La mort au travail : le témoignage digne de Fanny et Marion

13 mars 2012, Arthur et Vincent, cordistes, périssent au fond d'un silo appartenant au géant du sucre Cristal Union. 9 ans après, Marion et Fanny, leurs compagnes, attendent toujours des réponses de la justice. 9 années de doutes, de chagrin, de colère. Mais aussi d'espoirs, de lutte, de reconstruction... Le 21 septembre, à Reims aura lieu l'audience en appel du procès de cet accident.

FLASH-BACK

Été 1989 

J’ai 8 ans, je découvre l’escalade pour la première fois, dans les Alpes, avec mes parents, ma frangine et un guide. Un monde s’ouvre à moi : aux plaisirs des randonnées en montagne que je pratique depuis mon plus jeune âge vient s’ajouter celui de grimper. Ce domaine de la verticalité nécessite une autre manière de se mouvoir au moyen de la corde, outil indispensable, et tout le matériel qui va avec. Les débuts sont difficiles, il me faut lâcher prise, appréhender le vide, avoir confiance en mon assureur et dans le matériel… Quelques années plus tard, au moment de l’adolescence je m’essaierai à l’alpinisme et découvrirai ainsi, en plus de l’univers minéral, celui de la neige et de la glace. Les paysages sont sublimes, l’effort physique souvent intense, mais quelle merveilleuse récompense de découvrir la vue une fois arrivée aux sommets. Les stages sportifs UCPA dans l’ensemble des Alpes feront mon grand bonheur et assouviront ma soif de découverte dès mes 18 ans et ce pendant de nombreuses années.

Au même moment, Vincent fait ses armes sur les blocs de Fontainebleau. Une chance pour lui, sa grand-mère maternelle y réside, il peut donc écumer les blocs et peaufiner sa technique en autodidacte, au gré des week-ends et vacances passés chez elle.

Lui aussi découvre la montagne, à Chamonix, avec ses parents, son frère et sa sœur. Il y passera, tout comme moi (nous en rirons d’ailleurs en réalisant ça plus tard) de nombreuses vacances hivernales comme estivales. Mais le rocher l’attire plus que les randonnées ou l’alpinisme. Il n’apprécie guère les longues heures de marche et l’endurance n’est pas son fort. Il préfère l’explosivité et le développement de la gestuelle particulière de l’escalade, que ce soit en falaise ou en bloc. Il a toujours exprimé son besoin d’avoir un but pour accepter de marcher sans rechigner. Il ne sait pas se contenter de l’aspect purement contemplatif des paysages. Il veut bien consentir à une marche d’approche pour accéder à une falaise, ou plus tard à un spot de spéléo. À la rigueur, il peut passer plusieurs heures à la recherche de fossiles ou de champignons et enchaîner les kilomètres sans sourciller, mais la randonnée à proprement parler ne le branche pas plus que ça.

Septembre 1996 

C’est notre première rencontre, nous sommes au lycée, en première. Malgré des genoux récalcitrants qui m’ont valu une année de seconde dispensée de sport, j’ai harcelé mes parents et mon médecin traitant afin d’obtenir le précieux sésame : le certificat médical d’aptitude permettant mon inscription à l’UNSS, section escalade. Je vois Vincent pour la première fois, évoluant sur le mur artificiel du gymnase, tel un acrobate, avec sa gestuelle si particulière, lente et posée, toute en souplesse. Chaque geste parait si naturel et si facile... je suis impressionnée. Il a plutôt un look de danseur classique, avec ses 50 kg tout mouillé et ses « pattes de mouche » moulées dans son caleçon noir (eh oui, on ne choisit pas les modes vestimentaires de l’époque) mais déjà il en impose par sa fluidité et son niveau de technicité.

De 1998 à 2000 

Le bac en poche, nous prenons des directions différentes : je pars pour Lille où j’entame un DTS d’Imagerie Médicale et Radiologie Thérapeutique et lui pour Reims où il entre à la fac pour commencer un DEUG en biologie, puis l’année suivante en maths. Il faut bien l’avouer, la fac ne le passionne guère et il assiste aux cours en dilettante, passant le plus clair de son temps à la salle de bloc, où il officie assez rapidement en tant qu’ouvreur.

Nous ne nous perdons pas de vue pour autant puisqu’on se retrouve régulièrement pour grimper, soit à Vertus (LA falaise locale), soit à la salle de bloc étant donné que le climat marnais ne permet pas une pratique de l’escalade en plein air optimale. Nous nous rapprochons peu à peu et de notre simple relation de potes de grimpe commencent à naître des sentiments plus profonds. Nous échangeons notre premier baiser un soir de novembre 2000, juste avant la rentrée scolaire des vacances de la Toussaint, qui me fait reprendre dès le lendemain le train pour Lille.

Avril 2001 

Les vacances de Pâques débutent, je devrais être à fond le nez dans les bouquins pour réviser mon DTS blanc qui débute dès la rentrée, mais j’ai d’autres projets : nous voilà quatre amis grimpeurs rémois entassés dans une vieille bagnole, avec tout notre attirail de camping et d’escalade, direction Cassis et ses célèbres calanques. Du haut de nos 19 et 21 ans, ce sont nos premières vacances « en amoureux », mais déjà nous pressentons que ça ne seront pas les dernières.

L’ambiance est sportive durant la journée, je me souviens encore de la marche d’approche depuis le camping jusqu’à la Calanque d’En Vau, par le sentier de grande randonnée longeant le littoral. Et surtout du retour, après une journée de grimpe, le poids du sac se faisant bien sentir dans les passages rocheux extrêmement glissants qu’il nous faut emprunter. Elle est aussi festive le soir : nous rejoignons souvent le groupe du Club Alpin Français de Châlons-en-Champagne, que Vincent connaît bien puisqu’il y est adhérent depuis quelques années déjà.

Le mistral s’invite quelques jours au rendez-vous et nous laisse des souvenirs mémorables de grandes voies, où il faut se coller à la paroi pour éviter d’être déséquilibré le temps de laisser passer les grosses bourrasques, et où les cordes se dressent carrément au-dessus de nos têtes lors d’une traversée un peu foireuse… Comme à son habitude, Vincent, passant systématiquement en tête, ne laisse rien transparaître et affiche un calme olympien, ce qui me permet de le suivre presque sans sourciller.

Ces premières vacances furent magiques et j’ai tout de même obtenu mon DTS blanc, sans avoir révisé grand-chose. C’était de bon augure pour la suite.

Septembre 2001 

Mon diplôme en poche, j’ai décroché un poste et débuté le premier juillet à l’hôpital de Châlons. J’en profite donc pour adhérer au CAF à mon tour. Je retourne grimper, avec Vincent, sur le même mur qu’au lycée. Je participe également, le dimanche matin, aux randonnées toujours très sportives et fais la connaissance à cette époque d’une belle bande d’amoureux de la montagne, de la nature et de l’escalade.

Vincent fait les aller-retour entre Reims et Châlons, il « vivote » entre la fac, la salle de bloc et le CAF, où il donne des cours d’escalade aux jeunes enfants. Il en profite pour passer le brevet d’initiateur escalade FFME (Fédération Française de la Montagne et de l'Escalade), puis plus tard il passera les diplômes d’arbitre et d’ouvreur de voies. Les bambins qu’il entraîne, âgés de 6 à 9 ans sont pour la plupart en admiration devant cet énergumène aux cheveux longs, qui sait se montrer si attentionné et patient malgré son jeune âge. Il a toujours eu un bon feeling avec les enfants et le truc pour encourager et rassurer les plus craintifs.

Mai 2003 

C’est le moment des vacances à deux, direction le sud et retrouvailles avec les falaises. Après quelques jours passés aux Dentelles de Montmirail, dans le Vaucluse, où nous avons pu éprouver nos techniques de corde et de relais dans des voies de 2 à 3 longueurs, nous prenons la route direction le spot mythique : Le Verdon.

Là c’est le choc pour tous les deux : quelle merveille de la nature... et en plus, ça se grimpe ! Bon, particularité du lieu, l’accès se fait par le haut, il faut donc descendre en rappel pour grimper ensuite. Fifi nous rejoint. En deux mots, Fifi c’est Le Maître : cheveux ébouriffés grisonnants, la cinquantaine, grimpeur de la première heure. Il a débuté dans les années 70. Bourlingueur, baba cool touche-àtout, c’est surtout un passionné. Figure du CAF châlonnais, il adore emmener les petits jeunes en falaise et leur faire découvrir autre chose que les prises résinées des salles bétonnées. Ses terrains de jeux s’étendent de la falaise de Vertus, aux gorges du Todra marocaines, en passant par la Drôme et bien évidement le Verdon. Au fil des ans et de son parcours professionnel, Fifi est devenu artisan à son compte, spécialisé dans les travaux d’accès difficile. Autrement dit… cordiste, comme par hasard. Là encore il inspirera quelques jeunes du coin et fera notamment découvrir son métier à Vincent, en l’embarquant régulièrement sur ses chantiers. Le plus marquant pour lui fut cette intervention sur la cathédrale de Reims, où il s’agissait de démonter un échafaudage : une vocation était née.

Nous voici donc sur la route des crêtes, nous garant à l’Escalès au milieu des touristes et déballant tout le matériel du coffre de la voiture pour nous équiper. Fifi nous initie sur les 20 derniers mètres de la falaise qui en compte 250. Bref, ça gaze. Là c’est le pied, quelles sensations incroyables ! À la majestuosité des lieux vient s’ajouter la pression des appareils photo crépitants des touristes : nous sommes ici l’attraction locale, étrange impression d’être pris pour les animaux du zoo… Moment mémorable lorsque, arrivée en haut, j’enjambe le parapet et qu’une touriste me lance « Mais comment faites-vous, vous n’avez donc pas peur ? Et vos parents, ils vous laissent faire ça ? » Je réponds du tac au tac : « Ben non, ça va et vous savez mes parents aussi font de l’escalade ! » Elle en est restée muette de stupeur et a aussitôt tourné les talons.

Le lendemain, début d’après-midi, c’est le plongeon dans le grand bain : nous voici au point de descente en rappel pour gravir Les Dalles Grises. Une voie techniquement facile (5c, D+, 150m pour ceux à qui ça parle), longue, dans l’esprit du Verdon, qui nous laisse tous les deux cuits mais emplis de bonheur. Arrivés en haut peu avant le coucher de soleil, le spectacle des vautours fauves tournoyants au-dessus de nos têtes s’offre à nous.

Ce court séjour marque le début de nos futurs « pèlerinages » dans le Verdon. Car c’est sûr, nous y retournerons. Merci Fifi !

Novembre 2004 

Il est tard, je dors déjà depuis un moment quand Vincent me rejoint dans le lit et me glisse fièrement à l’oreille « ça y est, je suis président ! » Encore à moitié dans le gaz, je ne capte rien et lui demande « président de quoi ? » Il rentre à l’instant de l’assemblée générale du Comité Départemental 51 de la Fédération Française de la Montagne et l’Escalade et s’est proposé, à seulement 25 ans, pour en reprendre la présidence. Il restera président du CD jusqu’en 2012 et son sérieux, sa motivation ainsi que son implication furent salués par ses pairs.

Septembre 2006 

Grand jour : c’est le départ pour le GRETA de Die, dans la Drôme, où Vincent s’est inscrit pour passer en alternance le CATSC (Certificat d’Aptitude aux Travaux sur Corde). Il suit de près un de ses meilleurs amis, Simon, qui a suivi cette formation l’année précédente et bosse désormais dans une boite de cordes, à Reims - la même boite qui a accepté de prendre Vincent en alternance.

Il a trouvé un petit gîte situé sur les hauteurs de Die, où il s’installera lors de ses différentes périodes de formation. Je le rejoindrai en train pour quelques week-ends dans cette très agréable région, que nous connaissons déjà pour y avoir séjourné plusieurs fois en vacances. En effet, Fifi a une maison secondaire en pleine nature près de Crest et d’autres amis ont carrément quitté Reims pour s’y installer.

Nous y écumerons donc les falaises, les via ferrata (avec une mention spéciale pour celle de Chironne, qui déchire…), quelques randonnées tout de même, ainsi que des sorties à la recherche de fossiles, une autre passion de Vincent. Nous avons même pu profiter d’un week-end de janvier pour aller skier au col du Rousset, où le vent frigorifiant nous a laissé de sacrés souvenirs.

Quant à la formation, elle se passe à merveille pour Vincent. Il a vraiment trouvé sa voie et en profite à fond.

Plus qu’un deuxième lieu de pèlerinage, la Drôme deviendra notre région d’adoption, à tel point que Vincent s’inscrira plus tard dans une seule boite d’intérim, la SETT, dont un des bureaux était situé dans l’ancien temple de Bouvières. Nous y passerons régulièrement faire un coucou à l’équipe.

2007 

Son CATSC en poche, Vincent se lance avec entrain dans la vie active de cordiste nomade, intérimaire la plupart du temps. Il enchaîne les missions, à bord de son Partner aménagé, aux quatre coins de la France. C’est un touche-à-tout et il a soif de découverte, mais ses domaines de prédilection sont l’industriel et l’urbain. Il profite aussi des périodes creuses pour passer différentes formations telles que le CACES nacelle, les habilitations électriques H0 B0, N1, zones ATEX etc. afin d’accroître sa polyvalence.

Septembre 2009 

Ça y est, nous sommes des « grands » : nous sortons fièrement de chez le notaire, clefs en main, et filons directement à Somme-Vesle pour profiter de la grande maison que nous venons d’acquérir.

Nous avons des rêves plein la tête, ses 250 mètres carrés et son grand jardin pourront en effet accueillir nos amis et pourquoi pas, le moment venu, nos enfants. Il ne reste qu’à pendre la crémaillère pour fêter ça.

2010 et 2011 

La vie se déroule sans encombre, même si les périodes de boulot de Vincent loin de la maison sont souvent difficiles à supporter pour nous deux. Nous attendons impatiemment les vendredis soirs, souvent très tard, quand il rentre enfin profiter d’un peu de repos et de bons moments passés ensemble.

C’est le temps des chantiers d’envergure, avec notamment la maintenance et la peinture des mâts des voiliers de croisière du Club Med. C’est aussi le temps des nouveaux potes de chantier « pour la vie », tels que Loul, Jeannouille, Anne, Luis, Laurent, Robin et bien d’autres avec qui il partage de belles expériences et des chantiers plus ou moins marquants.

Certains passeront faire un tour à la maison, pendant leurs repos ou à l’occasion de missions proches de chez nous et ça nous donnera l’occasion d’aller en saluer d’autres sur les routes de nos vacances.

En grand passionné et curieux de tout, Vincent découvre de nouveaux passe-temps au gré de ses rencontres, tels que la pêche à la mouche, la spéléo, le matelotage, l’URBEX et les virées dans les catacombes.

2012 

13 mars

Il est environ 15 heures, le téléphone fixe sonne, je m’extirpe en boitillant du canapé pour aller décrocher (toujours cette entorse de cheville qui me donne du fil à retordre). C’est Simon. Bizarre.

Non seulement il m’appelle moi, en pleine journée, sur le fixe, mais en plus il a une voix très étrange.

Rapidement et d’une façon hachée il m’explique le topo : personne n’arrivait à me joindre puisque rares sont les amis ou collègues de Vincent qui ont mon numéro / problème à Bazancourt à la sucrerie, dans le silo (je croyais qu’il bossait à Sillery dans une autre sucrerie) / deux cordistes ont disparu / personne ne sait exactement ce qui s’est passé/ il est sur place, mais on ne veut pas le laisser entrer dans la sucrerie / ils sont ensevelis mais il n’a pas plus d’info pour l’instant / il viendra chez moi plus tard / il ne faut pas que je reste seule.

À ce moment-là c’est le black-out, mon cerveau se déconnecte, mon esprit se dédouble, étrangement une partie de moi reste très calme et lucide. Je lui demande juste avec une voix que je ne me connais pas s’il sait à quelle heure approximativement s’est passé l’accident. « Vers midi je pense » me dit-il, je rétorque « Ok, merci de m’avoir prévenue » et raccroche le téléphone, les larmes coulant déjà sur mon visage. Étant moi-même pompier volontaire, je sais ce que ces explications signifient et pressens déjà le pire.

Je m’écroule, hurlant et pleurant à la fois, mes entrailles se tordant de douleur et le cœur se déchirant dans ma poitrine. La partie lucide et dédoublée de mon esprit se dit « tiens, c’est bizarre, c’est comme dans les films, ils n’exagèrent pas en fait… »

Je suis littéralement en état de choc et très rapidement, après une mini-phase de déni où je me dis « c’est pas possible ! », puis « pourquoi lui, pourquoi moi ? » une petite voix me dit dans ma tête qu’il va falloir faire face, pas le choix.

Je vais maintenant devoir prévenir quelqu’un, j’opte instinctivement pour mes parents, puis dans la foulée il faudra appeler les parents de Vincent… Je laisserai mon père s’en charger.

Il est environ 18h30, mes parents sont à la maison ainsi que Simon qui nous a rejoints. Nous n’avons toujours pas d’information officielle, l’attente devient insupportable. Soudain le téléphone de Simon retentit dans la pièce, il décroche et son visage change, une lueur s’éteint dans ses yeux et tout son corps s’affaisse. Il a peu parlé, très bas et a rapidement raccroché. Nos regards se croisent furtivement avant qu’il ne détourne les yeux, il ne dit rien mais j’ai compris. Les larmes coulent le long de mes joues en silence, j’ai déjà trop crié. Il m’avouera plus tard, sans que je lui en tienne rigueur, que c’était le gérant de la SETT Intérim qui lui avait annoncé le décès de Vincent et que ni l’un ni l’autre n’avait eu le courage de me le dire en face.

La nouvelle est confirmée quelques minutes plus tard par ma soeur qui appelle, pour signaler qu’elle a vu, sur un site d’information sur internet, que les corps de Vincent et Arthur ont été retrouvés sans vie, au fond du silo, après de nombreuses heures de recherche par les pompiers du GRIMP.

Drôle de façon d’apprendre la mort de l’homme de sa vie…

14 mars 

7h30 : Les cloches de l’église me sortent de ma torpeur, je me fais la réflexion « tiens, elles sonnent bizarrement ce matin » avant que mon cerveau ne se reconnecte et que je fasse le rapprochement. Il s’agit du glas, qui annonce un décès dans le village et forcément c’est pour Vincent, les larmes recommencent à couler tandis que je me retourne dans le lit.

9h00 : Je raccroche le téléphone, c’était le gendarme de Witry-les-Reims qui « gère » l’enquête liée à l’accident et que j’ai appelé pour avoir des explications. J’ai juste envie de hurler et balancer ce maudit téléphone tant l’immondice de sa phrase résonne en moi : « Vous comprenez madame, on a déjà prévenu ses parents de son décès, on ne peut pas prévenir tout le monde ».Tout le monde, mon cul, c’est vrai que plus de 11 ans de relation et 8 ans de vie commune ça compte pour rien ! J’ai l’impression de n’être personne… À ce moment-là il n’a pas conscience de la violence de ce qu’il vient de me balancer. Rendez-vous est pris le lendemain, à la gendarmerie, pour les formalités.

11H30 : Je sors de chez le médecin, arrêt de travail, ordonnance de somnifères et coordonnées de la psychologue sous le bras. La journée va être longue. Je n’ai demandé qu’une semaine d’arrêt, j’ai trop besoin de reprendre le boulot, d’avoir l’esprit occupé, même si l’idée de faire une connerie mettant en danger la vie d’un patient me fait peur. Je me suis arrangée avec la cheffe, je ne ferai que des horaires de journée, où je ne serai pas seule dans le service, et je pourrai profiter de ma pause repas pour faire des micro-siestes qui devraient permettre de palier les baisses de vigilances liées à mes insomnies. Parce que je n’ai pas entamé la boite de somnifères, préférant ne pas risquer de devenir accro. Je vais gérer autrement. C’est curieux d’ailleurs de voir comme le corps humain réussit, à court terme, à s’adapter au manque de sommeil et parvient à repousser des limites insoupçonnées.

15 mars 

Gendarmerie de Witry-les-Reims. Je sors de l’audition accompagnée de mon père, des parents, de la soeur et du frère de Vincent et je découvre, sur le parking, deux familles dans le même état que nous.

Il s’agit des parents d’Arthur, de ses cinq soeurs et de Marion (sa compagne) entourée de ses parents et de son frère. Le contact s’établit immédiatement, nous échangeons sur les modalités, les démarches, les causes probables de l’accident… D’emblée j’avais demandé à Mathieu (le gérant de la SETT Paris qui avait recruté Vincent pour cette mission à Bazancourt) de me mettre en contact avec Marion et avec Fred, l’intérimaire qui était aussi dans le silo et a failli être aspiré complètement par le sucre.

Nous avons instinctivement compris tous les trois, qu’il nous faudrait échanger pour tenter de comprendre ce drame, nous soutenir et nous épauler, même si dans l’état de choc où nous étions, nous ne mesurions pas encore à l’époque l’ampleur de la tâche. Nos destins étaient désormais liés, qui mieux que nous trois pouvait comprendre nos états d’esprit ?

Avec Marion le courant est tout de suite passé : nous avions le même style, presque la même profession (elle est infirmière à l’hôpital) et un certain nombre de similitudes dans nos parcours respectifs, même si j’ai quelques années de plus. Nous sommes devenues comme des soeurs, avec un coeur en miettes à recoller et une furieuse envie de nous battre et surmonter tout ça. Nous nous comprenons mieux que quiconque (certainement mieux que les psychologues que nous consulterons chacune un bon bout de temps) et pouvons sans détour évoquer nos états d’âme, sans craindre d’énerver ni de choquer personne. Nous sommes bien souvent dans le même état, au même moment et quand ce n’est pas le cas, l’une peut remonter le moral de l’autre.

20 mars 

Le hasard dû calendrier fait que c’est le jour de l’enterrement de Vincent et aussi celui d’Arthur.

Dans les deux cas, il y a foule pour ce dernier et très émouvant hommage.

On se retrouve le soir, avec bon nombre des amis de Vincent, à la maison, pour un moment de partage et d’émotion qui restera gravé dans ma mémoire. Je le sens déjà, ce n’est plus ni la maison de nos rêves, ni la maison du bonheur.

22 mars 

C’est la reprise du boulot : bon, il va falloir faire avec les troubles du sommeil, le stress post-traumatique et la peur de ne pas pouvoir « gérer » qui pourrait retentir sur la sécurité des patients.

Quelques symptômes sont plutôt étonnants, ainsi je suis souvent en état d’hyper-vigilance, j’ai le sentiment de penser à tout et d’être super efficace: plutôt pratique pour suivre la cadence et enchaîner les examens à un rythme soutenu. Je ne suis pas dupe et sais d’emblée que ça me coûte beaucoup d’énergie, que je vais le payer à un moment donné.

Autre effet curieux, la plupart de mes verrous et filtres psychologiques ont sauté, cela s’avère utile pour gérer certains conflits. Mais bon, balancer de but en blanc tout ce que je pense sans réfléchir avant de parler n’est parfois pas sans conséquence. Ceci dit, ça me change pas mal, moi qui d’habitude ne supporte pas les conflits. Le sentiment de n’avoir plus rien à perdre me donne une assurance nouvelle assez révolutionnaire.

Pour le reste ça se passe relativement bien, mais j’ai tout de même peur de ce qui va arriver : vais-je devenir dépressive, suicidaire, alcoolique (ça serait bien le comble, moi qui ne touche jamais à une goutte d’alcool), dépendante aux médicaments ou à d’autres substances illicites ? Je me dis que si déjà je me pose ces questions, c’est plutôt bon signe. Et puis mes amis sont là pour veiller sur moi, surtout Simon qui ne me lâche pas et que je ne remercierai jamais assez pour tout ce qu’il a pu faire.

Le seul blocage étonnant qui perdurera pendant près de sept ans concerne le chocolat. Moi qui en étais une véritable accro, je ne touche plus à un seul carré. La seule idée d’en manger me donne la nausée et les larmes qui montent.

Avril 2012 

Je suis dans le train, direction Grenoble, j’écoute une chanson triste et je pleure en regardant dehors les yeux dans le vide. Je vais passer quelques jours chez Jeannouille (une des binômes de Vincent), histoire de changer d’air. Ça va faire un mois que ce fichu accident a eu lieu, le moral n’est pas au mieux, celui de Fred et de Marion non plus. Nous sommes en phase sur ce coup-là.

Juste après je descends jusqu’à Valence où je dois retrouver Marion et Christelle (la compagne de Loul) qui connaissait bien Vincent_. Ça nous fait du bien de nous réunir et de partager quelques moments de balades et de découverte du terroir Drômois.

1er Mai 2012 

Chose incroyable pour moi qui suis assez mal à l’aise dans le noir et les milieux clos (sans être vraiment claustrophobe mais je n’en suis pas loin) : aujourd’hui nous prévoyons une virée dans les catacombes ! Nous voici donc réunis à Paris de bon matin, frère, soeur et amis de Vincent ainsi que Marion, pour rendre hommage à Vincent en posant une plaque dans un coin bien caché des catacombes qu’il aimait tant arpenter. Nous déambulons, en « tenue de combat », portant cuissardes, vieilles polaires, casques et frontales dans les rues de la capitale sans que cela ne semble choquer personne dans le coin. Les locaux paraissent ici habitués et ne sont aucunement troublés par cette scène incongrue.

Nous voilà partis, encadrés par les amis cataphiles de Vincent, pour une dizaine d’heures de découverte des souterrains où alterneront moments de franche rigolade, déconnades en tous genres et moments d’émotion, ou de recueillement lorsque nous avons fixé cette plaque.

Au retour, humide, poussiéreuse et crevée, un sentiment de fierté m’envahit. Je ne me serai jamais crue capable d’y aller... Je pense que Vincent aurait été vraiment fier de moi lui aussi.

Mai et juin 2012 

Durant cette période, je me dis que la vie est courte et qu’il faut absolument en profiter. Les sorties et les week-ends s’enchaînent avec tour à tour les potes, Sabine (la soeur de Vincent), Marion, Fred et Mathieu. Ainsi nous passerons deux week-ends très sympas à découvrir Nantes, une ville que j’ai vraiment appréciée malgré mon attirance pour la campagne.

Nous ferons une deuxième virée dans les catacombes, plus sportive, en plus petit comité, avec Loul, Marion, Fred et Mathieu. Elle sera agrémentée de fous rires mémorables, notamment lors des franchissements des fameuses chatières (ces étroits passages - ou boyaux - permettant de relier une galerie à une autre).

Puis ce sera un retour aux sources pour moi, à Chamonix, où nous irons jusqu’au refuge du Couvercle histoire de se frotter aux échelles : une première série pour descendre et prendre pied sur ce célèbre glacier qu’on appelle Mer de Glace, et une deuxième série bien raide pour remonter sur l’autre rive.

Nous avons pris les piolets traction histoire de faire quelques petites descentes puis remontées dans les crevasses, en moulinette bien sûr, tout ça orchestré de main de maître par Laurent. Ce fut une belle découverte pour certains et un chouette moment pour moi, même si je dois bien l’avouer, enchaîner la route, la rando glacière et les nuits en refuge cumulées aux insomnies en un seul weekend fut un peu rude.

Peu de temps après, je retrouve avec plaisir les paysages et les copains drômois pour un court séjour avec Fifi. Je profite de belles balades et d’un peu de repos dans sa maison isolée en pleine nature.

Malgré ces bonnes choses le quotidien n’est pas tout rose, les rendez-vous chez la psy et les insomnies tenaces sont là pour me le rappeler. Nombreux sont les matins où je pleure au volant en écoutant Damien Saez sur le trajet du boulot (mon artiste fétiche, dont les textes même s’ils sont tristes ont un effet calmant et thérapeutique sur moi) . J’arrive régulièrement au vestiaire les yeux rouges et gonflés, à peine essuyés et j’enfile ma blouse et mon plus grand sourire afin de faire bonne figure devant les patients. Devant les collègues aussi, qui eux ne sont pas dupes, mais restent très compréhensifs et ne relèvent pas. En même temps, ils savent très bien que j’ai envie de tout sauf de susciter la pitié, donc on rigole bien et on fait comme si tout allait bien.

2013 

Nouveau cap, je me décide à changer d’horizon et à emménager avec mon nouveau compagnon, dans les Ardennes, à une heure de route de Châlons. C’est peut-être trop tôt, peut-être risqué, ce sera sûrement fatigant de faire plus de route pour aller au boulot mais au fond je m’en fiche. Je suis prête à tenter l’aventure, avec quelques aménagements sur mon temps de travail : je bosse désormais à temps partiel, trois jours par semaine. Concernant ma maison, je la louerai à des jeunes en colocation. Elle restera ainsi un peu « la maison du bonheur », mais plus pour moi.

Peu de temps après moi, Marion rencontre aussi un nouveau compagnon et une fois encore nous pouvons partager toutes les difficultés liées à ces situations nouvelles. C’est forcément compliqué car il nous faut faire de la place, dans nos coeurs meurtris, pour un nouvel amour, tout en éprouvant la culpabilité de s’accorder une nouvelle chance de bonheur. C’est loin d’être évident aussi pour nos compagnons respectifs, ils doivent composer avec notre passé douloureux et nos cicatrices qui ne sont pas refermées...

9 avril 2015 

16h00 ça y est, je le serre enfin contre ma poitrine, ce petit être qui vient de sortir de moi. Un de mes voeux les plus chers vient de se réaliser avec la venue au monde de mon premier fils.

16 août 2016 

3 h00 du matin, mon deuxième fils voit le jour, seize mois après son frère. Une arrivée un peu plus rock’n’roll de mon côté : j’ai eu droit à une hémorragie de la délivrance qui m’a valu des transfusions et une belle frayeur au moment où la sage-femme a crié « sortez-moi le chariot d’urgence hémorragie ! » et a rameuté tout le monde… Ce n’est que 17 h après sa naissance que j’ai pu le tenir dans mes bras.

Résilience 

« Capacité d’un individu à supporter psychiquement les épreuves de la vie. Capacité qui lui permet de rebondir, de prendre un nouveau départ après un traumatisme. »

Je pense que Marion et moi, même si nous sommes cabossées et devrons traîner ces « valises » toute notre vie, nous y sommes arrivées. On peut parler de résilience pour nous deux et le message reste positif : nous sommes bien là, nous en profitons et nous nous battons.

Finalement j’ai ma réponse, je ne suis ni dépressive, ni suicidaire, ni addict et c’est tant mieux.

21 juin 2017 

Je suis chez mes beaux-parents dans le jardin quand une alerte du quotidien régional s’affiche sur mon téléphone. Je l’ouvre et frissonne malgré l’air étouffant des 35 degrés à l’ombre : un jeune cordiste de 21 ans, Quentin, vient de perdre la vie dans un silo à Bazancourt… Je n’en crois pas mes yeux ! Moment de stupeur et terrible impression de déjà-vu d’une part, puis très vite arrive un sentiment de colère et de dégoût. Je me remémore la première chose qu’instinctivement sans nous consulter, Marion et moi avions dite à nos avocats respectifs : « Pour Arthur et Vincent, il n’y a plus rien à faire, un procès ne les ramènera pas. Mais surtout, faites-en sorte que ça en se reproduise pas ! » Le pire vient de se reproduire.

Conclusion de Marion

Neuf ans après la perte d’Arthur je me demande encore souvent comment cette plaie pourra se refermer tant elle est douloureuse.

Pourtant le temps nous a permis de sécher nos larmes, d’esquisser de nouveau un sourire. De redonner du sens à notre vie, de belles notes d’optimisme.

Mais notre quotidien est un partage constant entre la violence de ce bouleversement émotionnel et notre reconstruction.

Ce drame nous a sûrement fait grandir trop vite Fanny et moi. Nous qui nous croyions invincibles dans nos couples si solides, nous avons perdu notre insouciance à jamais.

Aujourd’hui je vis chaque instant comme un moment unique, je sais trop bien que la vie ne tient qu’à un fil.

Il y a peu de temps, alors que nous étions à table en train de dîner ma petite famille et moi, Léna ma fille aînée, âgée de 5 ans, me demande pour le dessert un petit suisse avec du sucre.

Elle regarde alors la boite de sucre avec insistance et me demande : « Maman comment on fait le sucre ? » je vois des étoiles dans ses yeux, elle qui est si gourmande et aime tant cette substance à la saveur si douce qui, moi, me rend amère.

Je lui réponds vaguement que le sucre peut provenir de la betterave ou de la canne à sucre.

Elle me regarde et rétorque « Je ne comprends pas », à cet instant je sais que je ne vais pas m’en tirer comme ça. Je cherche alors un petit documentaire pour enfants qui explique en dix minutes la fabrication du sucre.

Le silence se fait dans la maison et tous les quatre nous regardons cette vidéo explicative, même Zoé qui n’a que 3 ans semble captivée.

Lorsqu’apparaissent les silos sur l’écran les larmes coulent sur mon visage, je ne peux les retenir.

Mon mari, leur papa, m’attrape la main et la serre fort.

La vidéo est terminée, Léna est satisfaite, elle va avoir des choses à raconter en classe demain.

Moi j’ai le cœur noué, j’ai envie de crier, de pleurer, je suis si mal...

Pourtant je le sais, un jour je vais devoir leur raconter.

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