Mes trente (peu) glorieuses

Encore un livre ! Bon, j'avoue, c'est pas un vrai livre. Plutôt un ramassis de conneries. Mais pas de la connerie de bobo penché sur la vacuité de ses affres psycho-mystico-existentielles. Là, rien que du réel, du tangible, du vécu. Trente ans que je bosse ! L'eusses-tu cru ?

Dans cet ouvrage vertigineux, monument érigé avec les tourments et les douleurs d'un auteur débordant de sensibilité, vous passerez sans transition du rire au larmes, de la fascination à l'indignation... nan, j'déconne.

Tu vas te marrer. Sauf évidemment si tu es un cadre vertueux, un macronniste inféodé à la valeur « travail », un pisse-froid besogneux.

Les 10€ que tu t'apprêtes à lâcher serviront, grâce à une savante manipulation interlope, à me rémunérer. Que moi. Pas même le libraire qui l'aurait posé d'un geste las et résigné dans ses rayons surchargés, sans l'avoir ouvert. (A part quelques sympathiques sympatisants)

Être en marge, c'est rester libre.

Directement du producteur au consommateur, quoi. (Sur ce mode de circuit court, je vends des légumes aussi, si tu préfères.)

Je sais, maltraiter et dévoyer la langue française, remplir la poubelle déjà bien pleine des littératures ineptes ne constitue pas un boulot. Je suis bien placé pour le savoir, je me farcis 40 heures d'usine par semaine.

Demande au gars qui tape au marteau piqueur devant chez toi, si tu me crois pas. Les vrais écrivains en équilibre précaire sur les bords incandescents de l'insondable abyme de la tant redoutée page blanche te mentent. Ce sont des branleurs qui n'ont rien à dire.

Con, mais lucide.

Si tu veux que je t'envoie ce bouquin, arrondis le chèque à 14 balles.

Et ouaip, la Poste c'est pas gratos.

Pour le commander, c'est ici: Le magnifique site Les Imposteurs Editions

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Extrait:

Marre de payer un loyer.

Seulement, pour obtenir un prêt, même pour acheter une ruine au milieu de nulle part, il faut montrer patte blanche. Pas de revenus pérennes, pas de pognon.

Le graal, c’est le CDI.

Un début d’été, j’entre chez Leclerc comme d’autres saisonniers, afin de pallier les absences dues aux congés. Je m’y montre ouvrier vertueux. Ponctuel, sérieux, impliqué. N’hésitant pas à effectuer des heures supplémentaires sans savoir si elles seront payées, ou a minima, récupérées.

Bouleversée, émue aux larmes devant une telle exemplarité, la direction rédige à mon attention un CDI en bonne et due forme. Je n’en discute pas le moindre article. Et pour cause, je ne me souviens seulement pas l’avoir lu avant de le parapher.

Je demeurerai l’employé modèle tant que mes démarches auprès des organismes prêteurs n’auront pas abouti. Et elles n’aboutissent pas vite. Prétendre à l’accession à la propriété avec un SMIC, avec un apport égal à zéro et en l’absence de garant est un peu présomptueux. Des mines condescendantes, des refus amusés me le font comprendre. Malgré tout, j’y parviens.

Dès le précieux sésame en poche, mon exemplarité se relâche quelque peu. Les horaires changeants, l’autorité des petits chefs, les heures supplémentaires gracieuses, les ordres contradictoires me semblent soudain moins supportables. Imperceptiblement je dérive, au gré de mes agacements de plus en plus difficiles à contenir. Pour finir réfractaire, entêté, ingérable. C’est-à-dire enfin moi-même, forme aboutie du salarié plongé dans un marigot de mesquinerie, d’autoritarisme, d’exploitation, d’incompétence.

La grande distribution est la prêtresse de la vidéo surveillance. Les clients sont surveillés, ça tout le monde le sait. Les employés sont surveillés. Dans l’espace de vente, les caissières notamment sont particulièrement ciblées. Mais aussi, et peut-être davantage, dans les réserves. Pas une travée qui ne soit sous l’œil inquisiteur d’une caméra ! Monsieur Dufour, mon responsable, chef du rayon épicerie, pratique deux formes de 5 à 7. Enfin un cadre qui arrive à 5 heures du matin ! Les yeux encore lourds de sommeil, il s’installe dans la salle des vigiles où se trouvent les écrans de contrôle. Et pendant deux heures, il observe ses ouailles, à leur insu, bien sûr. Sinon où serait le plaisir ? Longtemps, lorsqu’il nous réprimande, il affiche l’assurance que lui confère ce voyeurisme.

Mon boulot n’est pas des pires. Il consiste en un rush permanent afin de descendre la marchandise des racks pour la dizaine de nanas du rayon épicerie, elles-mêmes sous la pression du mot d’ordre laconique et quotidien : rayons pleins à 9 heures !

Il ne doit rien manquer au premier client de la première minute.

Au surplus, je prête souvent main-forte à Jean-Bernard, le réceptionnaire. La réception de la came (jargon du métier désignant les marchandises) débute elle aussi à 5 heures du matin. Les quantités pharaoniques de denrées qui entrent en réserve croisent celles qui s’en vont garnir les linéaires. Jean-Bernard est méthodique, rigoureux, rigoriste. Un exemple. Nous arrive une palette de parfumerie, couverte de centaines de petits cartons, tous identiques, mais chacun marqué de sa référence propre. Comme souvent je le vois passer une heure et plus, bon de livraison dans une main, stylo dans l’autre, à pointer les quantités de chaque référence. Et tant mieux si tout correspond, parce que trouver l’erreur rallonge sensiblement l’exercice. Le chauffeur qui attend le bon de livraison dûment tamponné pour continuer sa tournée ? Jean-Bernard s’en fout. Les autres camions s’accumulent dans la cour en un capharnaüm indescriptible.

- Z’attendront !

La tension est souvent élevée dans les coulisses des hypermarchés en ces heures matutinales. Inutilement. Lorsque je remplace Jean-Bernard, au chauffeur qui s’avance déjà fébrile à la perspective du temps perdu à venir, je dis :

-Tu me laisses le BL. Je contrôlerai ça tout à l’heure, tranquillos, et tu viens le récupérer en début d’aprèm.

Le gars va gagner une heure sur sa tournée. Les autres chauffeurs vont éviter d’en perdre une. C’est un tout petit bout de lutte sociale.

Mais bon, un beau matin, Jean-Bernard rentre de congés…

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