Entretien avec les sociologues Pinçon et Charlot autour du Président des riches (Actualité de l'histoire, n°3, déc 2011)

Best-seller devenu slogan, le titre résume à lui seul la rupture qui fragilise la société française. De fait, jamais le pouvoir politique ne s’était à ce point commis avec le monde de la finance, ni n’avait été concentré en si peu de mains en si peu de temps. Les faits étaient connus, mais on doit aux sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, mettant nombre de documents en perspective, d’avoir jeté une lumière crue sur un système oligarchique qui porte frontalement atteinte au pouvoir républicain. Ce livre, dans sa nouvelle édition revue et augmentée justifiée par la publicité autour de nouvelles affaires, s’adresse à tous. Étayé sur nombres d’exemples concrets, il offre des clés de compréhension indispensables. À destination des déçus du sarkozysme, certes, mais plus largement à tous ceux qui se sentent exclus du débat public au motif qu’ils ne sont pas experts en économie. Contre le raz-de-marée informatif, et l’amnésie générale sur laquelle spéculent allègrement certains professionnels de la politique, assurément Le Président des riches a valeur d’antidote contre l’abus roi.

 

Éric MICHEL, pour ACTUALITÉ de L’HISTOIRE : Pensez-vous que le paradigme politique ait radicalement changé en 2007, et qu’il n’est plus d’espoir de retour à la notion d’État telle qu’elle existait avant l’élection de Sarkozy ? Autrement dit, chefs d’États et gouvernements sont-ils condamnés à traiter en sous-main avec les potentats de la finance, pour ne pas dire qu’ils en sont les sous-traitants ?

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot : Le président Sarkozy est, plus que tout autre avant lui, le chargé de pouvoir de la finance. En cela l’État a été mis au service des marchés. Mais ce sont les hommes politiques, de droite comme de gauche, qui, en dérégulant les marchés financiers dans les années 1980, leur ont donné ce pouvoir sur les États.

Les spéculateurs jouent désormais sur les dettes des pays européens et engrangent les profits tirés des produits dérivés. Ces dettes dépassent les produits intérieurs bruts ou en approchent. En mai 2011 celle de la Grèce atteint 142,8 % de son PIB, celle de l’Italie est de 119 %, de 96,8 % pour la Belgique, 96,2 % pour l’Irlande, 93 % au Portugal et 84,5 % pour la France. Dans notre pays cette dette a été largement abondée par les cadeaux faits aux plus fortunés par l’intermédiaire de la loi TEPA (loi sur le Travail, l’Emploi et le Pouvoir d’Achat, votée durant l’été 2007). À cette date, la dette publique était de 1 218 milliards d’euros, 64,2 % du PIB. Mais elle a atteint 1 646 milliards et 84,5 % du PIB en mars 2011. Les assurances des emprunts contractés par ces États pour tenter de rétablir leurs comptes se présentent sous la forme de produits financiers, d’autant plus profitables que la situation est plus grave : ainsi, les CDS (credit default swap), titres d’assurance qui couvrent un risque de crédit, rapportent dans le cas de la Grèce d’autant plus que les primes à verser sont élevées puisque le risque est plus grand que pour d’autres États. Cela explique que la Grèce ne trouve des prêts qu’à des taux exorbitants, ce qui entraîne des coupes drastiques dans le budget de l’État.

Cela conforte la domination de la finance sur la politique. Les droits financiers ont gagné sur les droits sociaux. Au point que dans la construction de l’Europe libérale « la financiarisation de la dette publique a été inscrite dans les traités : depuis Maastricht [1992] les banques centrales ont interdiction de financer directement les États, qui doivent trouver prêteurs sur les marchés financiers […]. Il s’agit de soumettre les États, supposés par nature trop dépensiers, à la discipline de marchés financiers supposés par nature efficients et omniscients », nous rappellent Paul Champsaur et Jean-Philippe Cotis dans un rapport sur la situation des finances publiques « Évolution de la dette sur les 25 dernières années » (disponible sur www.insee.fr). Les « marchés » ce sont des êtres humains qui ont fait de la spéculation financière et de l’enrichissement à tout prix le sens de leur vie.

Mais les mouvements de contestation de cette logique mortifère s’amplifient dans le monde. La main invisible s’est déconsidérée en remplissant toujours les mêmes poches. Les États doivent reprendre le nécessaire contrôle, sous la surveillance de peuples rendus vigilants par les désastres provoqués par la dérive ultra-libérale.

 

A.H. : Vous écrivez que « la lutte de classes est renvoyée aux poubelles de l’histoire », alors que les puissants y voient un concept agissant, faisant tout pour le ringardiser. Comment l’oligarchie, dont vous démasquez les procédés, est-elle parvenue à retourner l’une des armes majeures de la population contre elle-même ? D’autre part, comment expliquez-vous le paradoxe d’un vote populaire en faveur de Sarkozy ayant assez prouvé qu’il ne saurait défendre les intérêts du peuple ?

M.P. et M. P.C. : Le concept de classe sociale a subi le contrecoup de l’échec de la plupart des expériences communistes. La pensée unique qui a occupé le devant de la scène considère comme étant aux commandes de l’économie et de la finance spéculative un marché réifié, concept fait chose sans jamais nommer les agents qui le composent et y font leur fortune.

Marc Ladreit de Lacharrière en est un acteur assez typique et fort influent. Issu d’une lignée d’agents de l’État, il doit sa fortune à l’Oréal dont il devient le numéro 2 à partir de 1984. En 1991 il crée sa propre société, la Financière Marc de Lacharrière, Fimalac, puis il rachète une agence de notation américaine, Fitch, devenue aujourd’hui la troisième agence mondiale, avec 3 000 salariés et un chiffre d’affaires de 600 millions d’euros. Ces agences sont le produit de la déréglementation de la finance. Depuis 1986 les entreprises peuvent se financer sur les marchés de capitaux sans passer par les banques.

En 2010, Challenges classait Marc de Lacharrière au 50e rang des fortunes, avec un patrimoine professionnel de 700 millions d’euros. Il est aujourd’hui membre du Conseil artistique des musées nationaux. En tant que « grand mécène » le nom de Marc Ladreit de Lacharrière a été donné à une salle du Louvre. De quoi transfigurer le vil profit en immortalité symbolique du meilleur goût. Il est également membre du Siècle, du Jockey Club et de l’ANF, l’Association d’entraide de la noblesse française. Un profil parfait pour un membre de l’oligarchie, qui cumule avec brio toutes les formes de richesse.

L’idéologie du mérite a été mise en avant pour justifier l’accroissement des inégalités : de plus en plus de riches et de plus en plus de pauvres. Ce que le mérite justifie en ramenant la société à un agrégat d’individus, chacun ayant des chances égales. La sociologie est objectivement révolutionnaire puisqu’elle ne peut que mettre en évidence l’existence d’une classe privilégiée, qui se constitue en lignées pour assurer la transmission des richesses et des pouvoirs aux générations suivantes.

La régression de la conscience de classe dans les milieux populaires produit une dispersion des voix sur tout l’échiquier politique, et singulièrement vers Sarkozy mais aussi vers le Front national, qui est un parti protestataire envers le pouvoir en place. Cette dispersion des voix s’explique par le brouillard idéologique dans lequel baignent les milieux populaires dépendant de « la voix de son maître » à travers des médias qui sont la propriété de sociétés du CAC 40 dont les patrons sont les amis de Nicolas Sarkozy.

 

A.H. : Dans l’arsenal sarkozyen, une rhétorique parfaitement huilée. Avez-vous des exemples de faux arguments propres à faire basculer, sous couvert de « bon sens présidentiel », l’opinion publique en sa faveur ?

 

M.P. et M. P.C. : La rhétorique sarkozyenne adopte la posture de l’évidence du bon sens, qui est la meilleure pour faire passer les plus gros boniments. Ainsi Nicolas Sarkozy a pu déclarer que « les paradis fiscaux, c’est ter-mi-né- ! » Aux dernières nouvelles BNP Paribas dispose encore de 189 filiales dans ces régions aphrodisiaques. Toutes les sociétés du CAC 40 y disposent de filiales. LVMH en compte 140 et Pinault-Printemps-Redoute 97. Les banques sont particulièrement bien représentées, le Crédit Agricole disposant de 115 filiales, la Banque Populaire de 90. Seule la Banque Postale se distingue en n’ayant seulement qu’un comptoir au paradis. Il est vrai que sa vocation réellement populaire limite l’intérêt de posséder une représentation abondante dans ces zones sulfureuses. Les banques sont plus intéressées puisqu’elles y gèrent 467 filiales (on peut lire à ce propos le dossier paru dans le numéro d’avril 2009 d’Alternatives économiques). L’enjeu est moral, mais aussi fiscal, il s’agit de payer le moins d’impôts possible. Par exemple en gérant au plus juste (du point de vue des impôts), les gros patrimoines des particuliers fortunés, ou en exonérant au mieux les hauts revenus des dirigeants des entreprises et en évitant à celles-ci de régler les taxes dues sur les transactions en utilisant la technique des prix de transfert.

 

A.H. : Économie et finance : les nouveaux maîtres-mots du débat public. Est-il vrai que la gauche soit plus dépensière que la droite ? Est-il vrai que l’on doive à Sarkozy une aggravation de la dette publique ? Bref, et indépendamment de la crise, Sarkozy est-il ce bon gestionnaire qu’il prétend, en capacité de relever le pays ?

M.P et M. P.C. : Les dépenses publiques sont très diverses. Il y a les « dépenses fiscales », c'est-à-dire les dégrèvements accordés à certains contribuables, par le biais des célèbres niches en particulier. En ce domaine la droite est beaucoup plus généreuse : pour les propriétaires de monuments historiques habités, par exemple, qui peuvent obtenir de bienvenues subventions pour l’entretien de leurs domaines. La tolérance envers les exilés fiscaux, dont certains étaient présents à la célèbre fête du Fouquet’s, est du même ordre. Ces non recettes sont des dépenses de l’État en faveur des privilégiés.

Mais les cadeaux ont un prix, la dette publique. Dès le mois de septembre 2007, François Fillon a tiré la sonnette d’alarme : les caisses étaient vides et la France au bord de la faillite. Le déficit public a été multiplié par trois entre septembre 2008 et décembre 2009, passant de 52 à 145 milliards d’euros. La dette publique ne représentait, en 2001, que 56,9 % du PIB, se situant en dessous des 60 % imposés comme limite par le traité de Maastricht. À partir de 2002, le second mandat de Jacques Chirac, avec Jean-Pierre Raffarin Premier ministre, a vu les comptes publics passer dans le rouge et partir à la dérive. Nicolas Sarkozy est ministre de l’Économie durant cette période, en 2004-2005.

En 2007, quand il investit l’Élysée, le déficit est de 41,7 milliards d’euros, soit 2,7 % du PIB. La dette est déjà de 1 218 milliards, qui représentent 64,2 % du PIB. Mais rien ne va s’arranger, la dette atteignant 1 646 milliards en 2011, soit 84,5 % du produit intérieur brut selon l’INSEE (www.insee.fr : comptes nationaux, finances publiques). Les emprunts ont doublé entre 2007 et 2010, les remboursements annuels sont lourds, 50 milliards en 2011, soit le total des recettes de l’impôt sur les revenus de 2008, payé en 2009, chiffres disponibles sur le site du Ministère de l’Économie (www.impots.gouv.fr). Statistiques : Impôt sur le revenu 2009). Renflouées par l’État en 2008, les banques ont pu lui prêter une partie de l’argent qu’elles venaient d’en recevoir en souscrivant au grand emprunt lancé par Nicolas Sarkozy en 2009. La dette publique estdonc un mécanisme qui permet l’enrichissement des plus riches: en souscrivant aux emprunts d’État, les « investisseurs » font grossir leur patrimoine, tout en alourdissant les charges de remboursement des États.

Le surendettement des Étatsprovoqué par les imprudences des financiers, quand ce n’est pas leur incompétence infatuée, et par les cadeaux fiscaux faits aux riches, est le cheval de Troie qui ouvre la porte aux nouveaux plans d’austérité pour les peuples, en France et dans les pays européens. Il justifie la privatisation d’entreprises et d’équipements publics, aussi importants que les ports, les aéroports et bientôt les centrales nucléaires.

A.H. : « En 2011, où est le champ de bataille, où est le point à frapper ? » Pensez-vous que le libéralisme, dans sa version ultra, ait atteint, comme l’espèrent beaucoup, son apogée, ou bien est-ce un fantasme ? Comment revitaliser chez le peuple la notion d’appartenance à un même groupe d’intérêt ? Et quelles seraient les mesures politiques les plus importantes à prendre pour rebâtir une société juste ?

M.P et M. P.C. : Il est probable que le capitalisme financier déréguléait atteint le summum de sa malfaisance. Il aura réussi à reconstituer une conscience de classe et à unifier contre lui des courants divers dont l’une des caractéristiques est la conscience de l’existence de la classe des gagnants et de celle des perdants. Derrière ces dénominations d’un marxisme approximatif réside le processus de prise de conscience à laquelle nous assistons et nous participons, à notre mesure. L’ultra-libéralisme aura réussi à refonder une conscience de classe. Son approfondissement est un enjeu majeur: l’un des atouts du capital aura été de diviser les classes populaires sur des critères ethniques. L’internationalisme, depuis longtemps banal dans les hautes classes, est une urgence vitale en milieu populaire : il s’agit de ne pas se tromper d’ennemi.

La représentation nationale n’a pas grand-chose à voir avec la réalité sociologique du pays. Nous vivons dans une République où un ouvrier ou un employé n’a pratiquement aucune chance d’être élu à l’Assemblée nationale. Compte tenu de ce qu’il faut bien appeler un détournement de la parole du peuple, confiée par délégation à des élus qui se transforment en professionnels de la politique, il ne faut pas s’étonner que les records d’abstention soient détenus par les couches sociales les plus défavorisées. Dans les cités en voie de ghettoïsation de Clichy-sous-Bois, 70 % à 80 % des inscrits ne sont pas allés voter aux élections régionales de 2010. Quant aux non-inscrits… La population de ces cités, ne jouissant plus des droits fondamentaux de tout citoyen français, n’accomplit plus son devoir électoral.

Le pourcentage des abstentions a été de 69 % chez les ouvriers et de 64 % chez les employés aux élections régionales de 2010. Les électeurs les plus jeunes et les plus modestes sont les principaux exclus du jeu politique. Ce sont 75 % des jeunes de 18 à 25 ans qui n’auraient pas voté à ce même scrutin régional selon Anne Muxel (Les enfants du désenchantement, Seuil, 2010). Auteur avec Céline Braconnier de La démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieux populaires (Gallimard), Jean-Yves Domargen, dans un entretien au Monde le 19 mars 2010, dit lui que « le corps électoral actif devient de moins en moins représentatif du corps citoyen. Car l’abstention est porteuse d’une logique censitaire, qui conduit à faire désigner les gouvernants par la partie de l’électorat la plus protégée et la plus âgée. »

Le non-cumul des mandats, la limitation des mandats successifs, le statut de l’élu, le vote obligatoire, la reconnaissance du vote blanc et le respect des résultats des votes constituent un ensemble de réformes « révolutionnaires » pour la classe politique actuelle et un point d’appui pour limiter les pouvoirs de l’oligarchie financière. Car celle-ci ne peut être mise à la raison sans un pouvoir politique en contraste total avec celui que nous connaissons, constant dans ses erreurs et ses faiblesses en dépit du faux-semblant des alternances droite-gauche. Le changement dans le personnel politique est une nécessité impérieuse si l’on veut réellement un État qui soit l’émanation du peuple.

Outre Le Président des riches, enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy (La Découverte, 2010 et 2011 pour la nouvelle édition revue et augmentée), les Pinçon et Charlot ont notamment publié : Grandes fortunes. Dynasties familiales et formes de richesse en France (Payot, 1996) ; Sociologie de la bourgeoisie (La Découverte, 2000) ; Les Ghettos du Gotha (Seuil, 2007) ; Paris. Quinze promenades sociologiques (Payot, 2009).

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