La position du missionné

Lundi 21 octobre 2019, il est presque 11 heures lorsque je rassemble mes quelques affaires pour quitter l’usine. Ma situation vient de s’éclaircir. Il est vrai qu’elle était quelque peu confuse depuis mon embauche, à 8 heures.

Pourtant, en arrivant, le gérant étant absent, j’ai pris bien soin de demander à Janique, l’assistante de direction, si mon contrat d’intérim avait été renouvelé. « Je pense, oui. Y a pas de raison… ».

Je ne travaillais pas la semaine précédente. Avant d’entamer ce mini-congé, j’avais également pris la précaution de demander qu’on m’avertisse de mon sort. Prolongé ou pas, peu m’importe, mais je veux être tenu au courant.

Avant mon départ, Hervé Penaud, le gérant, m’avait demandé, après m’avoir entretenu sur le sujet d’une éventuelle embauche, si je comptais revenir après cette semaine d’absence.

Je suis effectivement revenu. Je suis là. J’écoute Sabrina, qui ne sait pas trop sur quel pied danser. Elle m’apprend qu’elle a adressé un mail à Manpower, à la demande d’Hervé Penaud, pour signifier le non-renouvellement de mon contrat, le vendredi… à 20 heures !

Cela explique la position de Linsey, de Manpower, lorsque je l’appelle ce lundi matin à la première heure, alors qu’elle n’a pas encore lu tous ses mails, pour avoir une confirmation de la prolongation de ma mission. Elle me dit avoir effectué la déclaration à l’URSSAF, et s’apprête à établir mon contrat.

Sabrina me glisse également qu’elle a suggéré à Hervé Penaud de m’avertir. Sa réponse a été claire : c’est à Manpower, mon employeur, de le faire. Peut-être s’imagine-t-il que Linsey passe ses week-ends à surveiller sa boîte mail, afin de gérer les mouvements de travailleurs chez ses clients.

Ces quelques heures d’incertitudes sont assez symptomatiques de l’inorganisation qui règne chez Agri CPS. Je ne m’en émeus guère. Ça fait trente ans que je patauge mi-amusé mi-blasé dans le marigot du marché de l’emploi.

Pas plus que ne me traumatise la fin de mon contrat. Le travail salarié n’étant pas pour moi une nécessité vitale. Ni morale. Ni sociale.

L’arbitraire faisant partie du rapport de subordination qui régit la relation employeurs/employé, je prends acte de cette décision de fin de mission avec détachement.

C’est donc sans rancœur, et à toutes fins utiles que j’apporte mon témoignage. En gage d’une volonté de faire avancer certaines problématiques que j’ai eu le temps de relever au cours de mes sept semaines de présence dans l’entreprise. Mais que je n’aurai pas eu le temps de contribuer à résoudre.

À Bonneuil-les-Eaux, tout au nord de l’Oise, charmant département Picard réputé pour l’allégeance de ses élus à la famille Dassault, se trouve l’entreprise Agri CPS.

Agri CPS, c’est au total une douzaine de personnes, du gérant à l’intérimaire. Tout ce petit monde œuvre à l’activité principale de l’entreprise : le décorticage de grain. Mais également au triage de légumes secs, à la fabrication de farine. L’entreprise surfe sur la vague bio, et sur la part de valeur ajoutée qu’elle procure. Mais pas que. Des produits conventionnels sont également traités. Et tout ça passe successivement sur les mêmes lignes de production. Étant entendu que la transition entre ces deux types de fabrication fait l’objet d’un nettoyage méticuleux. La certification Bio s’avère plus facile à perdre qu’à obtenir.

Durant ces sept semaines, j’aurais eu à me réjouir d’une gestion plutôt hétérodoxe. Il est des joies qu’il est rare de goûter. Le dénigrement, par Hervé Penaud, de son associé Jean-louis Stenger, devant leurs employés communs, a été une de ces joies. La connivence de classe de la petite bourgeoisie possédante, dont je suis un contempteur assidu, n’a visiblement pas cours chez Agri CPS.

En remerciement de ce petit plaisir, je souhaite ardemment prévenir un maximum de risques inhérents aux activités de l’usine. Un chef d’établissement, qu’il soit désespérément con ou éminemment sympathique, est responsable de la santé et la sécurité au travail de ses salariés. Il est bon de le rappeler. Comme il est bon de rappeler qu’en cas d’accident grave, a fortiori mortel, au tribunal, le banc des prévenus est d’une assise assez inconfortable.

L’ambiance bon enfant qui règne chez Agri CPS confine quelquefois à la légèreté.

Ces quelques semaines ont suffi pour que je m’attache à mes collègues. Il me ferait grand peine d’apprendre que l’intégrité physique de l’un d’eux a été mise en péril à la suite d’un accident du travail. Et les occasions ne manquent pas : ballet incessant de trois chariots élévateurs manipulant des containers de plus de 2 tonnes, rambardes censées prévenir les chutes de hauteur branlantes (quand elles ne sont pas manquantes), opérations de maintenance sur des machines non consignées, interventions aventureuses sur le toit de l’usine…

L’(in)organisation en elle-même se révèle un facteur aggravant. Que penser du point névralgique que constitue la bascule, située à l’intersection de l’entrée des toilettes, de celle de l’atelier de maintenance, d’une ligne de conditionnement devant laquelle officie un opérateur, et du point de passage qui mène vers l’algeco servant de vestiaire, de réfectoire et de salle de pause ?

D’ailleurs, des accidents sont survenus. Des témoignages les relatent, bien que ce ne soit pas le sujet de conversation phare dans l’entreprise.

Un ouvrier a eu la vue troublée plusieurs semaines à la suite d’une projection dans l’œil lors de la manipulation d’une meuleuse.

Un autre s’est fait coincer entre deux containers. Il en sera quitte pour une frayeur, et quelques côtes déplacées. L’arrêt de travail a duré trois semaines.

Un intérimaire s’est gravement coupé la main lui aussi avec une meuleuse. (Il avait alors été suggéré par un membre de l’encadrement de mettre un terme à sa mission, afin d’éviter les tracasseries administratives ou financières.)

Plus récemment, un opérateur a été victime d’une entorse, en glissant sur des lentilles. L’arrêt de travail consécutif lui a été vertement reproché.

Le dernier jour de ma mission, c’est un autre intérimaire qui s’est fait ouvrir le crâne, par un tube en ferraille, à l’extrémité joliment festonnée d’une chouette bavure de découpe.

À ce même moment, le circuit de refroidissement du chariot élévateur sur lequel j’étais assis a explosé, projetant aux alentours le liquide bouillant. Heureusement que personne ne se trouvait aux environs immédiats.

Cet inventaire, non exhaustif par ailleurs, n’a pas pour ambition de stigmatiser qui que ce soit. Il vise à rappeler le principe de la pyramide des risques, dite pyramide de Bird, qui montre que plus la base des accidents bénins et des incidents est large, plus il y a de « chances » d’arriver à un accident grave. Dont l’apogée est l’accident mortel.

En France, chaque année, environ 650 000 accidents du travail ayant entraîné un arrêt.

Chaque année, plus de 500 travailleurs morts sur leur lieu de travail.

Pour beaucoup, ce bilan se résume à quelques chiffres dans des cases. Qu’il me soit pardonné d’y voir autre chose.

Je côtoie Stéphanie, Marion, Fanny, Anna, Maryse, Valérie, Martine, compagnes et mères de travailleurs morts au travail.

Qui serais-je si je demeurais le même après avoir vu couler les larmes de ces femmes ?

J’ai écouté les récits glaçants des accidents d’Adrien, Xavier, Anthony, Raphaël, Yves, Nicolas...

Que serais-je si je restais de marbre devant le combat de ces hommes aux corps abîmés à jamais ?

La vie d’un chef d’entreprise est remplie de préoccupations endogènes et exogènes, toutes chronophages. Qui lui font reléguer certaines questions au second plan.

La Direccte (Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi), à travers ses compétences d’animation, a pour vocation d’intervenir au sein des entreprises afin d’apporter son savoir en matière de sécurité et d’organisation. Et pallier ainsi le manque de temps des employeurs.

À savoir que chaque salarié a la possibilité d’alerter les agents de contrôle de la Direccte, plus communément appelés inspecteurs du travail, sans que son identité soit révélée. L’entorse à cette règle constitue même une faute professionnelle de la part de l’inspecteur du travail.

Pour ma part, je le fais en toute transparence. Dans un but constructif et préventif.

La vie d’un chef d’entreprise est désormais remplie de préoccupations environnementales. Et des contraintes financières qui en découlent. Peut-on blâmer un employeur de préférer verser des primes à ses employés, plutôt que de payer pour le retraitement des tôles en fibrociment amianté qu’il démonte du toit de son usine ?

De toute façon, les cadres qui mènent les audits de certification chez Biocoop n’ont pas la prérogative de sonder les sous-sols aux abords des usines de leurs fournisseurs…

 

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