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Billet de blog 31 août 2016

Pokemon Go dans les salles de classe, bonne idée ou impasse?

La rentrée scolaire est un marronnier qui vient de fleurir. Difficile pour les médias d'en renouveler le traitement et les questions posées sont parfois saugrenues. Voila la réponse apportée à l'une d'entre elles (dépêche AFP du 25 août 2016) par quelques grands penseurs de l'éducation. Qu'ils me pardonnent de caricaturer leurs propos.

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Pokemon Go dans les salles de classe, bonne idée ou impasse? (dépêche AFP du 25 août 2016)

Burrhus Skinner[1] : Les adeptes des machines à sous sont semblables aux pigeons auxquels j’ai appris à frapper du bec un disque de leur cage pour obtenir leur nourriture[2].  Les points, les médailles, les badges sont  des structures de récompense et, lorsque l’enfant joue,  la boucle défi-réussite-récompense qui se met en place permet le renforcement des comportements adaptés et l’apprentissage. Enseigner consiste à aménager des contingences de renforcement et, le jeu qui permet cela, est une formidable machine à enseigner.

Jean Piaget [3](incrédule): Le jeu comme moteur de l’apprentissage et du développement ? Certainement. Mais les processus impliqués sont de mon point de vue beaucoup plus complexes. Le jeu a une fonction sémiotique[4], il permet à l’enfant de représenter une réalité cachée, absente ou imaginaire. C’est ce qui se passe lorsque l’enfant, avec sa poupée, rejoue le départ de sa mère.  Pour lui, jouer revient à utiliser librement des schèmes acquis, à assimiler le réel dans un espace sans contrainte. Plus tard, le jeu symbolique jouera un rôle important pour le développement de la pensée symbolique et créatrice.

Lev Vygotski[5] (avec un accent russe prononcé): C’est ainsi que les enfants apprennent leur langue maternelle. Il faut également souligner la dimension sociale du jeu pour expliquer sa contribution au développement de l’enfant. Les jeux peuvent être considérés comme des activités qui permettent aux enfants d’expérimenter la dimension sociale de notre monde, ses  systèmes de valeurs, ses normes, ses règles et les rapports qui  se nouent. Ainsi, les jeux créent un espace au sein duquel il est possible de relever des défis avec l’aide des autres, une zone proximale de développement[6],  et ce sont des situations qui permettent aux enfants  de se construire en développant des compétences.

Jérome Bruner [7] (acquiesçant de la tête): Oui, le jeu prépare l’enfant à la socialisation si l’enfant joue avec les autres. Le jeu revêt une grande importance, il permet aux enfants de s’intégrer dans les activités sociales stressantes qu’ils rencontreront dans leur vie d’adulte[8]. Le jeu est un moyen d’exploration, une source de plaisir, un terrain propice à la créativité et un lieu d’idéalisation et de projection. En jouant, les enfants n’ont pas besoin de faire bonne figure en produisant des efforts, ou de composer avec leur estime de soi. Ils peuvent être libres et créatifs.

Maria Montessori [9] (Enthousiaste):Vous avez dit créativité ? Savez-vous que Will Whright, le créateur de jeux célèbres tels que les Sims, Spore ou Simcity a été scolarisé dans une école qui s’inspire des principes pédagogiques que j’ai formulés ? Il le dit lui-même : « Montessori m’a enseigné la joie de la découverte. Cela m’a montré que l’on pouvait s’intéresser à des théories complexes, comme celles de Pythagore par exemple, en jouant avec des cubes. Il s’agit d’apprendre pour soi-même plutôt que de recevoir l’enseignement du professeur. SimCity est directement issu de Montessori – si vous donnez aux gens ce modèle de construction des villes ils en tireront les principes de l’urbanisme »[10]. Les principes pédagogiques que j’ai développés s’appuient  sur l’idée que l’intelligence ne peut être menée que par le désir. Pour qu’il y ait désir, il faut qu’il y ait plaisir et joie. Alors, il est bien possible que ces jeux numériques apportent la liberté, le respect du rythme de chacun et l’apprentissage par l’expérience.  Mais attention, in fine, c’est le travail et pas le jeu libre qui permet l’élévation de l’esprit[11].

John Dewey[12] (songeur) : Oui, le jeu et l’école, c’est important… Comme le travail, le jeu devrait avoir sa place à l’école[13]. Les enfants s’engagent dans leur travail scolaire à travers le jeu[14].  L’éducation ne consiste pas à transmettre  un savoir théorique et moral à un enfant pour le préparer à vivre au sortir de l’école. L’éducation est la reconstruction continue de l’expérience, elle est la vie même. Hors, le jeu constitue une telle expérience puisqu’il permet à l’enfant d’expérimenter sa manière de penser et d’agir. Il faut aussi souligner que l'échec est instructif. On apprend tout autant de ses échecs que de ses succès. Les jeux permettent également cela.

Jean-Jacques Rousseau [15] (doctement) : On n’apprend pas sous la contrainte. Que l’enfant ne sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu’il l’a compris lui-même en jouant ; qu’il n’apprenne pas la science, qu’il l’invente par son jeu. Si jamais vous substituez dans son esprit l’autorité à la raison, il ne raisonnera plus ; il ne sera plus que le jouet de l’opinion des autres[16].

Célestin Freinet[17] (Montrant des signes d’impatience): Mais enfin, qu’est-ce que signifie cette idée que le jeu serait un moyen d’enseigner ! On aurait tort de prôner à une pédagogie du jeu. L’enfant joue lorsque le travail n’a pas suffi à épuiser toute son activité[18]. Ce serait admettre implicitement que le travail est impuissant à assurer l’éducation des jeunes générations. Ce qui est naturel à l’enfant c’est le travail et non pas le jeu. Le jeu c’est l’irrationnel, le rêve dans lequel on se réfugie, le jeu-haschich.

Mary Poppins (en chantant) : Le travail ? Mais quel travail ? Dans tout travail il y a de l’amusement. Trouvez l’amusement et snap, comme par magie, le travail devient jeu !

© DisneyMusicVEVO

[1] Psychologue américain (1904-1990)

[2] https://youtu.be/I_ctJqjlrHA

[3] Psychologue suisse (1896-1980)

[4] Piaget, J., & Inhelder, B. (2008). La psychologie de l'enfant (1966 ed.). Paris: PUF.

[5] Psychologue soviétique (1896-1960)

[6] Vygotski, L.-S. (2015). Histoire du développement des fonctions psychiques supérieures. Paris, La Dispute.

[7] Psychologue américain (1915-2016)

[8] Bruner, J. (1983). Play, Thought, and Language. Peabody Journal of Education 60, 3, pp. 60-69.

[9] Médecin et pédagogue italienne (1870-1952)

[10] http://amshq.org

[11] Montessori, M. (1962). Discovery of the Child. India: Kalakshetra Publications.

[12] Philosophe et psychologue américain (1859-1952)

[13] Dewey, J. (1910). How We Think. Boston, MA: D.C. Heath & Co.

[14] Dewey, J. (1916). Democracy and Education. New York, NY: Macmillan.

[15] Ecrivain et philosophe (1712-1778)

[16] Rousseau, JJ. (1762) Emile ou de l’éducation. GF Flammarion, Paris (ed. 2009)

[17] Pédagogue français (1896-1966)

[18] Freinet, C. (1992) Œuvres pédagogiques. Seuil, Paris.

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