Le Bio, l’éthique, et le Code du Travail

Pour de nombreux producteurs, le bio, en bonne niche économique en pleine expansion, ne saurait s’embarrasser de considérations humanistes ou éthiques. Pourtant, dans l’inconscient collectif, le petit logo vert exonère de s’interroger sur les modes de productions, les conditions de travail, la conformité avec la législation. La bio nous vend de la bonne conscience, de la paix de l’âme.

À demain.

Heu… passez quand même par le bureau, pour signaler que vous partez.

Le bureau est vide. 18 heures, la secrétaire est partie depuis longtemps. Je reviens vers Chloé, vague responsable dans l’entreprise :

Y a plus personne au bureau, on y va.

Allez voir Pauline pour lui demander à quelle heure vous commencez demain.

Parce qu’il y aurait des horaires variables en plus ? Cette insistance devient suspecte.

C’est qui Pauline ?

C’est la patronne.

Elle est là-bas, mais elle parle au téléphone.

Chloé nous entraîne vers elle malgré tout. Et avec déférence, lui demande pour demain.

Ne quittant pas sa conversation téléphonique, Pauline Dreumont, terne trentenaire biocompatible, nous adresse un regard plus morne qu’empathique.

Demain, on n’a pas besoin, on vous rappellera.

Putain, 9 heures à trimer dans ce hangar austère.

9 heures à trier des carottes, des panais, à couper des racines de céleris, à éplucher des poireaux.

8 h-12 h, d’une traite, sans pause.

Puis 13 h-18 h, d’une traite, sans pause.

Immobiles, les mains dans l’eau glacée. Dans le fracas des laveuses, des calibreurs.

Malheureusement, pas le temps de discuter, de mettre les points sur « i ».

Il nous reste moins d’une heure pour rallier Amiens, par une étroite route de campagne sinueuse, drapée de brouillard. Pour participer à une réunion qui fait suite aux interpellations arbitraires de la semaine précédente. (https://blogs.mediapart.fr/eric-louis-69/blog/160120/lui-cest-la-prochaine-cible)

De toute façon, chaque contrat d’intérim d’une semaine comporte une période d’essai de deux jours. Il peut ainsi être interrompu dans ce délai de deux jours, sans indemnité, sans recours possible.

C’est bien pratique.

Si on t’envoie bosser à 35 bornes de chez toi, pour 10 ou 15 euros brut de l’heure (le smic, en fait) pour une seule journée, t’y vas pas.

En revanche, pour une semaine ou quinze jours, tu acceptes… et on te dégage le lundi soir prétextant les contraintes d’une activité fluctuante.

 

On arrive ce lundi matin, un peu avant 8 heures, au SCEA de la route de Picardie, retenez bien ce nom. Cette exploitation agricole bio se situe à Grémévillers, à quelques kilomètres de Marseille-en-Beauvaisis, dans le nord de l’Oise. Y sont cultivés principalement des légumes racines.

Il ne s’agit pas du petit maraîcher bio du coin, tant s’en faut. Le capital déclaré de l’exploitation dépasse les 400 000 euros. En 2016, une étude établissait la moyenne du capital des exploitations agricoles françaises, toutes catégories confondues, à 367 000 euros. (https://chambresagriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/FAL_commun/publications/National/Revue_Chambres-agriculture_1050-dossier-agriculture-capital.pdf)

La cour défoncée est immense.

À gauche, à droite, des bâtiments de tôle et de bois dressent leurs silhouettes dégingandées dans la pénombre matutinale. Au fond, de grandes serres en bâche plastique. Du matériel agricole posé ici ou là. Un engin indéterminé trône sur ses chenilles.

Quelques points d’éclairage sporadiques donnent à ce décor des allures fantomatiques. L’épais brouillard couvre ce tableau enchanteur d’une subtile touche cotonneuse et surréaliste.

Bref, ce n’est pas l’image que l’on se fait spontanément de l’exploitation bio.

Ma camionnette cahote de flaques d’eau en ornières. Indécis, je finis par me garer au hasard, auprès de deux autres véhicules. L’automobiliste est un animal grégaire.

Jules, mon premier fils, est avec moi.

Le vendredi précédent, une boîte d’intérim l’a contacté pour cette mission, d’une semaine, voire deux !

Une éternité en ces temps de précarité généralisée.

Le gars lui demande s’il connaît un autre candidat pour ces réjouissances.

Puisque je suis là à glander, il me dénonce. Faites des gosses !

Macron était au-dessous de la réalité, lors de sa déclaration d’il y a quelques mois : je n’ai même pas à traverser la rue pour trouver du boulot.

On se dirige vers deux points rouges incandescents, qui scintillent dans le noir.

Deux filles, assez jeunes, fument une cigarette, devant quelques mobile homes, posés au milieu de ce capharnaüm.

Bonjour.

En guise de réponse, la plus proche désigne de la tête un bâtiment distant de 50 mètres, et me lance, avec un fort accent des pays de l’Est, un :

Tlavail ?

La plaque d’immatriculation d’une voiture garée à proximité répond à ma question : polonaise.

Ils sont au moins 6, hommes et femmes, venus de Pologne.

Les mobile homes constituent leurs résidences. Varsovie- Grémévillers, 1 500 kilomètres. C’est sûr que ça refrène les velléités de rentrer chez soi chaque soir. Même les week-ends.

Je ne suis aucunement animé de pensées xénophobes ni protectionnistes. Au contraire, je me réjouis que ces gens travaillent.

Néanmoins, des questions se posent. S’ils sont là, c’est pour des raisons de dumping social. Sur ces 6 salaires, quelle est l’économie réalisée par l’employeur sur les cotisations sociales ? Sachant que, même en France, les taux appliqués sont ceux du pays d’origine des travailleurs.

Par ailleurs, ici, la journée « normale » semble être fixée à 9 heures de travail. Il nous a été sous-entendu que ça pouvait déborder, en fonction des commandes à honorer.

Si la semaine « normale » est de 45 heures (9 heures x 5 jours) combien de temps triment ces ouvriers polonais en cas de coup de bourre ? À quel taux sont majorées leurs heures supplémentaires ?

J’imagine l’argument massue justifiant d’une telle situation : qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent d’autre, isolés en pleine cambrousse picarde, à 1 500 kilomètres de leurs familles, de leurs amis, de leur région d’attache, de leur quotidien, à part travailler ? D’autant que pas un ne sait aligner trois mots de français. Ça ne facilite pas l’intégration.

En revanche, sur tout le site, les affichettes d’information et de consignes sont rédigées en français, et en polonais. Signe que leur présence est pérenne.

Enfin, ayant vécu cette situation d’emploi en grand déplacement, une autre interrogation me vient : sont-ils indemnisés en compensation de cet éloignement, comme l’impose le droit du travail français ?

 

Bon, le boulot n’est pas des plus physiques. Par ce froid, ça devient un inconvénient. Debout, immobile, le froid s’insinue par les pieds et remonte doucement mais sûrement coloniser toute la carcasse.

Seuls les bras s’agitent. Une laveuse déverse en continu les légumes sur le tapis roulant devant nous. Il faut enlever, à leur passage, les carottes cassées, les panais hors calibres, les céleris pourris, les cailloux, les légumes indésirables égarés là…

Jules et moi sommes d’un côté du tapis.

Deux filles sont postées de l’autre côté.

Derrière nous, deux palox, grandes caisses de bois dans lesquelles nous balançons les cailloux, les légumes éliminés.

Un changement de production entre deux variétés de légumes nous laisse quelques minutes de répit. Jules s’assoit sur le bord d’un des palox.

Jessica le prévient alors :

T’assois pas.

Pourquoi ?

Ben, si le patron passe…

Ambiance.

 

Le midi, on avale nos gamelles sommairement réchauffées dans le four à micro-ondes d’occasion poussif.

La salle de pause est vaste, intégrée au hall d’accueil. Attenante aux bureaux administratifs.

Je remarque dans un coin une caméra.

La surveillance pourrait se cantonner à la porte d’entrée. Or c’est une caméra panoramique.

Depuis notre poste de travail, le matin, j’avais remarqué à l’angle de deux murs, près du plafond de tôle, le même équipement.

À un moment donné, Pauline Dreumont a changé de poste les deux filles qui travaillaient de l’autre côté du tapis. Avisant l’œil menaçant qui nous surplombait, j’ai fait part à Jules de mes soupçons.

Est-ce vraiment le hasard de la production qui nous laisse seuls, tous deux novices, sur la ligne ?

Un rapide détour par le site de la Cnil rassure sur les prérogatives que laisse la loi aux employeurs.

En effet, concernant les lieux de travail :

« Les caméras peuvent être installées au niveau des entrées et sorties des bâtiments, des issues de secours et des voies de circulation. Elles peuvent aussi filmer les zones où de la marchandise ou des biens de valeur sont entreposés.

Elles ne doivent pas filmer les employés sur leur poste de travail, sauf circonstances particulières (employé manipulant de l’argent par exemple, mais la caméra doit davantage filmer la caisse que le caissier ; entrepôt stockant des biens de valeur au sein duquel travaillent des manutentionnaires).

En effet, sur le lieu de travail comme ailleurs, les employés ont droit au respect de leur vie privée.

Les caméras ne doivent pas non plus filmer les zones de pause ou de repos des employés, ni les toilettes. Si des dégradations sont commises sur les distributeurs alimentaires, par exemple, les caméras ne doivent filmer que les distributeurs et pas toute la pièce.

Enfin, elles ne doivent pas filmer les locaux syndicaux ou des représentants du personnel, ni leur accès lorsqu’il ne mène qu’à ces seuls locaux. »

De plus, les panneaux obligatoires avertissant d’une vidéosurveillance manquent cruellement.

Un signalement à la Cnil, et à la Direccte aura tôt fait de vérifier la conformité de ce dispositif.

 

Même si la façon cavalière et mensongère de Pauline Dreumont de nous congédier a de quoi agacer, c’est sans regret que nous quittons ces lieux austères et hostiles.

Jules s’est vu reprocher sa lenteur à éplucher les poireaux visqueux et détrempés.

Pas plus de 10 secondes par poireaux !

Passer cette consigne à 17 h 30 la rend assez peu efficiente.

À ce moment, la couleur de ses mains oscille entre le rouge vif et le bleu. Ses doigts sont tétanisés par le froid.

L’entreprise ne fournit pas de gants. Lorsqu’on a demandé au retour de la pause repas s’il était possible d’en avoir, les personnels embauchés nous ont affirmé travailler avec des gants achetés personnellement. Nous conseillant même au passage des modèles à privilégier.

Pourtant, le Code du travail est explicite en son article L. 1251-23 :

« Les équipements de protection individuelle sont fournis par l’entreprise utilisatrice.

Toutefois, certains équipements de protection individuelle personnalisés, définis par convention ou accord collectif de travail, peuvent être fournis par l'entreprise de travail temporaire.

Les salariés temporaires ne doivent pas supporter la charge financière des équipements de protection individuelle. »

 

Le ministère de l’agriculture nous dit :

« L’agriculture biologique constitue un mode de production qui trouve son originalité dans le recours à des pratiques culturales et d’élevage soucieuses du respect des équilibres naturels. Ainsi, elle exclut l’usage des produits chimiques de synthèse, des OGM et limite l’emploi d’intrants. » La définition est clairement circonscrite aux questions purement environnementales.

Dès lors, il convient de faire savoir que, pour de nombreux producteurs, le bio, en bonne niche économique en pleine expansion, ne saurait s’embarrasser de considérations humanistes ou éthiques. Pourtant, dans l’inconscient collectif, le petit logo vert exonère de s’interroger sur les modes de production, les conditions de travail, la conformité avec la législation. La bio nous vend de la bonne conscience, de la paix de l’âme.

« Les bénéfices que la société peut retirer de l’agriculture biologique sont multiples en termes de création d’activités et d’emplois… » Il faudrait que l’auteur de ces lignes sorte un peu du ministère et vienne faire un tour au SCEA de la route de Picardie…

Au lendemain de cette journée galvanisante, l’employé de l’entreprise de travail temporaire qui nous a missionnés rapportera le manque d’efficacité à l’épluchage des poireaux pour justifier notre fin de mission abrupte. Entérinant ainsi le mensonge de Pauline Dreumont la veille au soir.

Il est à noter que cette activité n’a constitué qu’une part très marginale de notre activité sur l’ensemble de la journée.

Davantage pour moi encore, avec une demi-heure en fin de matinée, puis un quart d’heure en toute fin de journée. Et personne ne m’a reproché quoi que ce soit.

Pourtant, la fin de mission s’applique aux deux.

Les gestionnaires de ce haut lieu du respect du droit du travail nous auraient-ils googelisés durant la journée ?

 

 

 

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