Le racisme selon Guillaumin

La ‘race’ comme phénomène sociologique

 

Publié dans Delphine Naudier et Eric Soriano, « Colette Guillaumin. La race, le sexe et les vertus de l’analogie », Les Cahiers du Genre, n°48, pp. 193-214. 2010.

 

 

Écrit entre 1967 et 1968 après plus d’une décennie de réflexion, L’idéologie raciste est à la fois l'unique ouvrage [1] et la matrice de la réflexion de Colette Guillaumin [2]. Ce livre apporte, comme nous le verrons, une interprétation dissonnante du phénomène raciste par rapport aux recherches menées en sciences sociales dans le monde intellectuel français jusqu'à une période récente. Ce dernier est alors dominé par la posture de color-blindness au moins lorsqu’il s’agit d’analyser la société française. Le discours républicain, les silences sur les responsabilités françaises dans la politique antisémite deVichy, la permanence de l’enjeu colonial et la croyance dans les effets performatifs d’une disqualification biologiste du concept de race semblent converger pour discréditer a priori un travail sur le racisme. Colette Guillaumin identifie les décennies d’après-guerre à une période où la mémoire du nazisme et l’actualité de la décolonisation « n’ont pas modifié le système de pensée raciste », mais « ont plutôt déplacé le niveau de conscience où il se jouait » :« la culpabilité entre dans la conscience occidentale » (Guillaumin 1972a, p. 129). C’est à cette ‘humeur’ que Colette Guillaumin se confronte dans sa volonté de rompre avec une appréhension exclusivement politique et morale du racisme.

Effets de contexte

La mise en contexte intellectuel de ce travail initial permet ainsi d’éviter les pièges d’autant plus forts d’une illusion rétrospective que ces questions suscitent aujourd’huiun réel intérêt dans les sciences sociales. Au moment où Colette Guillaumin travaille à L’idéologie raciste, les textes francophones sur la question sont le produit de travaux à la charnière de la littérature et des sciences humaines, notamment dominés par les figures d’AlbertMemmi, d’Aimé Césaire, de Frantz Fanon et de James Baldwin. Le public français a accès à quelques traductions américaines, mais ces publications fabriquent davantage les figures héroïsées de la lutte antiraciste aux États-Unis qu’elles ne se penchent sur les raisons d’un phénomène soumis à l’impératif préalable de sa dénonciation.

La première rupture opérée par Colette Guillaumin est alors de croire en l’intérêt d’un travail explicatif. Si l’on excepte le champ singulier de production sur l’antisémitisme, la littérature sociologique sur le racisme demeure, en effet, limitée à quelques textes dont la singularité est de ne travailler ni la question raciale, ni la situation métropolitaine. À l’exception d’une enquête menée par Andrée Michel sur les travailleurs algériens (Michel 1956) et, dans une certaine mesure, destravaux de Léon Poliakov, seules les recherches de Roger Bastide, de Jacques Berque et de Georges Balandier abordent en français cette question, mais àpropos d’autres continents. La production anglo-saxonne est alors très Banton 1967 ; Barth 1969, par exemple). Deux éléments semblentnéanmoins se dégager qui permettent de mesurer la dimension novatrice de saréflexion au vu de la littérature française.

Dans L’idéologie raciste, le racisme est, en premier lieu, analysé commele produit d’une relation. Bien que Colette Guillaumin ne s’y réfère pas, onpeut de ce point de vue rapprocher cette perspective de la sociologie de Max Weber [6]. Cette proximité est notamment liée au caractère résolument compréhensif de son approche de la notion de race. À partir du moment où les acteurs de la vie sociale lui attribuent un sens et que ce sens modifie potentiellement leur comportement, il n’y a aucune raison de l’écarterpourvu qu’on le considère dans son sens sociologique. « La race est un signifiant »,dit-elle.

Mais la dimension spécifiquement relationnelle de son travail se joue sur un autre terrain, même si elle paraît moins accomplie parce que moins empirique que celle de Frederik Barth (1969). Elle investit en effet cette dimension en ce qu’elle ramène le racisme à des situations mettant en jeu des relations entre groupes minoritaires et majoritaires. Elle justifiera quelques années après le fait deparler de « groupe minoritaire »plutôt que de minorité, terme souvent employé en un sens exclusivement numérique (Guillaumin 1986) et alors plein de présupposés. De même que Georges Balandier parlait de « situationcoloniale » (Balandier 1951), Colette Guillaumin parle de « situation minoritaire ». Elle constate que les recherches sur le racisme ne portent pas sur les formes conscientes de racisme et se concentrent sur les groupes spécifiques visés. À l’inverse, le « groupe majoritaire » demeure généralement peu défini. On n’est pas Noir, Blanc ou Juif en soit, on l’estdans une situation où ce qualificatif prend un sens pour expliquer vosconduites. « Les groupes [altérisés]se trouvent être tous des groupes minoritaires, c’est-à-dire des groupes qui sont sociologiquement en situationde dépendance ou d’infériorité » (Guillaumin 1972a, p. 94). Leur définition par les individus relevant d’une majorité devient alors le support d’unenégation de l’individualité des « groupes minoritaires ».

C’est donc cette relation entre groupes majoritaires et minoritaires qui constitue le support de la racisation, ce qui justifie que Colette Guillaumin s’interroge sur la spécificité et la logique de construction des normes de cette domination par lemajoritaire. Pour elle, la race est justement ce qui permet au majoritaire de s’auto-identifier et d’affirmer sa permanence : c’est ainsi que les différences somato-biologiques deviennent des signifiants.

Néanmoins, ce qui semble peser le plus dans cette relation, c’est la dimension à la fois inconsciente ettue du racisme, produit d’un siècle d’histoire. Elle va jusqu’à définir le racisme comme « un fait de culture » (Guillaumin 1972a, p. 135) ou comme un « substrat idéologique » (Guillaumin 1972a, p. 172). Lemoment où elle s’engage dans un processus empirique est ainsi celui où elle semble le plus en conformité avec son temps. Son intérêt pour le langage demeure, eneffet, largement marqué par la perspective structurale : la langue y est d’abord significative d’un inconscient collectif, en l’occurrence un inconscientraciste qui ne se sait pas en tant que tel, mais que les mots trahissent. Influencée par la sémiologie barthienne, Colette Guillaumin porte le regard sur l’environnementlexical des catégories collectives ‘altérisées’ afin de souligner la dimension quotidienne du jeu des catégories dans la désignation des minoritaires. Cetravail sur l’activité discursive du majoritaire est construit à partir d’une enquête sur le travail d’un des principaux journaux populaires des années 1960et de la sélection de cent dix-huit numéros « focalisés sur l’autre ». Cette enquête empirique était probablement le moment où elle pouvait s’engager dans une objectivation des modes de racisation précédemment évoqués, en montrant comment des catégories, sans être à proprement parler raciales, permettent des racisations qui ne sedisent pas. Car il s’agissait en réalité d’analyser le travail d’intermédiaires culturels (notamment les journalistes) ou des vulgarisateurs dont l’intervention constitue un des relais potentiels à la diffusion des catégories collectives racisées ou ethnicisées dans la construction des représentations sociales.

Colette Guillaumin y analyse néanmoins, avec beaucoup de justesse, les connotations, les qualifications individuelles et collectives, les formes de généralisations… permettant dessaisir les implicites des discours pour découvrir « ce qui est latent ». Elle note ainsi une inflexionsignificative des discours entre les années 1950 et 1960 en décrivant rienmoins que les formes prises par le « masquage »(Guillaumin 1972a, p. 219) du racisme. Ce « masquage » se niche notamment dans la façon dont lesminoritaires sont nommés, en référence aux catégorisations considérées (consciemmentou ouvertement) comme « désignant des différences somato-biologiques ». Interprétant ces désignations comme un refus de l’individualité [7], elle constate que ce déni est néanmoins l’objet d’untravail de censure plus ou moins fort en fonction des catégories visées. Alorsque la catégorisation ‘femme’ n’est nullement censurée, celle de ‘juif’ l’est de manière particulièrement forte, les autres ‘groupes altérisés’ renvoyant àdes situations intermédiaires. Elle perçoit dans cette censure, qui n’est riend’autre qu’une autocensure, le signe de la culpabilité évoquée plus haut et qui semble donc absente de la domination masculine.

En partant du présupposé de la croyance en l’idée de race constituée comme une réalité matérielle, construit comme tel par les sciences naturelles et les sciences sociales [8], elle met au jour les formes prises par l’idée de nature qui irrigue les notions de race et de sexe dans les rapports sociaux. L’article coécrit avec Marion G. O’Callaghan (1974, p. 199) établit d’ailleurs que la question des rapports entre race et culture « porte sur l’invention de l’idée de ‘groupe naturel’, son origine, son usage, ses applications », etpermet d’appréhender ce qu’est la notion de race, le fait social de race. Lelien analogique effectué pour déconstruire les notions de sexe et de race luipermet de démontrer que ces notions sont des formations imaginaires,juridiquement entérinées (institutionnalisation par des lois interdictives, discriminatoires, ségrégatives) et matériellement efficaces en ce que cettecatégorisation technico-juridique inscrit la domination dans le corps des individus en désignant leur place de dominé sans désigner, symétriquement, une place audominant (1992, p. 185-193). C’est précisément cette intrication dumarquage corporel et de sa fixation catégorielle et catégorique qui est au cœurdu rapport social pourtant invisibilisé grâce à l’idée de Nature. En cela, le passage du paradigme théologique au paradigme scientifique à partir du XVIIIe siècle a recomposé, sous d’autres formes, la légitimation des classements sociaux et sexués à partir de traits somato-physiologiques. Lacroyance en l’évidence de différences entre « groupes naturels », tout comme l’invention de « l’idée de nature » ne peuvent être séparés de la domination et de l’appropriation d’êtres humains.

 


[1] Sondeuxième ouvrage portant sur le genre Sexe, race et pratique du pouvoir : l’idée de nature (1992b) est en effet un recueil d’articlesécrits dans les années 1970 et 1980.

[2] Nombrede ses textes ultérieurs sur le racisme demeurent des ajustements et desprécisions qui n’entameront pas l’argumentation globale de L’idéologie raciste.

[3] Àl’exception d’un texte de Michael Banton (1967 ; trad. française 1971).

[4] ColetteGuillaumin continuera notamment sa réflexion sur Gobineau dans sa préface à lanouvelle édition de L’origine des espècesde Charles Darwin en 1980.

[5] JeanBoissel, Gobineau, polémiste, Paris,J-J Pauvert éditeur, 1967.

[6] Latraduction française d’Économie et société, où figurentles pages fournissant une grille de lecture des questions ethniques, n’intervientqu’en 1972. Colette Guillaumin ne cite pas cet auteur dans sa bibliographie,mais elle traduira néanmoins, avec Léon Poliakov, en 1974, le « Commentaireà Ploetz » de Max Weber, Cahiersinternationaux de sociologie, vol. 56, 1974, pp. 115-126.

[7] « Leracisme débute lorsque l’on perçoit un individu comme le petit bout d’unecommunauté », dira-t-elle lors d’un entretien que nous avons réalisé avecelle le 16 juin 2005.

[8] Dansl’article coécrit avec Marion G. O’Callaghan (1974), elles instruisent lacritique des propensions naturalistes des sciences sociales en analysant sestraces dans l’article de Claude Lévi-Strauss « Race et culture » (1971).

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