Petite scène de la violence ordinaire

Laissez-moi vous conter en quelques mots une scène à laquelle j’ai assisté il y a quelques jours. En fin de journée je quittais mon lieu de travail pour, comme des millions d’autres salariés d’ile de France, rentrer chez moi. Je m’engouffrais donc dans la station de RER la plus proche. Je descendais une première volée de marche, devant moi à quelques mètres à peine, descendait un groupe de trois agents de police.

Nous étions nombreux à cette heure-là, disons qu’il y avait une certaine cohue. A hauteur des tourniquets, devant un pilier se tenait une femme qui mendiait. Pauvrement vêtue, elle présentait un carton sur lequel était inscrit en lettres capitales grossières « Mes 2 enfants vont à l’école, aidez-moi à les nourrir ». Elle ne faisait rien d’autre que de rester là debout, devant le pilier, à proximité des tourniquets. Elle n’interpellait pas les passants, ne les menaçait pas, ne les gênait en rien, n’obstruait pas le passage.

Elle mendiait, comme des centaines d’autres personnes à Paris.

Un des policiers en passant à proximité d’elle, d’un simple coup de menton autoritaire, attira son attention. Vous savez ce mouvement que l’on peut avoir pour attirer l’attention lorsque l’on est une autorité courroucée. Ce redressement brusque de la tête, ce pincement des narines, cette projection en avant du menton, ce pivotement de la tête en direction du fautif…

La femme perçue parfaitement le mouvement et regarda l’homme. Assuré d’avoir attiré son attention il la désigna d’un index ferme avant de lui indiquer d’un pouce autoritaire la sortie qui était derrière lui. Le mouvement du bras fut rapide, sec, sans fioriture. Index pointé vers elle, le bras qui se replie et le pouce qui désigne par-dessus l’épaule la sortie avec cette légère rotation du poignet pour indiquer le mouvement.

Pas un mot ne fut prononcé. La femme se baissa, ramassa son cabas qu’elle avait posé entre ses pieds et pris la direction de la sortie, le policier poursuivit son chemin et, après s’être assuré d’un  bref coup d’œil que la femme s’en allait, passa les tourniquets avec ses collègues. Des centaines de banlieusards faisaient de même et moi je restais là interloqué.

Pour l’observateur involontaire que j’étais, cette scène brièvement muette était porteuse d’une violence froide, mesurée, implacable. Le geste mécanique du policier, l’obéissance résignée de la femme, l’indifférence des passants tout me disait combien elle était banale, normale, parfaitement habituelle.

En 2014 une femme qui mendiait est chassée d’un simple mouvement de la main, comme l’on écarte une mouche indésirable, un moucheron indélicat, sans que personne ne se parle, sans un mot échanger, sans communiquer. Cette femme ne valait pas une parole, ne méritait pas que l’on s’adresse à elle comme à un être humain.

Cette femme pauvrement vêtue pouvait paraître aux yeux de tous comme une Rom… pas même un être humain.

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