Albert Camus totem et tabou, politique de la postérité, d'Yves Ansel, parution : 15 juin 2012 (Presses Universitaires de Rennes)

Si l’on reconnaît en Albert Camus un auteur majeur du XXe siècle, les raisons d’un succès qui perdure plus de cinquante ans après sa mort

Si l’on reconnaît en Albert Camus un auteur majeur du XXe siècle, les raisons d’un succès qui perdure plus de cinquante ans après sa mort ne sont peut-être pas imputables uniquement à ses talents littéraires. Mais aussi à un contexte politique porteur, ayant à coeur de promouvoir des auteurs en prise avec l’idéologie dominante. Entretien avec un spécialiste éminent autant que dissonant de Camus.


Yves Ansel, pourquoi, parmi tous les écrivains du XXe siècle, avoir accordé une place particulière à Albert Camus dans vos travaux ? 

Trois facteurs essentiels ont joué leur rôle. D’abord, dans ce qu’on appelle la littérature française, qui est en fait une littérature masculine, et de classe (l’immense majorité des auteurs sont des hommes, et issus des milieux favorisés), Albert Camus est différent. C’est un écrivain venu d’ailleurs, du peuple ; c’est un transfuge  (comme J.-J. Rousseau, J. Michelet, Ch. Péguy, P. Bourdieu ou A. Ernaux), et ses réactions, des démêlés avec les intellectuels, pour une bonne part, s’expliquent par ses origines sociales. Ensuite, l’œuvre d’Albert Camus, comme celle d’Aragon, de Nizan ou de Sartre, est celle d’un écrivain profondément engagé dans son siècle, ce qui nous change des auteurs calfeutrés, retranchés  dans leur précieuse tour d’ivoire. Enfin, la postérité de Camus me semble un cas d’école, qui montre concrètement à quel point la destinée posthume d’un auteur est moins liée à des qualités d’écriture qu’à des enjeux entres autres politiques, éthiques, idéologiques, étatiques.

 

Est-ce à dire que la gloire d’un écrivain relève plus du politique que de l’esthétique et dépend essentiellement de facteurs extérieurs, étrangers à la littérature ?

Absolument. Le panthéon (la liste des héros, des savants, des artistes, des grands hommes…) est un enjeu politique majeur, si bien que la postérité est devenue en quelque sorte propriété de l’État, qui fait le tri, qui gère l’oubli et la commémoration, qui décide ou non de payer pour sauvegarder tel monument, préserver telle œuvre, encenser tel nom.

Pour s’en tenir au seul cas d’Albert Camus, pourquoi celui-ci est-il sorti du lot ? Parce qu’il bénéficie de l’appui logistique, médiatique, de toute sa patrie, dans la défense et illustration de sa mémoire. En janvier-février 2010, pour le cinquantième anniversaire de sa mort, le prix Nobel 1957 est unanimement encensé dans son pays, et il est même question de le transférer au Panthéon. « Au grand homme la patrie reconnaissante ». La France soutient massivement « son » écrivain, et la puissance de sa voix par le biais de tous les porte-parole patentés qui célèbrent à l’envi un écrivain totem et tabou, intouchable puisque « panthéonisable ». Ce qui rend inaudible tout discours hétérodoxe et discordant.

Aujourd’hui, Albert Camus est un « classique ». Or, on ne naît pas classique, on le devient, comme pour Camus à cause de la politique. C’est l’évolution historique des cinquante dernières années qui a contribué à la mise sur orbite de son immortalité littéraire. Comme les banquiers, l’histoire littéraire ne prête qu’aux riches : malheur aux vaincus !Les résultats « objectifs » faussent les valeurs, déterminent les jugements posthumes. Camus meurt en 1960, avant la fin de la guerre d’Algérie. Après la parution de L’Homme révolté (1951) qui le met au ban de la gauche, après l’insuccès de ses tentatives pour enrayer la montée de la violence dans le conflit algérien, Camus reste plutôt en retrait, se tait. Sartre occupe désormais pratiquement toute la place, tout le terrain de la gauche non communiste, et, sans être oublié, Camus subit une sorte de quarantaine. Nul alorsn’aurait parié sur ses chances de survie. Par rapport à ses concurrents immédiats, Aragon ou Sartre, objectivement mieux dotés, Camus n’est certes pas le favori, et qui pourrait expliquer ─ d’un strict point de vue littéraire ─ la décote brutale d’Aragon ? (Question  « bête » : qui pour soutenir qu’Aragon écrit plus mal que Camus ?) Camus va émerger, sortir du purgatoire pour des raisons politiques. La chance de Camus après sa mort n’a été  ni son style(question style, il s’en trouve bien d’autres en lice, objectivement aussi bien « stylés » que l’auteur de La Peste) ni sa pensée (s’il est peut-être injuste de le considérer comme  un simple « philosophe pour classes terminales », nul n’irait jusqu'à soutenir sans mauvaise foi que Camus pense plus et mieux qu’Aragon, Sartre ou Simone de Beauvoir),  mais les procès staliniens, la fin de la guerre froide, la chute du mur de Berlin et des idéologies. Camus (et même Raymond Aron !) voit sa cote remonter au fur et à mesure que la cote du communisme baisse,pendant qu’Aragon et Sartre voient la leur  descendre pour les mêmes raisons.

En 1994, Le Nouvel observateur titre en couverture : « Le triomphe d’Albert Camus » ; à l’intérieur, un dossier signé Jeanyves Guérin, intitulé : « La revanche d’Albert Camus », avec pour titraille : « Son seul tort est d’avoir eu raison avant tout le monde ». Tout est là. Dès 1994, la messe est dite. Le raz-de-marée médiatique qui, en surface, a marqué le cinquantième anniversaire de la mort de l’écrivain (4 janvier 2010) n’a rien ajouté ni retranché aux belles images pieuses mises en place dès les années 1990. Ce sont les mêmes rengaines, les mêmes phrases, les mêmes discours qui sont revenus, et qui, n’en doutons pas, vont revenir en 2013, pour la célébration du centième anniversaire de la naissance de l’écrivain.

 

Les analyses et les discours sur Camus relèveraient plus de la légende que de la vérité ?

Ce qui joue dans la gestion du souvenir d’un écrivain ou de n’importe quel « grand homme », c’est l’extension indue, ad vitam aeternam si l’on peut dire, du respect de la règle : « De mortuis nihil nisi bonum » (des morts il ne faut dire que du bien). Du coup, tout ce qui fait tache, tout ce qui pourrait faire de l’ombre à la statue, est occulté, refoulé. Dans le cas de Camus, homme objectivement intègre, progressiste, courageux, auteur indéniablement lucide et militant pour les causes justes, il y a relativement fort peu à cacher. L’homme et le journaliste ont milité du bon côté. Camus fut un homme bien « sous tous rapports », et sa vie et son œuvre ont donc fort peu à craindre des inquisitions de la vérité. À une exception près : la relation de Camus à l’Algérie, à la colonisation française.

En un sens, sur ce sujet sensible, très douloureux, qu’est « la question algérienne » pour Camus, L’Etranger, roman publié en 1942, est on ne peut plus limpide. Sur une plage, un dimanche, un pied noir armé d’un revolver tire sur un Arabe (le mot propre, le mot « Algérien » n’apparaît pas) armé d’un couteau. Meursault est jugé et condamné à mort, non pour le meurtre d’un homme, mais parce qu’il n’a pas pleuré à l’enterrement de sa mère, a fumé une cigarette devant son cercueil, etc. Dans quel ordre social une cigarette pèse-t-elle plus que le meurtre d’un homme ? Réponse : dans le système colonial où un colonisé ne vaut rien, est égal à zéro. Et c’est pourquoi, dans la seconde partie du roman, au cours du procès, jamais il n’est question du meurtre de l’Arabe, oublié, enterré, proprement néantisé. Autrement dit, le roman traduit lumineusement l’inégal rapport de forces entre les colons et les colonisés, et le meurtre révèle brutalement l’antagonisme larvé, mais violent, entre les deux populations. Loin que la cause de l’assassinat soit le soleil (c’est l’explication avancée par le meurtrier, et rituellement reprise par la critique officielle), c’est la « haine » (le dernier mot du roman) qui arme la main de Meursault, lequel, quelque temps avant de tuer l’Arabe, avait déclaré à son ami : « Prends-le d’homme à homme et donne-moi ton revolver. Si l’autre intervient ou s’il tire son couteau, je le descendrai ». Voilà des mots simples, des phrases univoques, et sans circonstances atténuantes. Quand, plus tard, l’Arabe tirera son couteau, Meursault fera ce qu’il a dit qu’il ferait, il le « descendra ». Nous avons donc bien affaire à un meurtre annoncé, programmé, pas à un meurtre gratuit, involontaire, « absurde ». Et bien, aussi limpide et explicite que soit la lettre du roman, d’un commun accord, commentateurs et critiques ont choisi de se voiler la face, et c’est ainsi que depuis 1942, L’Etranger est un roman censé illustrer la philosophie de l’absurde.

 

À vous entendre, L’Etranger de Camus, c’est Tintin au Congo. Sans doute peut-on comprendre aujourd’hui cela, mais à l’époque ce n’était peut-être pas aussi évident. Et puis, L’Etranger est un roman, une fiction, et ne pourrait-on pas vous objecter que Camus, dans ses chroniques, dans ses combats pour la paix en Algérie, adopte des positions sans équivoque, apparaît totalement opposé à la colonisation ?   

Il est certain qu’en 1942 les premiers lecteurs pouvaient difficilement percevoir la portée politique, coloniale, du roman, tant il est vrai que « le poisson ne voit pas les limites de son bocal » et qu’il a fallu attendre les guerre de décolonisation pour qu’un historien, Pierre Nora,  dans Les Français d’Algérie (paru en 1961), révèle les enjeux idéologiques du meurtre au cœur de L’Etranger. Mais autant le racisme dans Tintin au Congo (1930) crève maintenant les yeux, autant, en France, il est encore totalement indécent, inconvenant, voire inadmissible, de voir dans L’Etranger l’expression d’une mentalité coloniale.

Quant à l’objection selon laquelle L’Etranger est une fiction, donc une fable mensongère, celle-ci n’est qu’en partie recevable. En effet, contrairement à l’idée reçue qui veut que la fiction soit, par étymologie, un « mensonge », les fictions mentent infiniment moins que les textes journalistiques, que les discours où l’écrivain contrôle ses mots, ne se laisse pas piéger par une imagination qui, elle, « déborde », fait surgir ce que l’écrivain ne veut pas dire, et ne sait même pas qu’il dit.

Si donc on veut vraiment savoir quelle est la position de Camus sur « la question algérienne », paradoxalement, ce ne sont donc pas les interviews où l’homme s’explique, et encore moins les Chroniques algériennes qu’il faut lire, mais les romans et nouvelles. Pourquoi ? Parce que les fictions font émerger malgré elles ce que les chroniques cachent délibérément, parce que les histoires révèlent les dessous de l’Histoire que l’homme de parti (et donc de parti pris) qu’est Camus préfère taire. C’est ainsi que L’Etranger fait voler en éclats l’idée d’une Algérie de la coexistence pacifique entre colons et colonisés, cette idyllique pastorale que le journaliste se plaît à diffuser dans ses papiers de Combat ou de l’Express. De même, La Femme adultère révèle le racisme inhérent au colonialisme, tandis que Le Premier homme exhume les atrocités des guerres coloniales, des vérités que, pour ne pas désespérer Belcourt, Camus se refuse à admettre, à considérer, à énoncer dans ses diverses chroniques.

 

Mais en admettant que les romans et nouvelles mentent moins que les chroniques, reste que Camus, dans ses dires, n’a nullement le langage des colonisateurs. Dès ses premiers écrits, il a plaidé ardemment la cause de la population algérienne : Misère de la Kabylie est un article de 1939, et, déjà, Camus se montre très critique envers le système colonial, non ?

À première vue, oui, indéniablement. Et, à vrai dire, je m’attendais à ce que vous dégainiez Misère de la Kabylie, séries d'articles parus dans Alger républicain en juin 1939 qui est l’arme fétiche de tous les apôtres, l’icône textuelle que tous les idolâtres de Camus ostensiblement mettent en avant parce qu’à leurs yeux il prouve la bonne volonté, la générosité et, surtout, l’extrême lucidité du grand-auteur-qui-a-raison-avant-tout-le-monde. Or, cet article-là, si on le lit jusqu’au bout, il est fort clair, et il est signé  par un homme favorable à la colonisation. Pour simplifier, voici quels étaient les choix qui se posaient à l’homme. Au fond, les données de ce que les discours officiels et les médias ont pudiquement appelé « la question algérienne » se résumaient à trois prises de position possibles : 1) L’acceptation de l’Algérie indépendante, complètement coupée, séparée de la France, nation colonisatrice ; 2) Le refus de l’Algérie indépendante, le maintien du statu quo, la conservation de l’Algérie française, par les armes, par la guerre au besoin ; 3) Le maintien de l’Algérie française, moyennant des concessions, des réformes, des amendements, une plus grande justice. C’est la troisième voie, celle du  compromis, du « colon de bonne volonté » (A. Memmi) : Camus opte pour cette  solution moyenne, comme un certain nombre de pieds-noirs progressistes qui, sentant qu’on ne peut indéfiniment tenir en respect la population indigène sans faire des « efforts » en vue de leur liberté (non de leur émancipation), tentent de «  sauver les meubles » en humanisant le système.

Que Camus ait toujours campé sur cette position-là, le prouve justement Misère de la Kabylie. Après avoir dressé l’implacable constat de la misère en Kabylie, ne pouvant envisager un seul instant l’idée d’une Kabylie libre, indépendante, tout au long de ses articles, Camus pense dans les termes et dans le cadre de « la colonie ». La critique a des limites, l’auteur de Misère de la Kabylie ne veut pas, ne peut pas s’en prendre à la racine du mal, au  système colonial. Camus raisonne en termes d’assimilation, parle de fraternité, de « politique généreuse », et, in fine, invoque une colonisation positive :

Car, si la conquête coloniale pouvait jamais trouver une excuse, c’est dans la mesure où elle aide les peuples conquis à garder leur personnalité. Et si nous avons un devoir en ce pays, il est de permettre à l’une des populations les plus fières et les plus humaines en ce monde de rester fidèle à elle-même et à son destin.

Stop. Pause. Avis aux lecteurs. Petite annonce : recherche casuiste (grande expérience demandée) capable de lui expliquer comment « la conquête coloniale » peut « aider les peuples conquis à garder leur personnalité », comment la présence française peut permettre à la population kabyle de « reste fidèle à elle-même et à son destin » ?!... Les phrases de Camus sont contradictoires, son raisonnement, pour le coup, absurde : un peuple, c’est l’évidence même,  ne peut rester fidèle à lui-même et à son destin que libre. Comme le prouve le sort réservé à tous « les peuples conquis » au cours des siècles, toute conquête se solde par un asservissement et une déculturation, et, à terme, par l’imposition d’une autre langue, d’une autre législation, d’autres modes de vie exogènes, nécessairement très « infidèles » aux origines et traditions originelles ! Si donc Camus en vient à écrire cette énormité-là (« si la conquête coloniale… »),  c’est que « la question algérienne » lui tient tant à cœur que, dès que de ce sujet il s’agit, il perd la mesure (si chère à « la pensée de midi ») et la raison.

Les présupposés et les conclusions de Misère de la Kabylie ne laissent donc  planer aucun doute sur les engagements de Camus. Du reste, il suffit d’ouvrir les Chroniques algériennes, tout est écrit noir sur blanc, et c’est édifiant. Pour justifier le constant refus d’une Algérie séparée de la France, Camus invoque systématiquement des « racines séculaires », souligne l’ancienneté de l’implantation du peuple français en Algérie, en occultant sciemment la manière forte qui a présidé à cette implantation. À l’échelle des siècles, 1830 est une date récente, et parler de « racines séculaires », c’est substituer l’innocence du végétal (« auprès de mon arbre… ») à l’extrême violence de la conquête coloniale, c’est ne pas vouloir se souvenir des brutalités, des spoliations, des exterminations, des enfumades, des projets délibérés de génocide qui ont fait pousser ces « racines » à l’ombre de l’armée d’occupation (voir à ce propos l’ouvrage d’Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser Exterminer Sur la guerre et l’Etat colonial, Fayard, 2005), comme cela pourra se lire dans Le Premier homme seulement, où le refoulé (les massacres, les expropriations, les frictions constantes et sans pitié entre les colonisateurs et les colonisés, la loi du fusil et du couteau) fera retour (pour ce qui est des « racines séculaires », le roman autobiographique est nettement moins diplomate, moins « menteur » que les Chroniques algériennes).

Camus n’a pu concevoir l’Algérie indépendante, et ses constantes prises de position, et ses silences aussi (en 1945, il ne dit rien des massacres de  Sétif et Guelma) parlent haut et fort.  Dans Crise en Algérie, certes après avoir rappelé aux Français que le « peuple arabe existe », que des « centaines de milliers d’Arabes viennent de se battre durant deux ans pour la libération de notre territoire », il en arrive  à écrire : « Tout ceci, en tout cas, doit nous apprendre à ne rien préjuger en ce qui concerne l’Algérie et à nous garder des formules toutes faites. De ce point de vue, les Français ont à conquérir l’Algérie une deuxième fois » (Combat, 13-14 mai 1945). Où il apparaît à l’évidence qu’il n’est en aucun cas question de « lâcher » l’Algérie, mais de… refaire sa conquête ! Et tant il est vrai qu’une telle formulation, littéralement sidérante, n’est pas un incontrôlé dérapage de plume, le même impératif fera retour à la toute fin du dernier article où Camus, après avoir estimé que, par sa faute, la France est passée à côté de la « politique d’assimilation » et que, désormais, il est trop tard, conclut par cette phrase sans équivoque : « C’est la force infinie de la justice, et elle seule, qui doit nous aider à reconquérir l’Algérie et ses habitants » (Combat, 15 juin 1945).

 

Si je vous comprends bien, ce que vous contestez surtout dans la légende de Camus,  c’est l’occultation de « la question algérienne » dans son œuvre ainsi que la présentation tendancieuse qui est faite de sa position, moins progressiste, moins lucide qu’on ne le dit et redit.

C’est cela. La colonisation n’est pas un problème mineur, n’est pas un thème marginal, périphérique, et la refouler, c’est délibérément s’interdire de voir clair. Quant à la position personnelle de Camus sur « la question algérienne », faut-il le redire, il ne s’agit pas de juger, mais de s’en tenir aux « petits faits vrais » (Stendhal) et à la lettre des textes, et ce pour une meilleure compréhension de l’homme et de l’œuvre.

Aujourd’hui qu’il est de mode d’insister sur les erreurs et les aveuglements de Sartre, pourquoi ne pas dire franchement que Camus n’a été ni très clairvoyant ni très franc dans ses Chroniques algériennes ? On fait gloire à Camus d’avoir osé écrire dans L’Homme révolté, en pleine guerre froide, que le stalinisme et le nazisme étaient deux totalitarismes ; on le loue sans mesure d’avoir dénoncé haut et fort les camps staliniens quand la gauche intellectuelle s’abstenait de faire la pleine lumière sur « le socialisme réel », omettait de parler des camps qui auraient obscurci à l’Ouest la « lumière de l’Est » : mieux valait mentir que de démoraliser la classe ouvrière, mieux valait fermer les yeux que de « désespérer Billancourt ». A posteriori, dans le silence qu’a longtemps observé la gauche intellectuelle sur les procès staliniens ou l’existence des camps de travail, Sartre a endossé le mauvais rôle. Camus, dans cette histoire-là, a le beau rôle. Et c’est ce casting-là que la postérité a gardé, en omettant le fait que la guerre d’Algérie, elle, change la donne, redistribue tout autrement les cartes et les rôles. Cette fois, l’aveuglement est du côté de Camus qui  ne voit pas, qui ne peut pas ou ne veut pas voir que la colonisation est injuste par essence, qu’un peuple colonisé ne peut jamais être « libre », « fidèle à lui-même et à son destin » (loc. cit.), bref que la colonisation n’est pas améliorable, amendable. Sur le problème algérien, A. Memmi, R. Aron et J.-P. Sartre sont non seulement plus lucides que Camus, mais aussi plus honnêtes, plus sincères dans leurs chroniques ou propos. Mais ils peuvent l’être parce qu’ils ne sont pas directement impliqués dans le conflit, alors que Camus sait que ce qu’il dit peut avoir des répercussions dramatiques sur le sort des siens, et c’est cette situation forcée qui explique pour une large part sa prudence et son silence. Chacun peut comprendre les raisons de Camus, je comprends les raisons de Camus, mais si justes soient-elles, ces raisons affectives ne justifient pas l’adoption de deux poids deux mesures : Memmi, Sartre et Aron ont aussi leurs raisons !  Et donc, si l’on tient absolument à ce que Camus ait eu raison contre Sartre dans la dénonciation des camps staliniens, il conviendrait d’être plus équitable, et d’admettre au moins que Camus, pour ce qui est de la décolonisation, louvoie, est de mauvaise foi, se trompe, déraisonne souvent.

Yves Ansel, professeur à l’Université de Nantes, a écrit des études et articles sur de nombreux écrivains des XIXe et XXe siècles (G. de Staël, Balzac, Hugo, Vallès, Aragon, Sartre, Nizan, Camus, Vian, Kundera…). C’est un spécialiste de l’œuvre de Stendhal (outre trois ouvrages sur cet auteur, il a co-dirigé le Dictionnaire de Stendhal chez Champion ainsi que l’édition des Œuvres romanesques complètes de Stendhal chez Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade) et de Camus.

Sur L’Etranger, il a notamment publié « Effets pervers du paratexte : L’Etranger d’Albert Camus », dans L’art de la préface (éd. Cécile Defaut, Nantes, 2006, p. 257-309) et sur Albert Camus, Albert Camus totem et tabou, politique de la postérité, qui sortira le 15 juin 2012 aux Presses Universitaires de Rennes.

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