Je ne veux pas faire un livre polémique, mais j’ai envie de raconter la fuite de Louis XVI. J’ai lu que ce dernier ne serait peut-être pas mort guillotiné, mais aurait fui en douce. Ce n’est pas la première fois qu’on pense cela, il suffit de se rappeler la polémique sur les princesses Romanov ! J’écris donc un ouvrage. En voici un passage :

Le plus incroyable dans la Révolution Française est que le mythe du roi décapité a fortement influencé les esprits, jusqu’à nos jours. En effet, Louis XVI n’est jamais monté sur l’échafaud le 21 janvier 1793. Grâce à la complicité de Morisson de la Bassetière, le seul qui avait refusé de voter la mort sacrilège du roi, Louis XVI avait réussi à s’embarquer clandestinement en Angleterre.  On était bien loin de la grandeur du roi de France et c’est dans l’anonymat le plus complet que le roi français finit sa vie. En France, la stupeur fut terrible. Le roi s’étant échappé, il ne fallait pas que cela ruine les efforts de la Révolution. On prit donc le soin de choisir un prisonnier ressemblant assez au roi pour que l’exécution ait encore lieu.  Louis XVI n’eut pas l’occasion de revenir réclamer son royaume. Affaibli par le voyage et la détention, le roi de France décéda en 1796 dans une résidence anglaise de maladie et dans l’anonymat le plus complet.

Grâce à mes contacts, je peux publier mon ouvrage. Je suis invité sur tous les plateaux TV pour parler de mon livre. Bien entendu, il y a des critiques de la part de certains universitaires, peu visibles ou qui ne sont invités que dans certaines émissions de débat, souvent tard le soir, et dont le public est déjà cultivé. Le succès éditorial m’ouvre les portes du documentaire et mon Louis XVI, campé par Depardieu, s’enfuit à toutes jambes de sa prison ce dimanche soir sur France 2.

 


 

Cet exemple, bien que caricatural, nous sert à montrer que si les « erreurs » du Métronome ne sont pas aussi évidentes, ce sont elles qui témoignent de l’idéologie de l’auteur. Lorant Deutsch se défend de toute idéologie monarchiste, mais il est clair que prétendre que « le Louvre » existe depuis le Vème siècle, sans se soucier une seule seconde de l’emploi du site au fil du temps et des représentations associées, pose problème. Peu importe qu’il soit possible que le site du Louvre ait été aménagé au Vème siècle, il n’avait ni la même fonction, ni la même représentation dans les esprits des contemporains qu’à l’époque de Philippe-Auguste ou même du roi Soleil. Prétendre qu’il y a une continuité entre les débuts de la monarchie franque et la France de l’ère Moderne est une hypothèse, pas une conclusion.

Lorant Deutsch ne formule pas d’hypothèses, il affirme les choses et il ne fournit pas de sources. A côté de cela, il affirme produire un travail historique. Voilà le véritable problème.

Mais l’acteur affirme tout autre chose et se pose en victime des universitaires qui veulent l’empêcher d’exprimer sa passion. Il effectue des interventions en milieu scolaire, ainsi que quelques colloques publics pour diffuser son travail. Il réalise des documentaires sur l’Histoire de France qui mériteront un article spécifiques mais dont on peut dire qu’ils reflètent bien cette idée d’une Histoire de France qui sert principalement à construire une identité culturelle « française » très particulière.

Pour débattre avec lui et montrer au public que l’Histoire n’est pas quelque chose dont on peut s’emparer sans méthodologie, sans études spécifiques, il faut se garder d’accusations agressives, de rentrer dans le champ du politique, de prêter hâtivement des intentions à l’acteur dans le discours. Il faut lui opposer la rigueur scientifique et démontrer, point par point, que son travail n’a rien d’historique au sens actuel du mot. On rirait au nez de tout chimiste qui s’amuserait encore à classer les gentils gaz et les mauvais gaz, mais on laisse Lorant Deutsch présenter son travail.

L’animatrice de Suppléments sur Canal+ est très représentative à ce niveau car son équipe a fait « des recherches » pour l’émission. Elle indique, se rangeant ainsi du côté de l’acteur, que ce dernier parle bien de Philippe-Auguste à propos de la construction du Louvre. Alors que le problème repose sur le fait d’insinuer une continuité réelle entre la construction supposée du Vème siècle et le palais que l’on visite encore aujourd’hui, l’animatrice réduit la critique à la mention ou non de Philippe-Auguste.  La méconnaissance du sujet et le sentiment que tout un chacun peut s’emparer de l’Histoire et en faire ce qu’il veut provoquent ce type de réaction.

Il ne faut pas laisser Lorant Deutsch se victimiser. Il ne faut pas aborder dans un même débat son travail et ses collaborations avec des gens comme Buisson. Il suffit simplement de démonter son argumentation et de montrer, prouver, démontrer que l’Histoire est une science.

 


 

En définitive, l’idée forte qu’il faut sans cesse opposer à Lorant Deutsch mais aussi à d’autres auteurs de la sphère médiatique est que l’Histoire est une science humaine sérieuse qui nécessite un travail sérieux et documenté et que la vulgarisation nécessite également une rigueur méthodologique.  Il n’est pas possible d’ignorer les récentes découvertes des chercheurs (même celles des 50 dernières années !) et prétendre offrir un ouvrage historique, un guide historique ou quoique ce soit d’historique et de sérieux.

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