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OR DU TEMPS est une rubrique de l'ANTI-ESTHÉTIQUE proposée par Odile Lefranc, autrice et chercheuse de pépites. Avec pour boussole, les marges, l'inattendu et l'insolite, Odile dévoilera sa sélection d'artistes hors norme, ou de passeurs de culture qui partageront leur vision et leur passion pour la création artistique.
Odile Lefranc – Que représente pour vous la notion de fragment d’œuvre ? Est-ce une relique, une entité devenue autonome, un simple tesson ?
Elisa Bollazzi – Je ne vois pas le fragment comme une relique, même si on me pose souvent cette question. Pour moi, le fragment est comme l’ADN de l’œuvre d’art, je dirais même sa mythologie. Lorsque j’ai prélevé le premier fragment, j’ai instantanément eu l’idée qu’il ne fallait pas posséder l’œuvre elle-même, ni même un simple morceau. Il s’agissait pour moi de «capter» l’idée que l’artiste se faisait de sa propre œuvre. Et puis, il y a eu la nécessité d’avoir accès à la matière.
OL – Dans les musées, les fragments servent souvent à attester une vérité historique. Dans votre travail, sont-ils plutôt une fiction, une archéologie de l'imaginaire ou une archéologie de l'œuvre elle-même ?
EB – Ni l'un, ni l'autre. Ma MicroCollection est plutôt une archive poétique de l’invisible. Ce n’est pas une question de preuve ou de reconstitution. C’est un dispositif culturel. L’œuvre est vue au-delà du seuil du visible, comme le dit Alexandre Gurita, le créateur de l’art invisuel : «Voir l’art autrement, pas seulement à travers la matière.»
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OL –Ces fragments sont-ils pour vous des traces de notre civilisation ?
EB – Je collecte principalement des œuvres d’art contemporain. L’ensemble constitue un témoignage de ce que les artistes produisent depuis le XXe siècle jusqu'à nos jours. Le fragment montre au public qu’il existe une autre façon de voir l’art.
OL : Pouvez-vous nous expliquer votre processus d’artiste qui prélève des fragments d’autres œuvres ?
EB : La MicroCollection est une œuvre en soi, car l’œuvre finale, c’est la collection elle-même, pas les fragments isolés. Les fragments proviennent d’artistes différents, mais une fois placés sur les plaques de laboratoire, ils deviennent tous semblables. C’est un art démocratique, car il n’y a pas de hiérarchie esthétique : un fragment d’un artiste célèbre a la même valeur qu’un fragment d’un jeune artiste inconnu. Ce qui compte, c’est le partage et la collaboration. Mon geste personnel est devenu collectif grâce à la participation des autres. La relation avec les artistes et le public est plus importante que l’objet lui-même.
OL – Comment gérez-vous cette tension entre prélèvement et création ?
EB – Je suis comme un parasite qui prélève un petit morceau et en fait autre chose avec cette particule. Sans l’art contemporain, je ne serais rien. Je prends des fragments puis je crée un dispositif culturel qui permet de faire d’autres choses, des séminaires, des expositions…
OL – Votre démarche semble aussi une résistance au marché de l'art. Est-ce important pour vous ?
EB – Tout à fait. Au départ, deux idées m’ont motivée, d’abord, quand j’allais aux vernissages, tout le monde volait les idées des autres. Alors j’ai pensé : «S’ils volent les idées, moi je vais voler des fragments». Ensuite, je me suis mise à prélever des fragments abandonnés qui auraient fini à la poubelle. Le geste est très important car il change notre regard sur l’œuvre d’art. On ne la voit plus de la même façon et cela éduque le regard, pas seulement sur l’œuvre, mais sur la réalité, la vie.
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OL – Avez-vous une anecdote sur un prélèvement particulièrement compliqué ou marquant ?
EB – Il y a de nombreuses années, alors que je débutais ma collection, je déambulais dans les allées d’une foire d’art internationale et je me suis arrêtée devant une œuvre majeure de Joseph Beuys. J'ai commencé à examiner l'œuvre très attentivement car je la voulais dans ma collection. Soudain, mon regard a été immédiatement capté par un fil pelucheux qui dépassait de la surface. C’était plus fort que moi, je ne voyais plus que ça. Pire encore, j'avais l’impression que ce petit fil me lançait un appel comme s'il me murmurait : «Prends-moi !». Je savais qu'il était strictement interdit de toucher l'œuvre. J'ai donc improvisé une diversion avec mon mari et un ami pour échapper à la surveillance du galeriste. Après plusieurs tentatives, j'ai finalement réussi à prélever le fil grâce à un groupe de visiteurs qui me protégeait des regards. Ce jour-là, j'ai compris ce que le public pouvait m'apporter. Il n'est pas là seulement pour admirer, mais peut devenir un complice invisible.
OL – Ce rôle inattendu du public a-t-il changé votre façon de considérer l'intervention des visiteurs dans votre démarche ?
EB – Effectivement. Ce fil de Beuys a été le premier fragment prélevé avec l'aide de visiteurs, une fonction que je n'avais jamais imaginée et qui a enrichi ma réflexion sur la MicroCollection.
OL – Est-ce que des artistes vous offrent des fragments pour votre MicroCollection ?
EB – Avant le Covid, je recevais presque une ou deux lettres par semaine avec des fragments, ou des propositions de dons. Les artistes me contactaient pour figurer dans la collection, m’envoyaient leur portfolio, leur CV. Certains me disaient : «Si mon nom apparaît entre deux artistes célèbres, ce sera formidable !» C’est fascinant de voir comment les gens interprètent la MicroCollection selon les règles du monde de l’art traditionnel, alors que c’est un microcosme à part. Il y a toute une psychologie autour de ce projet et j’aime observer ces dynamiques.
OL – Quels sont les acteurs qui interagissent avec la MicroCollection ?
EB – Il y a en effet plusieurs figures qui entrent en jeu : l’artiste (dont le fragment est prélevé), le public, le curateur ou l’historien d’art (qui sélectionne des fragments pour une exposition), le collectionneur traditionnel qui m’envoie des morceaux, les étudiants qui étudient les artistes à travers les fragments… Chaque acteur interprète la MicroCollection à sa manière. Par exemple, j’ai travaillé avec des étudiants qui ont expliqué ma démarche à un public, puis l’ont invité à imaginer l’œuvre à partir du fragment. C’est une façon radicalement différente d’aborder l’histoire de l’art.
OL – Vous présentez votre collection dans des «Cabinets de regard», où le public observe les fragments au microscope. Comment réagissent-ils face à ces œuvres miniatures qu'ils doivent reconstruire mentalement ?
EB – J’aime observer les spectateurs qui patientent et qui se demandent ce qu’ils vont voir. Quand ils mettent l’œil au microscope, je scrute leur réaction. Par exemple, s’ils savent que le fragment vient d’une œuvre de Lucio Fontana, ils s’attendent à voir un coup de cutter comme dans ses toiles. Mais ce qu’ils voient est différent et cela crée un court-circuit mental. C’est une expérience intime qui s'établit entre le spectateur et le fragment.
OL – Cette expérience change-t-elle la perception de l’art lui-même ?
EB – Peut-être, car le spectateur cherche, explore. C’est comme s’il découvrait le noyau de l’œuvre, son ADN. Beaucoup me disent que c’est une expérience enrichissante, comme s’ils voyaient quelque chose de plus grand que l’œuvre elle-même.
OL - Votre MicroCollection dépasse la simple accumulation de fragments pour devenir une réflexion sur la relation à l’art. Comment la définiriez-vous ?
EB : La MicroCollection est l’œuvre elle-même. Le «Cabinet de regard» est une façon de la découvrir, une expérience pour la connaître. Si, un jour, je devais vendre quelque chose, ce serait la collection entière, jamais les fragments. Pour des raisons éthiques, je ne vends pas les fragments. En revanche, j’ai créé des «succursales». Si quelqu’un achète une succursale, c’est comme un partenariat, une collaboration, mais ce n’est pas vendre les fragments. La MicroCollection est «anti-esthétique». Il n’y a pas d’idée de beauté dans l’œuvre. Pourtant, beaucoup de spectateurs regardent au microscope et s’exclament : «Oh, c’est beau !» Ils cherchent la beauté dans ce qu’ils voient, alors que ce n’était pas mon intention initiale. C’est contradictoire, mais fascinant. Je préfère parler de «micro-expériences immersives». Aujourd’hui, il y a beaucoup d’expériences immersives avec des lumières, des projections, mais moi, je propose une immersion mentale, intérieure.
OL – Votre démarche semble aussi porter une dimension écologique et critique. Est-ce une volonté de votre part ?
EB – Oui, c'est une résistance au rythme effréné actuel. Je travaille à petite échelle alors que beaucoup d'œuvres sont immenses. Si tout le monde prélevait des fragments, les œuvres pourraient disparaître, mais l'idée de l'œuvre, elle, n'a pas de limite. On peut la partager.
OL – Qu’aimeriez-vous qu’on retienne de votre travail ?
EB – Des visiteurs, récemment, m’ont dit : «Vous nous avez fait comprendre qu’il existe une autre façon de voir, pas seulement l’art, mais la vie.» C'est le cœur de mon travail : ralentir, regarder, réfléchir.
Elisa Bollazzi en quelques dates
1990 A l'idée de créer une MicroCollection, le 24 mai, lors d'une visite à la Biennale de Venise en voyant des particules de pierre tombées au sol d’une œuvre d’Anish Kapoor. Première exposition personnelle à la Galleria Pinta, Gênes, Italie.
1994 Participe à la Grancia d’argento (13ᵉ Contemporary Art Prize), présenté par Ida Panicelli, Serre di Rapolano, Italie.
2006 Participe à la XVe Biennale de Paris organisée par Alexandre Gurita.
2008 Lance l’initiative Les Semis d’art, un projet qui consiste à planter de petits morceaux d’œuvres d’art de sa collection dans des parcs ou des jardins.
2010 Elle est sélectionnée pour Il Museo dei Musei, commissariat du Museo Teo, Lambretto Art Project, Milan, Italie.
2017 Participe au Festival non-aligné(e)s (commissariat de Jean-Charles Agboton-Jumeau et Laurent Marissal), La Générale, Paris ; The Cabinet Project (commissariat d’ArtSci Salon), University of Toronto, Toronto, Canada ; For Real, through Shim, ArtHelix Gallery, Brooklyn, New-York.
2018 Est artiste-invitée dans le cadre de MicroCollection à l’ENDA, l'École nationale d’art de Paris.
2021 Est sélectionnée avec Les Semis d’art pour The SyZyGy Project/Open Call The Traces We Leave, États-Unis.
2025 Présente la MicroCollection à la Biennale de Paris à Toruń au CSW Centre of Contemporary Art Znaki Czasu, Pologne ; Galerie Martine Aboucaya, Paris ; La Biennale de Paris à Bangkok, River City Bank, Thaïlande.
POUR ALLER PLUS LOIN :
Site de la MicroCollection : https://www.microcollection.it/