Quand le mensonge devient un mode d'argumentation

Notre société, nos institutions sont gangrénées à un tel point que le mensonge est devenu depuis quelques temps un outil habituel du pouvoir, un moyen parmi d’autres d’argumentation et, dans l'affaire de la dette grecque, nous avons droit à un véritable feu d'artifice.

Deux exemples récents, qui ont pour cadre la matinale de France Inter de Daniel Cohen, montre que, manifestement, il devient difficile de croire les propos tenus tant par les politiques que par certains journalistes.

  Michel Sapin fait parler l'Argentine et le Brésil

En réponse à une question à propos du FMI et de son intransigeance Michel Sapin convoquait à sa rescousse l'Argentine et le Brésil : « Le FMI ne répond pas devant des pays d’Europe, il répond de sa responsabilité devant l’ensemble des pays du monde. Et dans ces pays du monde, savez-vous ceux qui étaient les plus exigeants ? L’Argentine, le Brésil. Des pays qui avaient, par le passé, bénéficié de l’aide du FMI et qui posaient une question à la directrice générale [Christine Lagarde] : “Pourquoi êtes-vous plus flexible avec un pays européen que vous ne l’avez été avec nous ?” » Ce n'est pas un hasard si le Ministre convoque ces deux pays. D'abord parce que beaucoup d'auditeurs ont vaguement en mémoire la crise qui a secoué l'Argentine mais la plupart ne se souviennent plus comment le pays s'en est sorti (pour mémoire l'Argentine a refusé l'aide du FMI et imposé le réétalement de sa dette), ensuite parce que le Brésil avec Lulla et maintenant Dilma Roussef à sa tête nourrit un certain imaginaire à gauche. Autrement dit ce que Sapin tente de faire c'est d'accréditer l'idée que si même les pays latino victime du FMI et/ou de gauche tirent sur l'ambulance grecque c'est bien que Syrisa et Tsipras sont un problème.

Le problème c'est que cette affirmation est, comme le rapporte le Monde Diplomatique (voir l'article du Monde Diplo), parfaitement mensongère.

En effet, interrogée par ce journal, Mme del Carmen Squeff (Ambassadeur d'Argentine en France) dément dans un courriel daté du 30 juin 2015 : « Cette information est totalement inexacte. L’Argentine s’est solidarisée avec la Grèce. D’ailleurs, (…) le ministre [Axel] Kicillof et le chef de cabinet de la présidente Cristina Fernández de Kirchner, M. Aníbal Fernández, ont publiquement soutenu le gouvernement et le peuple grecs, et ont dénoncé les politiques d’ajustement que l’ex-Troïka entend leur imposer. »

Quant au Brésil  dans un courriel adressé à l'édition brésilienne du monde Diplomatique le 1er juillet 2015, il dément également officiellement : « Je viens juste de parler au Professeur Marco Aurélie Garcia, qui se trouve aux Etats-Unis avec la présidente Rousseff [dont il est le conseiller spécial], nous écrit M. Bruno Gaspar, collaborateur de M. Garcia. Il me demande de vous transmettre le message qu’il dément officiellement l’information du ministre français des finances. »

Qu'un ministre de la république soit pris en flagrant délit de mensonge sur les ondes de France Inter ne semble guère émouvoir grand monde hormis sur les réseaux sociaux. Mieux même, cela semble inspirer l'éditorialiste économique de France Inter Dominique Seux qui, vendredi 3 juillet lors de l'émission "Le débat éco", a joyeusement violé la vérité et repoussé les limites de l'affirmation mensongère.

Dominique Seux affirme que le ministre Grec de la défense participe de la mouvance d'Aube Dorée

Avec la tranquille assurance qu'une position de pouvoir et la certitude qu'une certaine impunité vous donne Dominique Seux a déclaré ce matin que l'actuel Ministre de la défense grec était membre d'Aube Dorée et afin de ne pas laisser les auditeurs dans le flou de rappeler que certains qualifieraient ce parti de Nazi. Il l’affirme et en fait même un argument central dans ses explications (Le débat éco : "La référendum grec" par franceinter)

Sauf que le ministre grec de la défense n'est pas membre d'Aube Dorée. Il est membre d'un parti qui s'appelle "Grecs indépendants" qu'il a fondé après avoir été exclu avec d'autres députés du parti de centre droit "Nouvelle Démocratie". Ce parti que l'on qualifie régulièrement en France de nationaliste est contre l'austérité et la tutelle de la troïka. Ce qualificatif de nationaliste, qui permet ainsi de laisser accroire que ce parti est un parti du type Front national, pourrait en fait être remplacé par souverainiste.

Pour ajouter au fait que la politique grecque n'a pas grand chose à voir avec ce que l'on nous explique il faut savoir que ce parti a été soutenu par toute une série de groupes politiques socialistes : Grèce enflammée, Blanc, Parti Cristiano-démocratique Grec, Parti Grec des Agriculteurs et Éleveurs et que dans le même temps il a pris des positions particulièrement réactionnaires sur la question par exemple du PACS ouvert aux homosexuels. Il est allié au niveau européen à Debout la République de Dupont-Aignan, Cinq étoiles de Beppe Grillo et UKIP en Grande-Bretagne.

Pour plus de précision sur le ministre grec de la défense sa fiche Wikipédia nous apprend par exemple qu'il a été décoré par Nicolas Sarkozy de la croix de « Chevalier de l'Ordre National du Mérite » pour son action contre le terrorisme international ou encore qu'il a été membre du Bureau politique du Parti Populaire Européen (2003-2007) et qu'il a eu de nombreuse responsabilités au sein de l'OSCE entre 2002 et 2008.

Bref si l'on peut avec raison penser qu'il s'agit d'un homme de droite il n'est en rien membre ou proche d'Aube Dorée et un Néo-Nazi. Mais qu'importe la vérité. Ce qui importe c'est de salir, c'est de faire vivre dans l'imaginaire de l'auditeur de France-Inter cette affirmation aussi grotesque que mensongère que les extrêmes se touchent et qu'entre ce que l'on nomme l'extrême gauche et l'extrême droite il n’y a que peu, si ce n'est pas, de différence. Tous les mensonges sont possibles afin d’accréditer cette idée que l’on voit trainer dans les médias français que le gouvernement grec est un gouvernement rouge/brun.

Le mensonge est-il donc un mode normal d'argumentation ?

Chez l'homme politique les cyniques vous diront que le mensonge n'a rien d'étonnant et que c'est même le propre de l'homme politique. Après tout le 1er ministre Manuel Valls n'a-t-il pas fait rendre hommage à Charles Pasqua inénarrable politicien qui reste dans les mémoires pour son aphorisme sur les promesses qui n'engagent que ceux qui les reçoivent ?

Pour le journaliste cela me semble bien plus inquiétant, pas tant pour lui (il s'agit pour son cas personnel d'un débat entre lui et ce qui peut lui rester de conscience professionnelle et de morale) que pour ce qui survit encore de notre démocratie. Les journalistes devraient être les vigies exigeantes de la vérité malheureusement certains semblent n'être plus que les petits télégraphistes d'une vision idéologisée du monde.

On ne peut donc que poser la question : " Le mensonge est-il donc devenu un mode normal d'argumentation ?" Surtout si celui-ci peut ainsi s'étaler complaisamment au vu et su de tous, sur un médium de service public et qu'il reste sans aucune suite.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.