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OR DU TEMPS est une rubrique de l'ANTI-ESTHÉTIQUE proposée par Odile Lefranc, autrice et chercheuse de pépites. Avec pour boussole, les marges, l'inattendu et l'insolite, Odile dévoilera sa sélection d'artistes hors norme, ou de passeurs de culture qui partageront leur vision et leur passion pour la création artistique.
«Ainsi le héros a-t-il décrété (...) que, premièrement : la forme correcte du récit est celle de la flèche ou de la lance : elle part d'ici, elle va tout droit là et TOC ! Elle frappe sa cible ; et que deuxièmement : le sujet principal du récit, roman compris, est le conflit ; et troisièmement : que l'histoire n'a aucune valeur s'il n'y figure pas lui-même. Je suis en désaccord avec tout ce qui précède. J'irais jusqu'à dire que la forme naturelle, correcte, adéquate du roman pourrait être celle de la besace, du sac. Un livre renferme des mondes.»
Ursula K Le Guin, extrait de Le fourre-tout de la fiction, une hypothèse, 1986.
Comment écrire alors qu'une fin du monde semble programmée? Entre ceux qui placent leur salut dans la technologie et ceux qui pensent que la partie est déjà terminée, quel imaginaire nous reste-t-il? Il serait naïf de croire que la littérature peut, à elle seule, sauver le monde. Pourtant, de nombreux auteurs s’interrogent sur notre manière de tisser le réel. En premier lieu, la philosophe des sciences Donna Haraway qui, dans son ouvrage Vivre avec le trouble, se demande : «Quelles pensées pensent les pensées ? Quelles histoires racontent des histoires?»
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Si pour Haraway, se décentrer est devenu une question de survie, le langage, tout comme les espèces, ne pourrait-il pas apprendre la cohabitation? L'écrivain n’est alors plus un créateur solitaire, mais un être en «respons-habilité», qui a la charge de cultiver des récits capables d'accueillir l'altérité. C’est là que la philosophe nous guide vers la clé de voûte de cette narration d'un nouveau genre et qui a façonné son propre mode de pensée : la théorie de la fiction-panier d’Ursula K. Le Guin.
LA LANCE ET LE PANIER
Dans un article écrit en 1986, The Carrier Bag Theory of Fiction, Le Guin nous invite à passer du récit-lance au récit-panier. Sa théorie repose sur une narration qui accueille et ramasse fragments de vies ordinaires, voix multiples, sans fin imposée ni victoire, simplement des histoires de gens. Pour l'autrice américaine, il ne s'agit pas seulement de changer de sujet, mais de méthode. Abandonner l'arme pour le contenant. Le défi interpelle chaque auteur : comment déposer les armes sans pour autant cesser d’écrire?
Dans la version française de ce même article titré «Le fourre-tout de la fiction, une hypothèse», extrait de l’ouvrage Danser au bord du monde, Le Guin met en scène son propos, sous la forme d’une fable qui renvoie aux origines de l’humanité. Elle décrit la journée d’un groupe de chasseurs-cueilleurs dont la survie repose avant tout sur la cueillette, c'est-à-dire sur le geste simple de ramasser des baies, des racines et des fruits. Pourtant, à leur retour d'expéditions ou à l'occasion d'une chasse au mammouth, ce sont les récits d’aventures, ponctués de combats, de sang et de dépeçage, qui prennent le pas et captivent l’auditoire.
Qui s’intéresserait aux aléas d’un panier renversé ou de la vulnérabilité d’un coquillage au bord d'une rivière ? Ces histoires, pour Le Guin, qui exaltent la violence et le sang, ont fini par dominer l'ensemble de l’imaginaire collectif. Le problème n'est pas tant qu'elles s'imposent, mais qu'elles empêchent tout autre récit alternatif de se former.
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Depuis la préhistoire, la tradition narrative privilégie des histoires peuplées de lances qui transpercent, de trophées, de combats où le héros l’emporte sur ses adversaires mais finit par se retrouver seul. On peut y voir une allégorie du pouvoir phallique, mais Le Guin ne s’y égare pas et rappelle avec pragmatisme que la cueillette a nourri bien plus de bouches que la chair de mammouth.
PREMIER CREUSET
Pour étayer sa pensée, Le Guin s’appuie sur la théorie d’Elizabeth Fisher présentée dans son ouvrage Women's Creation: Sexual Evolution and the Shaping of Society (1980). Fisher y rappelle que le premier équipement culturel humain n’était pas une arme, mais probablement un récipient. Bien avant l'invention de la lance, il était nécessaire d'avoir un filet, un sac ou un panier pour collecter, transporter et conserver. Le panier comme premier creuset de l'humanité. Le Guin transpose alors cette métaphore à l'écriture. Le récit devient un contenant qui rassemble. Il préserve et transmet les fragments de vie, au lieu de les réduire à un acte unique de domination.
Et si le premier outil de l’humanité avait été un panier? Il est alors grand temps de rappeler l’importance des cueilleuses par rapport aux chasseurs. Comme Le Guin le rappelle avec force : «Tous, nous avons tout ce qu’il y a savoir sur tous les gourdins, javelots, et cimeterres, tout ce qui assomme, transperce, et frappe, toutes ces choses longues et dures ; en revanche, nous ne savons rien des choses qui servent à en contenir d’autres, le contenant de la chose contenue. Ça, c’est une histoire nouvelle. C’est de l’inédit.» On notera au passage que l'autrice n'est pas dépourvue d'humour.
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Son acuité à décrypter les structures sociales s'explique par son milieu familial. Fille de deux parents anthropologues, Ursula K. Le Guin a naturellement abordé l’écriture par l’observation de terrain. Elle scrutait les cultures, les rituels et les rapports de pouvoir. Son roman Les Dépossédés illustre cette démarche en introduisant cette perspective anthropologique. Elle a ainsi renouvelé le genre de la science-fiction et a ouvert un champ de réflexion politique et sociale. À travers Shevek, le protagoniste des Dépossédés, l’autrice expose les conflits intimes entre l'appartenance à une communauté et la quête d’accomplissement personnel. Comme une archéologue des civilisations futures, Le Guin analyse nos contradictions - engagement collectif contre désir individuel, utopie rêvée contre réalité imparfaite.
Dans ses romans, il n'y a pas les ingrédients habituels de la SF. Exit les guerre des étoiles, les sabres lasers et les prouesses technologiques prométhéennes. Sans artifice, elle réussit la prouesse de décrire des sociétés imaginaires propices à révéler une nouvelle compréhension de l'humain.
L'ALTERNATIVE NARRATIVE
La littérature occidentale demeure fortement imprégnée du schéma actantiel d’Aristote. Ce modèle classique, qui impose un héros puissant et une victoire sur l’adversaire, sature encore nos écrans et nos esprits d'une esthétique du conflit et du virilisme. C’est cette tension que la romancière Alice Zeniter défend dans son essai Je suis une fille sans histoire. Elle y démontre que sortir du carcan aristotélicien est un défi politique autant qu'artistique.
Faire sienne la fiction‑panier, c’est adopter un profond changement de sa structure narrative. Cela implique de passer au crible les composantes du récit-lance et de les confronter au principe de la fiction‑panier.
Dans le récit-lance, la métaphore centrale reste l’arme, la lance, la flèche. Le récit suit une structure linéaire, tendue vers un but. On retrouve le fameux arc narratif, avec au début, un élément déclencheur, une succession d’obstacles, un adversaire à abattre, un climax, et une résolution. Le moteur du récit, c’est le conflit. Il entraîne avec lui des luttes, des victoires, dans une temporalité brève, jusqu’au dénouement final.
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À l’inverse, le récit-panier, lui, se construit autour d’un réceptacle. La structure n’est plus linéaire, mais ouverte, faite d’accumulations, de fragments, de coexistences. Le moteur du récit n’est plus le combat, mais la vie quotidienne, le soin, la mémoire. La temporalité devient circulaire, répétitive, en spirale. Les personnages forment une communauté, une pluralité de voix. On abandonne la symbolique des armes et outils de pouvoirs pour des sacs contenant des histoires partagées. Les valeurs mises en avant ne sont pas la puissance, la domination ni la conquête mais le soin, le partage, la durabilité. Le récit-panier s’attache à la vie quotidienne, collective, intime et continue plutôt qu’à des expériences brèves, uniques et spectaculaires. En somme, il ne s’agit plus d’exalter le héros, ni de donner une leçon, mais de recueillir, transmettre, relier les expériences par le drame.
Ursula K. Le Guin n’oppose pas frontalement ces deux modèles de narration. Elle cherche dans ses romans à réhabiliter la force narrative du récit-panier. Dans Les Dépossédés, l’intrigue ne se fonde pas sur une succession d’épreuves à franchir par un héros. Au contraire, le roman se déploie comme un voyage initiatique. À travers le regard d'un scientifique visionnaire, l'autrice met en miroir deux modèles de société opposés. Elle confronte ainsi une planète soumise à un capitalisme effréné à un monde régi par l'anarchie.
Aujourd'hui, la théorie de la fiction-panier propose une alternative féministe aux récits dominants. C'est un plaidoyer pour construire une narration non-linéaire qui opère une saisie simultanée de plusieurs mondes possibles, où chacun, chacune peut revendiquer sa participation aux récits et aux prises de décisions.
Odile Lefranc