Amiens, berceau du Dieu Macron

Macron est d’Amiens. Du coup, la ville du monarque se pare d’une censure politique inégalée. Avec pour maître d’oeuvre la préfecture. Résultat : samedi 7 mars, plus de 1000 membres des forces de l’ordre pour 200 manifestants parqués comme des animaux. Braqués en permanence par deux canons à eaux. Sous la surveillance d’un hélicoptère. Je laisse la parole à un gilet jaune...

Camarades gilets jaunes, la journée du 7 mars à Amiens doit être analysée comme ce qu’elle est : une journée de défaite pour notre mouvement, battu dans ses fondamentaux : la masse populaire, la joie de lutter, la solidarité, l’angoisse générée chez les bourgeois. Plusieurs causes se sont combinées pour arriver à cela.

La veille, la Préfecture de la Somme, par le biais d’un arrêté qui illustre bien la dérive fascisante du régime, et qui mériterait une vague d’indignation et de révolte à la hauteur de ce péril, décidait d’interdire de manifester et de se rassembler dans presque toute la ville d’Amiens.

Le jour même, un dispositif policier d’une ampleur inouïe a empêché l’expression de nos revendications légitimes dans l’espace public ainsi que la possibilité d’user de nos droits fondamentaux que sont la liberté de circuler, de manifester, d’avoir une opinion et de l’exprimer. Une enquête journalistique ou une commission parlementaire ne serait pas de trop pour affiner les chiffres et nous dire clairement combien a coûté cette opération d’extinction de la rébellion à Amiens.

De plus, alors que depuis 16 mois, nous Gilets jaunes, avons répondu à tous les appels à la convergence, du local au global, du sectoriel à l’universel, de la défense du service public à la lutte contre les multinationales responsables du réchauffement climatique, la réforme des retraites et toutes les politiques antisociales, alors que nos revendications sont similaires à celles du mouvement social, de l’écologie politique, des humanistes, des révolutionnaires de tout poil, quand nous appelons à unir toutes ces forces le samedi, dans la ville de Macron, après l’utilisation du 49-3, nous nous retrouvons seuls face au régime et à ses flics.

Ce 7 mars à Amiens, nous étions donc trop faibles numériquement et moralement. Ce qui s’est déroulé n’est rien d’autre que le résultat d’une manœuvre politique contre un groupe déterminé de Gilets jaunes, Les Réfractaires du 80, actifs depuis plus d’un an, qui se réunissent de manière hebdomadaire, organisent tous les samedis des manifestations, des péages gratuits, des blocages de ronds-points, se déplacent dans tout le nord de la France à l’appel d’autres Gilets jaunes, se rendent sur Paris pour faire nombre lorsque cela semble nécessaire. Les Réfractaires du 80 ont aussi joué le jeu de la convergence, appuyé les luttes anti-racistes, les « marches climat », les actions de désobéissance civiles d’Extinction Rebellion, les mobilisations contre les violences policières. Ils ont réclamé l’accueil digne des réfugiés, pris position contre l’islamophobie, puis participé aux AG, aux blocages, aux grèves et aux manifs contre la réforme des retraites. Ils avaient précédemment organisé deux énormes actes dans la ville de Macron qui ont été marqués par un débordement populaire joyeux et combattif. Ce bilan repose sur quelques personnes seulement animées par l’envie de changer le cours des choses, pour qu’elles et leurs familles, leurs voisins, leurs amis, vivent mieux, tout simplement. Ce ne sont pas des professionnels de l’action militante, ils ne font pas ça pour eux, ils ne cherchent pas la gloire ni le pouvoir. Ils n’ont que des coups à prendre, et ils en ont pris, au propre comme au figuré. Et ce 7 mars, la préfecture de la Somme a décidé de leur asséner le coup de grâce, en rendant impossible leur 3e grand rassemblement et la manifestation qui devait suivre. Nous sommes tombés dans le piège tendu par la préfecture, dans cette double nasse à la fois physique (l’encerclement de la place de la Citadelle par la police) et psychologique (la journée n’a tourné qu’autour d’eux, de leur supériorité, de leur mépris, de leur suffisance). Ils ont réussi ce qu’ils souhaitaient : nous empêcher d’être ensemble, nous diviser, nous couper de la population, nous monter les uns contre les autres, nous faire reculer, nous invisibiliser, nous humilier. L’arrêté pris la veille est une véritable déclaration de guerre à l’encontre d’un collectif d’opposants au régime. Seules les dictatures utilisent les moyens coercitifs de l’Etat pour annihiler leurs opposants, et c’est ce qui s’est passé ce samedi à Amiens, dans l’indifférence générale des partis politiques de gauche, des syndicats de combat, et même de la quasi-totalité des médias indépendants.

Alors, face à tout cela, que faire ? Résister, et rester unis.

Abandonner la lutte, à ce stade, personne n’y songe vraiment. Mais ce genre de journée peut impacter la détermination de certains, et nous devons nous convaincre collectivement que cette défaite peut nous servir de leçon et nous permettre de rediscuter de nos buts, de nos moyens, de nos espoirs. Où allons-nous ? Que voulons-nous ? Comment y parvenir ? Qui sont nos alliés ? Quel est notre plan de bataille ? Résister donc, c’est une évidence et une nécessité lorsqu’on est perçus par le pouvoir lui-même comme sa seule opposition.

Et rester unis. Car la plus grave erreur serait en effet de baisser la tête et de chercher des coupables parmi nous. En vouloir aux organisateurs des actes ratés, c’est tomber grossièrement dans le piège tendu par le régime. Ce serait regarder le doigt quand le sage montre la lune. Les Réfractaires du 80 n’ont pas souhaité que 1500 flics envahissent Amiens, fouillent les gilets jaunes comme les passants, mettent des contraventions aux badauds. Les responsables sont à la préfecture, au ministère de l’Intérieur et à l’Élysée. N’ajoutons pas au goût amer de l’humiliation celui de la désunion. Ces flics étaient là parce que les Gilets jaunes inquiètent encore et toujours ce régime qui ne tient que par sa police suréquipée. Nous sommes véritablement la dernière opposition crédible face à Macron et son monde.

Chers amis, forts de cette conviction, nous devons reprendre le fil de notre lutte. Depuis le début, nous savons que nous ne pouvons compter que sur nous-même et la force qui réside dans ce lien qui nous unit, dans ce gilet, dans nos cabanes, dans nos groupes Facebook, dans nos manifs, dans nos slogans, dans nos revendications, dans nos AG, dans nos chansons, dans nos clips de rap, et même dans nos embrouilles et nos prises de tête incessantes. La solidarité et la fraternité doivent rester notre boussole, ou nous perdrons tout ce qui fait la beauté de cette lutte. Le 17 novembre 2018, quelque chose est né sur des milliers de ronds-points : la conscience que la lutte pour l’égalité passera nécessairement par la fraternité entre les gens qui luttent et la liberté de chacun d’agir comme il l’entend pour obtenir la victoire. Et victoire il y a eu : pas seulement sur la taxe carbone, mais sur la marche du monde. Face à nous, Macron a eu peur, la bourgeoisie a paniqué, ils ont dû lâcher quelques milliards en espérant nous calmer. Quand ils ont compris que nous n’avions que faire de leurs miettes mais que nous voulions prendre en main la boulangerie, ils ont changé de stratégie et ont laissé leurs « forces de l’ordre » se déchaîner sur nos corps et nos cabanes, et ont demandé à leurs « juges indépendants » de nous passer l’envie de recommencer. Malgré leur réaction logique face à ce qui était en cours, à savoir une insurrection pour la survie, un appel à l’aide provenant des profondeurs du pays, nous avons tenu bon et su conserver ce qui faisait notre force : cette joie, cette entraide, cette spontanéité, cette détermination. Tous ces ingrédients n’ont pas disparu, ils sont en nous et ils sont notre force, notre potion magique.

Et de toute façon, que pouvons-nous faire d’autre que résister, rester unis, reprendre la lutte et vaincre Macron ? Il est trop tard pour rentrer chez soi. La marmite sur laquelle ils ont tenté de mettre un couvercle continue de bouillir. Le gilet jaune a peut-être perdu de ses couleurs à Amiens le 7 mars, mais il est urgent de le faire briller à nouveau, dès le 14 mars à Paris.

Un Gilet Jaune Réfractaire du 80

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