Migrants en méditerranée, crise grecque : le temps des naufrages

L’aspect spectaculaire des naufrages en mer méditerranée conduit actuellement les média européens à évoquer ces drames qui se nouent quotidiennement à nos portes, de la même façon que l’accession au pouvoir de Syriza en Grèce a fait que les projecteurs se tournèrent pendant quelques semaines sur la catastrophe sociale et humaine qui se déroule dans la péninsule hellénique.

JEAN LOUIS THÉODORE GÉRICAULT - La Balsa de la Medusa (Museo del Louvre, 1818-19).jpgL’aspect spectaculaire des naufrages en mer méditerranée conduit actuellement les média européens à évoquer ces drames qui se nouent quotidiennement à nos portes, de la même façon que l’accession au pouvoir de Syriza en Grèce a fait que les projecteurs se tournèrent pendant quelques semaines sur la catastrophe sociale et humaine qui se déroule dans la péninsule hellénique.

Toutes les explications, tous les responsables sont envisagés, que ce soit les passeurs, les trafiquants, les libyens, les grecs, les banques, le musulman ou le juif selon les détestations des uns ou des autres. Pourtant ces catastrophes ne sont pas le résultat de hasards ou de maladresses mais bien les fruits déraisonnables de politiques raisonnées. Elles sont aussi le marqueur du naufrage politique, idéologique et conceptuel de la gauche, ces naufrages sont donc aussi les nôtres et si nous n’y remédions pas très vite alors la barbarie qui vient sera la nôtre.

Les fruits déraisonnables de politiques raisonnées

Il s’agit dans un cas comme dans l’autre de deux naufrages, deux naufrages journellement répétés, rejoués. L’un est pleinement réel et l’autre métaphorique. Mais dans les deux cas l’Europe en est au centre, ce sont les politiques européennes inhumaines, cyniques et brutales qui en sont les moteurs, la source. Celles de chaque Etat et celle de l’Union européenne haut lieu de la construction permanente du consensus réactionnaire.

La violence des politiques européennes en matière économiques et sociales, de dettes, de finances, d’accueil des réfugiés en est la cause. Longtemps l’Europe s’est drapée dans les grands idéaux insufflés sur ce continent par la révolution française, mais de ces idéaux aujourd’hui elle en est indument parée, elle s’en sert comme d’un camouflage.

Avec la Grèce et les réfugiés qui tentent de traverser la méditerranée elle montre sa véritable nature. Des droits de l’homme elle n’a rien à en faire, le respect de la personne humaine ne rentre pas dans son logiciel de gestion. Des centaines de personnes se noient et elle ergote, des millions de grecs n’ont plus accès ne seraient ce qu’aux services de santé de base, elle exige toujours plus de sacrifice. Si les Grecs font montre de vouloir lui résister elle les broie inexorablement. Elle ruine leur pays et humilie le gouvernement dont ils se sont dotés.

Cette Europe a renié ce qui faisait la spécificité de ce continent, ce qu’il avait d’universel, ce qui faisait que sa particularité même parlait aux autres peuples du monde. Elle va chercher ce qu’elle appelle ses racines dans la chrétienté pour ne pas avouer qu’elle est aujourd’hui d’abord et avant tout la fille de la contre-révolution, elle est la revanche des bourgeois effrayés par 1793 et des immigrés de Coblence.

Les pays européens dépensent des millions d’euros dans des dispositifs qui, officiellement protègent nos frontières mais qui, dans les faits blessent, mutilent, tuent. Il est temps que nous regardions en face la barbarie européenne, celle qui s’exerce à l’extérieur comme à l’intérieur.

A voir comment l’Europe traite les citoyens européens on ne peut plus s’étonner de la façon dont est méprisé et maltraité le reste de l’humanité, la grande masse de celles et ceux qui sont hors du champ de notre citoyenneté.

Cette Europe-là n’est pas l’expression du génie des peuples du continent mais elle est envanche celle d’une classe possédante qui organise tant bien que mal sa petite forteresse, d’une classe dont l’aveuglement, la rapacité, l’égoïsme est aujourd’hui porté à un tel point que, ne pas secourir qui est en danger, laisser mourir semble lui poser de moins en moins de problème.

Selon un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) de mars 2014, 30% de la population grecque vit en dessous du seuil de pauvreté et 17% ne peut pas subvenir à ses besoins alimentaires quotidiens, 300.000 ménages n’ont aucun revenu soit 2,7% de la population, le chômage touche plus 25% de la population active et plus de 50% des jeunes. Pourtant malgré ces chiffres effrayants les gouvernants européens n’ont pas hésité à aggraver encore la situation de ce peuple pour le punir d’avoir rêvé à un monde meilleur, pour qu’avorte immédiatement l’espoir des peuples européens.

En méditerranée depuis 2000, 22 000 migrants seraient mort en essayant de la traverser, soit 1 500 par an. Mais derrière cette moyenne il y a la réalité de l’accélération du phénomène. En 2014 3 500 personnes seraient mortes en méditerranée et sur le seul début de l’année 2015 elles sont déjà 2 200 à avoir perdu la vie.

Les jeunes européens qui basculent dans le terrorisme dans des pays lointains ou même sur le sol de l’Europe ne font que nous renvoyer à notre propre barbarie, à celle d’une classe possédante et dirigeante qui ne fait même plus effort pour masquer l’obscénité de sa conception du monde.

Il est temps que chaque citoyen s’interroge en conscience et se pose ces questions simples : accepterait-on de ne pas porter secours, de laisser mourir à la porte de notre maison, de notre jardin, un voisin au motif que nous ne le connaissons pas, qu’il n’est pas de nos proches ? Accepterait-on de réduire à la pauvreté la plus absolue notre voisin au motif qu’il nous aurait emprunté quelque argent ? Accepterions nous de revenir à une conception de la dette conduisant au servage l’endetté et sa famille ?

Je veux encore croire que non (et j’espère de toute mon âme, de toute ma raison ne pas me tromper … même si parfois j’en doute). Alors que s’est-il passé ? Comment en sommes-nous arrivé à une telle barbarie ? Comment pouvons-nous rester dans une telle apathie ? Car ces deux naufrages ne datent pas d’hier et les victimes sont sous nos yeux depuis des années.

Ces naufrages sont aussi les nôtres

L’acceptation, au mieux passive au pire active de ces naufrages est aussi la marque des naufrages de la pensée, de l’idéologie de la gauche. Actuellement le débat qui semble agiter les militants de gauche en France tourne pour l’essentiel autour du « avec ou sans le PS », « avec ou sans tout ou partie de ce qui formait jusqu’à une date récente la gauche » ou encore « faut-il être dans ou hors de l’euro ?»

Alors que ce qui se pose comme véritable question aujourd’hui n’est pas le « avec qui ou quelle monnaie faire » mais bien le « que faire ». Sur toute les grandes questions économiques, sociales ou sociétales, le baromètre est la droite, la droite extrême parfois si ce n’est l’extrême droite. Chaque mesure, chaque réflexion sont étalonnées par rapport aux positions idéologiques et politiques de la pensée de droite.

Quelques soient le sujet, la proposition, la réforme, ils sont étalonnés par rapport à la conception du monde et de l’homme qu’ont la droite et l’extrême droite. Ce qui se nomme la gauche aujourd’hui n’a plus d’autre boussole, plus d’autre programme que de, soit appliquer celui de la droite et du Medef soit de dire non à ce programme et d’y résister. Mais résister n’est pas construire une alternative c’est juste au mieux éviter que l’alternative de l’adversaire ne s’impose à vous.

Les questions de savoir si la motion B vaincra ou influera sur le congrès du PS, si le front de gauche résistera ou pas, s’il construira ou pas d’alternative à gauche crédible avec ou sans les verts n’ont en soi aucun intérêt. La preuve en est que l’une chasse l’autre et qu’aucune n’intéresse plus personne au bout de quelques jours, quelques semaines au plus.  Elles ne permettront de déboucher sur rien tant que nous ne sommes pas capables de dire ce que nous voulons, tant que nous ne sommes pas capables de fonder, refonder une utopie, un projet.[1]

La droite la plus brutalement réactionnaire l’a fait. Avant de conquérir le monde et de lui imposer ses vues elle a pensé une utopie, un monde dérèglementé, sans code du travail, précarisé, ou les riches s’enrichissent, les autres s’appauvrissent ou l’impôt n’est plus fonction des capacités contributives.

Si nous avions dit aux femmes et aux hommes qui vivaient en 1960 que 55 ans plus tard nous vivrions dans le monde dans lequel nous sommes actuellement socialement et politiquement ils ne nous auraient pas crus.

Nous vivons aujourd’hui dans une utopie réactionnaire qui a pris corps, qui a été pensée globalement et se construit pierre après pierre. Une alternative globale qui s’est d’abord pensée comme telle avant que de s’imposer par touche successive.

Pour nous tous se pose la question de reconstruire une utopie, un projet à gauche. Un projet qui se fonde sur des principes, des impératifs. Qui à partir de là fasse système et propose une autre alternative, une autre utopie.

Une utopie démocratique, sociale, écologique, une utopie qui ne permettent plus l’indifférence aux autres à leur misère, leur mort. Une utopie qui récuse l’appropriation des biens fondamentaux, qui ne fasse pas de la propriété le moteur principal de la responsabilité et du droit, qui ne fasse plus de la marchandise un horizon enviable et indépassable. Une utopie qui réinterroge les questions du travail, du salariat, mais aussi de la famille, de la sexualité, du genre.

La religion, la philosophie et le droit ont été les sources premières de production d’idéologies concevant et construisant des utopies qui firent ensuite société. Aujourd’hui la science économique en est devenue une nouvelle source ; elle est peut-être même la première source de production de l’utopie cauchemardesque dans laquelle nous vivons pourtant concrètement. C’est elle qui conçoit, teste et diffuse les principes, les vues idéologiques.

C‘est encore elle qui a été à la manœuvre idéologiquement et techniquement pour écraser le peuple Grec, pour étouffer et dévaster un espoir de changement, de transformation. Elle est la langue du pouvoir, elle est son expression. Elle est, sous des apparences de neutralité technique, la langue de la barbarie, de la violence. Le nouveau principe légitimateur des pires inégalités.

C’est en son nom que nos sociétés s’organisent, légifèrent, construisent des rapports sociaux et justifient les inégalités qui les traversent. C’est aussi par elle, en la déconstruisant et la reconstruisant, que nous pourrons proposer un autre modèle. Le chantier est vaste et il est urgent de s’y attaquer. Nous n’avons plus de temps à perdre car la barbarie, dont les politiques européennes en matière d’austérité et d’immigration sont une des manifestations, s’étend rapidement.

La barbarie qui vient est d’abord la nôtre

La marque même de cette barbarie est qu’elle utilise les mêmes mécanismes que ceux décrits par Klemperer et qui avaient pour but de préparer, de rendre possible et acceptable le traitement des juifs par l’Allemagne nazie : séparer, dénigrer, déshumaniser, avant d’appliquer des mesures inhumaines.  (d’aucun penseront que se faisant je viens d’atteindre le point Godwin. Mais qu’ils ne se trompent pas je ne confonds nullement. Je note simplement l’universalité du procédé relevé et mis en lumière par Klemperer à cette occasion)

Nous sommes dans les premières phases :

  • Séparer : des autres, de l’étranger, de celui qui est différent. Au moment même où internet permet de regarder l’autre nous ne le voulons plus chez nous, parmi nous. Nous ne cherchons pas à savoir qui il est. On nous propose de l’exclure, le contrôler, le séparer. Plus globalement, nous ne vivons plus ensemble mais coupés les uns des autres. Nos maisons sont fermées, sécurisées, nos immeubles clos, barricadés. Nous nous transportons séparément et quand nous sommes ensemble dans les transports dits en commun nous nous isolons avec des casques. De plus en plus souvent l’autre est considéré comme une menace potentielle. L’autre n’est pas, n’est plus la potentialité d’un autre nous-même. Ainsi perçu il peut  être chargé de tous les péchés du monde.  Il peut devenir un assisté, un délinquant, un paresseux, un profiteur. Le chômeur est la victime du salarié qui, égoïste, veut préserver ses « privilèges », le salarié est la victime des chômeurs profiteurs, de l’égoïsme des retraités, c’est le temps du tous contre tous ou presque. Le national contre l’étranger, le nord contre le sud, l’épargnant contre le dépensier. Nous sommes sommés de nous identifier à des catégories qui permettent de nous étiqueter, de nous séparer les uns des autres, d’annuler nos intérêts communs pour ne plus voir que ce qui nous séparent. L’homme qui travaille durement pour assurer son maigre revenu est opposé aux pauvres qui touchent le RSA, celui qui est plongé dans la précarité, l’insécurité, est opposé à celui qui connait encore la protection d’un statut. Partout, en tout temps, en tous lieux, nous sommes atomisés, opposés. Puisque celui qui touche le RSA est un profiteur alors que moi je peine, lui imposer un travail obligatoire n’est que légitime. Le fonctionnaire qui n’est pas sous la pression de l’insécurité généralisée doit payer par une baisse de son traitement, une dégradation de ses conditions d’emplois et de travail, par une précarisation croissante. Une fois que nous sommes séparés de l'autre, que nous le connaissons plus, que nous plus de contact avec lui alors il est possible de nous mentir à son propos.
  • Dénigrer : la Grèce et les grecs en sont un exemple type avec la figure du grec voleur, feignant, fraudeur qui a été présentée et en partie imposée à l’opinion via la presse, les hommes politiques, le net, la rumeur. « Le grec », tout comme l’étranger soupçonné de n’être qu’un réfugié économique venant profiter du fruit de notre labeur ou encore le pauvre, l’assisté profiteur de notre travail, fraudeur potentiel se complaisant par fainéantise dans les minima sociaux. Celui qui touche le RSA est un assisté, il travaille au noir. Il ne participe pas à l’effort collectif il en profite. Il ruine celui qui travaille encore en payant cotisations et impôts. Partout à chaque instant on nous offre des opinions toutes prêtes, dénigrant telle ou telle partie de la population. On nous abreuve de complots ourdis par les juifs, les musulmans, on convoque à nouveau les archétypes racistes les plus éculés, les plus immédiats, les ripolinant vitement d’atours modernes. Le bougnoule et le nègre d’hier aux sexes disproportionnés et  violant nos femmes s’en prennent encore à elles en voulant aujourd’hui les asservir, les voiler. Les classes dangereuses sont de retour. Les quartiers populaires sont décrits comme autant de coupe-gorge. Nous ne les connaissons plus, ne les fréquentons plus, nous ne savons plus ce qu’ils sont dans leur réalité. Nous les imaginons, les cauchemardons.
  • Déshumaniser : Une fois que nous ne connaissons plus l'autre qu'à travers des récits qui le dénigrent, le pas suivant devient possible. Nous pouvons accepter que son humanité lui soit dénié. Déjà des discours font renaitre la figure du parasite social. Les Roms sont devenus une gêne olfactive, ils ne sont pas comme nous, n’ont pas « vocation à s’intégrer ». Si l’on cherche bien on retrouve dans le marécage nauséabond de la pensée de l’extrême droite des comparaisons animalières. Il n’est qu’à voir l’image du chimpanzé accolée à celle de Christiane Taubira. Nous commençons à entendre employer des termes qui longtemps furent accolés à la vermine, le grouillement des immigrants. Nous chassons les intrus comme des nuisibles, nous aménageons les espaces pour en empêcher leur installation. Le dernier pas reste à franchir celui des mesures inhumaines.
  • Appliquer des mesures inhumaines : nous acceptons déjà qu’en notre nom nous poussions des millions de grecs dans la pauvreté, nous acceptons l’inertie criminelle en méditerranée de nos Etats, de l’Europe. Nous laissons aux frontières de l'Europe s'ériger des barrières faites de barbelés, de grillages que l'on souhaitent "infranchissables"

La barbarie qui vient parle elle aussi la « Lingua Tertii Imperii »(LTI). Il n’est qu’à voir ce refus de nommer avec la langue de tous et de chacun, cette façon de rendre apparemment technique des mesures qui sont parfaitement immorales et inhumaines. D’user et abuser de termes venant de la technologie, de la mécanique mais aussi de plus en plus de l’économie, de la gestion afin de déshumaniser, maquiller les aspects les plus abjects des choix et décisions pris en notre nom.

La gauche risque de mourir nous disait un de ses fossoyeurs, un de ceux qui ont accepté de piocher sans vergogne dans l’arsenal idéologique de la droite pour faire une politique de « gauche ». En tant qu’idée, concept elle ne peut pas mourir, mais elle peut disparaître du champ des possibles, de l’écran radar des peuples européens.

Le radeau de la méduse sur lequel elle est actuellement nous montre, si besoin est, l’étendue du naufrage. Je suis sûr pourtant que nous sommes des millions qui n’attendons qu’une chose : que, de nouveau, partout, se multiplient des initiatives intellectuelles et populaires, pour repenser une utopie transformatrice, libératrice, pas simplement les institutions, pas seulement le cadre institutionnel, mais véritablement tout.

Les idéologues de droite n’ont pas hésité à penser la destruction de l’Etat social, de l’homme social, des droits, de la loi. Ils n’ont pas hésité à tout refonder, ils ne se sont rien interdit… s’appliquant en cela à eux même les principes mis en slogan par 1968 : « l’imagination au pouvoir » et « il est interdit d’interdire ». Alors ne soyons plus frileux … « soyons réaliste demandons l’impossible » 


[1] Non pas que la question de la préservation de l’outil ou des outils que peut ou peuvent représenter le PS et/ ou le Front de gauche et ses différentes composantes n’est pas une question importante. Mais si l’on ne répond pas au « pour quoi faire » on passe à côté de l’urgence.

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