Philosophie d'Obama

La formation intellectuelle d'Obama est nourrie de la tradition libérale du constitutionnalisme américain. De celle qui fait une lecture progressiste et non originaliste de la Constitution. Un instrument au service des évolutions nécessaires pour les aspirations nouvelles et le bien commun. La démocratie n'est pas seulement un régime de droit mais un mode de vie.

La philosophie politique d’OBAMA, notes de lecture :

Reading Obama, Dreams, Hope, and the american political tradition,

Princeton university press (2010)

Par James Kloppenberg,

 

Au moment où Obama va quitter la Maison Blanche et où chacun pourra mesurer ses succès et ses échecs, il est important de revenir sur les racines intellectuelles de cet homme politique qui s’inscrit de manière si profonde dans l’histoire intellectuelle américaine. Obama est incontestablement un intellectuel en politique, une sorte de « philosophe roi » au sens platonicien, ce que le principal intéressé contesterait certainement avec la plus grande vigueur, tant « les élites intellectuelles » sont perçues négativement par le populisme ambiant qui lui a choisi un successeur « assez différent ». 

Le livre de Kloppenberg donne des perspectives passionnantes sur le parcours intellectuel d’Obama et retrace les débats intellectuels vécus et animés par le Président sortant notamment sous l’ère Reagan (1981-1989). Obama a été au centre de ces débats au moins pendant les deux années passés à la Harvard  law school en 1988 et 1989 puisqu’il a été d’abord le rédacteur en chef puis le premier président noir de la Harvard law review (HLR).

Débats constitutionnels autour de la Cour suprême qui, après les nominations de Reagan, l’a propulsée vers la « droite », effectuant un virage complet par rapport à la Cour dite « Warren » (1953-1969) qui s’était illustrée par son activisme judiciaire en faveur de changements sociaux et sociétaux.

La polémique portait sur l’origine et les sources du droit. D’un côté les « conservateurs » qui en tenaient  pour « l’intention originelle » des Pères fondateurs qui fait de la Constitution la dépositaire de vérités intemporelles, de principes fondamentaux  et immuables,  comme les droits individuels, particulièrement le droit de propriété, la résistance à l’emprise du gouvernement etc…; de l’autre « les libéraux », inspirés par une tradition qui remonte à William James, Dewey, Oliver Wendell  Holmes Jr[1] et Louis Brandeis[2] qui voient la loi comme un moyen de résoudre de manière pragmatique les problèmes sociaux, comme un produit de l’histoire et d’une culture et nullement comme la dépositaire de vérités éternelles. Pour eux, les lois sont des règles faites pour faciliter les relations sociales et elles doivent répondre à des aspirations nouvelles.

 C’est bien sur cette tradition libérale, issue aussi du New deal, que  la Cour Reagan a entendu revenir pour défendre les principes du libre marché et consacrer des vérités éternelles et immuables, luttant en sorte contre l’entreprise pragmatique et libérale de déconstruction  au sens où Nietzsche l’a pratiquée, lui qui philosophait à coups de marteaux contre des  « vérités » soit disant éternelles qui sonnaient le creux.

 C’est cette ambiance qu’Obama rencontre à la Harvard Law school. Les progressistes vont s’appuyer sur le républicanisme civique, les communautariens et la société démocratique délibérative en faveur du bien commun. Ce courant est très bien incarné par le livre de Gordon Wood, La création de la République américaine[3]  qui démontre que les Pères fondateurs  américains ont été animés par la  passion de la vertu civique autant que par la liberté. Leur problème n’était pas seulement d’affirmer leur liberté par rapport à la Grande Bretagne mais aussi d’établir une société d’égalité et de justice comme fins du gouvernement, une société dans laquelle l’intérêt personnel et l’intérêt collectif seraient équilibrés. Comme le montre Gordon Wood, les Etats unis étaient destinés dès le départ à être une démocratie dans laquelle le peuple délibérerait ensemble de manière à trouver le sens de la justice et du bien commun.

 En d’autres termes, les valeurs ne sont pas données de toute éternité mais sont à découvrir collectivement dans une société de délibération et de discussion permanentes. Ce que découvre Obama à la Harvard Law school, c’est la place centrale occupée par la délibération, l’importance de l’égalité sociale aussi bien que de l’égalité politique et de la participation des citoyens eux-mêmes à ce processus. Sans des normes communes encadrant l’usage de la liberté individuelle, celle-ci dégénère en licence. Contre les conservateurs qui insistent sur la sainteté des droits individuels, des gens comme Sunstein et Michelman font renaitre les préoccupations éthiques plus larges des pères fondateurs.

 Quelqu’un comme Sunstein[4] fait revivre un autre aspect du pragmatisme à savoir que le sens et la signification d’une loi ne sont jamais évidents par eux-mêmes. Par conséquent elle a besoin d’être interprétée. Mais du coup, l’interprétation elle-même a besoin de fondements interprétatifs qui ne peuvent reposer que sur des normes sociales, une culture et un contexte. Les juristes doivent abandonner l’illusion qu’ils peuvent se contenter étroitement des précédents dans la tradition de la Common Law. Quand des principes s’opposent, il faut avoir une approche pragmatique de manière à promouvoir les buts du gouvernement délibératif, en évaluant comme le recommandait W. James les conséquences des décisions judiciaires.

 Obama s’est inscrit dans cette lignée quand il était président de la Harvard law review. Dans le volume 104 paraît notamment un article de Michelman[5] en hommage au juge Brennan[6] à la veille de sa retraite. Brennan avait compris que la liberté est un problème politique et social et pas simplement une affaire de condition personnelle qui exige de prendre au sérieux le point de vue des autres, de même que les revendications et les perspectives qui ne sont pas les nôtres. Brennan est un juge animé par une responsabilité éthique, c’est à dire par la  possibilité d’être en empathie avec les autres, qui comprend et respecte ses adversaires de manière à trouver si possible un terrain commun.

 Tout au long de sa présidence de la Revue (1989) la bataille a fait rage entre progressistes et conservateurs sur des questions aussi importantes que l’avortement, « l’affirmative action », l’éducation, les prières à l’école, l’immigration, les droits des gays et le contrôle des armes.

 Les conservateurs et les troupes de choc du reaganisme ont édité pour réagir aux libéraux un volume entier « Confronting the Constitution », sous la direction d’Allan Bloom, lui-même d'inspiration straussienne, qui dénonçait les universitaires sous l’influence des pragmatistes, des historicistes, des marxistes, des freudiens et des existentialistes qui éloignaient   la Constitution de ses fondements du droit naturel, tels que défendus par Leo Strauss et John Locke.

 Sous la direction d’Obama la Harvard Law Review  n’a cessé de mettre en avant le potentiel de la philosophie du pragmatisme  et du républicanisme civique  ainsi que de la démocratie délibérative  comme les meilleures moyens  pour concilier les différences. En particulier l’article de Lawrence Tribe (1989) « la Courbure de l’espace constitutionnel »[7] fourmille des thèmes qui ont animé la culture d’Obama :

 -    En premier lieu le thème selon lequel l’équité fondamentale d’une société se mesure à la manière dont elle traite les plus défavorisés. Ce      concept d’équité qui remonte à la Bible a été remis au goût du jour par Rawls (théorie de la justice 1971).

-    En second lieu le thème selon lequel la loi n’habite pas un espace éternel et immuable. Comme toute une tradition, W.James, Holmes, Brandeis, Dewey et les plus jeunes, Sunstein, Michelman et Tribe lui-même, il convient d’attirer l’attention sur les circonstances  particulières dans le cadre desquelles, comme toute idée et toutes formes, la loi fonctionne…Lawrence Tribe[8] rejette l’originalisme et partage le point de vue historiciste qui été celui de Thomas Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques[9], livre qui a eu une énorme influence intellectuelle.

 Reprenons ces deux thèmes :

 1/ un héritage Rawlsien

 Bien que les américains aient toujours été désorientés par l’idée que les valeurs puissent varier dans le temps et selon les cultures, Obama a toujours pensé que cela correspondait à sa propre expérience et était conforme à sa compréhension de la démocratie américaine.

Cela le conduit à contester les principes universels et épouser le perspectivisme, c’est-à-dire l’idée que toute chose est conditionnée par l’endroit où l’on se trouve. Il n’y a pas de point de vue privilégié et objectif qui soit hors d’une culture particulière et de ses valeurs. Toutes les idées et les croyances doivent alors être historicisées. Cet engagement en faveur du pragmatisme et du pluralisme  conduit Obama à essayer de construire lentement une position, à travers les compromis  et les consensus  difficiles. La démocratie implique une bataille avec les différences de manière à atteindre des accords toujours provisoires et susceptibles d’être remis en cause.

 Obama a certainement été très influencé également par les principes du livre de Rawls paru en 1971(Theorie de la justice) :

- Le premier est un principe d’égalité entre les doits et obligations de chacun.

- Le second est un principe de différence : les inégalités sociales et économiques sont justes seulement si elles profitent aux plus désavantagés et si elles sont attachées à des fonctions et des positions ouvertes à tous conformément au premier principe.

 Ce deuxième principe est en accord avec l’expérience d’Obama comme animateur de quartier à Chicago pour lequel ce sont les gens du « fond de la casserole » (the bottom of the heap), ceux qui manquent de tout pour réaliser leur projet qui doivent être l’objet de la politique sociale. Un gouvernement démocratique doit faire en sorte que ses ressources soient consacrées à améliorer la situation des plus démunis et non à récompenser la situation des plus puissants. Si les droits sont importants, de même que la liberté (premier principe si l’on peut dire), il n’en demeure pas moins que dans une perspective civique il faut aussi qu’il y ait un engagement pour l’égalité et l’équité. L’égalité doit marcher de conserve avec la liberté sinon il n’y a pas de démocratie. Et les américains savent qu’il y a, enracinée dans leur histoire, cette recherche d’un équilibre entre la liberté et l’égalité, les droits et les obligations, le soi et le commun. Rawls est un réaliste comme Madison. Si la République se nourrit de vertu civique, elle doit pouvoir survivre à la cupidité humaine, péché originel de l’égoïsme.

 Si les progressistes ont largement approuvé le principe de différence (Michelman dans son portrait  du juge Brennan), les conservateurs l’ont attaqué…en soutenant qu’en fait le deuxième principe anéantit le premier…Car l’impôt progressif diminue l’incitation individuelle au travail et les chances  de ceux qui travaillent plus d’avoir leurs droits garantis. Les dispositions sociales siphonnent les ressources des individus les plus créatifs et les plus productifs, limitent la productivité et du même coup moins de richesses est créé pour que tout le monde puisse en jouir.

 Après l'ensemble de ces critiques (y compris féministes...) Rawls révisa sa théorie de la justice dans une série d'articles publiés en 1987 et dans un livre Political liberalism (1993), en relativisant l'universalité de ses deux principes de justice en disant que ce sont des principes pour nous....et en soutenant qu'ils ne dérivent pas d'une raison abstraite mais de notre culture politique, jusques y compris nos institutions les plus importantes et nos traditions historiques ainsi que l'interprétation qui en a été faite...Il est conscient que la pluralité et l'incommensurabilité de nos conceptions du bien caractérisent la culture américaine et structure la pensée des philosophes en matière d'idée de la justice. Rawls, comme Obama devient un pluraliste. Il abandonne les principes universels au profit d'un consensus construit par compromis et recoupement d’idéologies contradictoires et de doctrines religieuses et philosophiques incompatibles.

 La justice n'est plus le produit d'une raison universelle appuyée sur un point fixe mais une construction progressive entre idées radicalement antagonistes qui doivent chercher à se faire approuver devant un forum public par discussion, délibération et confrontation. L'idée de justice demeure alors seulement une sorte de fiction utile

 Cependant malgré les critiques, on peut dire que cette fiction, l'idée qu'il pourrait y avoir un consensus n'a cessé de hanter la réflexion américaine particulièrement au lendemain de la seconde guerre mondiale et après la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948). Elle se fondait sur le bon droit des alliés dans leur lutte contre le nazisme. Et ce mouvement connait son apogée aux Etats unis dans le mouvement pour les droits civiques, qui veut mettre fin à la ségrégation raciale et saper les fondements de la législation Jim Crow[10] ayant sévi de 1825 à 1964...

 Il n’en reste pas moins qu’Obama a appris des leçons identiques à celles de Rawls:

 -    il partage avec Rawls ses premières idées sur l'importance des communautés

-    il partage ses idées de la théorie de la justice, ses deux principes de liberté et d'égalité et de la nécessité de limiter autant que possible le fossé entre riches et pauvres

-    il partage aussi les idées du Rawls de la fin de Political liberalism, à savoir que les  valeurs ne s’originent pas directement dans la nature ou dans la raison mais émergent d'une réflexion attentive  sur sa propre culture et sa propre expérience historique

 Obama offre un exemple rawlsien de pragmatisme: " Quelles que soient nos convictions, dès lors que nous entrons dans le cercle du débat public, nous devons présenter des arguments à nos concitoyens qu'ils puissent trouver convaincants, quelles que soient leurs propres croyances. Une société pluraliste  et une démocratie libérale n'offrent pas d'autre alternative ".

 Obama garde une sorte d’ambivalence : il est persuadé que nous sommes dans une société plurielle qui ne détient pas la vérité; que les opinions s'affrontent; qu'il est nécessaire de poursuivre le débat et d'entendre toutes les parties car il n'y a pas de vérités éternelles; et pourtant il continue à être fasciné par l'idée d'une justice universelle, certes une fiction utile même s'il sait que c'est peut être une illusion.

 2/ Un héritage relativiste et historiciste

 Il n'est pas surprenant que quelqu’un comme Obama se soit intéressé à la question constitutionnelle. A la fin de « Les rêves de mon père »[11] il décrit la loi comme l'enregistrement d'une longue conversation, d'une nation qui argumente avec sa conscience. Il défend l'idée d'une Constitution comme conversation infinie car elle le fruit d’une série de compromis entre les pères fondateurs qui divergeaient sur un certain nombre de points. Par conséquent ils ont laissé la Constitution ouverte à toute  modification future.

 Obama reprend à cet égard une phrase de Madison qui concerne la valeur et la nécessité de l'ouverture d'esprit dans une démocratie. Il faut rester ouvert à la force des arguments. Et personne n'est obligé de tenir à ses opinions plus longtemps qu'il n’est persuadé de leur vérité. D'où le rejet de l'originalisme chez Obama qui se sert de Madison pour penser que la Constitution est à un moment donné un équilibre entre des intérêts qui entrent en conflit et non un concentré de valeurs éternelles qu’il y aurait à répéter éternellement .

 A cet égard le livre de Cass Sunstein, « the partial Constitution » et celui de Tribe et Dorf « On Reading the constitution » ont été d’une importance capitale.

 Sunstein montre comment Madison était persuadé que le processus de délibération, s'il demeure infiniment ouvert peut  produire des résultats différents et de meilleure qualité  que n'importe quelles idées surgissant entre les factions de citoyens présents en personne  dans une assemblée. Le  régime représentatif n'est pas un second best par rapport aux intérêts directs des citoyens mais est au contraire un trait distinctif de la démocratie  qui valorise la discussion et la persuasion[12].

 Le processus de délibération, particulièrement lorsqu'il met ensemble des gens qui viennent d'horizons différents, de différentes convictions et aspirations, rend possible une métamorphose impossible à réaliser par tout autre forme de manière de décider. Obama partage l'idée qu'une Constitution est une forme d'assemblage construit à la hâte et un résultat de débats brûlants . Ce n'est pas un produit des principes mais le résultat du pouvoir et des passions. La Constitution est pleine de traces de ces débats et de ces arguments qui s'opposent qui viennent de différentes sources : la bible, la philosophie écossaise, le droit naturel, la common law anglaise, la tradition républicaine civique.

 Il y a là une véritable contingence du document constitutionnel, une historicité qui nous laisse libre d'affirmer nos valeurs sans être encombrés par une fidélité aux traditions d'un passé lointain. La machinerie institutionnelle n'est pas là pour nous donner des réponses toutes faites mais pour nous forcer à entrer dans une conversation. Et rien ne serait plus dangereux que de geler des principes intangibles ce qui mettrait en cause justement ce processus d'ouverture et de faillibilité qui nous oblige à examiner constamment nos intérêts et nos raisons.

 Cette voie emprunte beaucoup au pragmatisme Jamesien chez Obama : elle est une sorte de creuset dans lequel se rencontre un anti fondamentalisme, un historicisme, et l'expérimentation de la democratie.  Options qui s'accompagnent d'une certaine humilité et du rejet de toute vérité absolue. En somme le bien commun ne préexiste pas aux discours qu'on tient sur lui. Ils s'affrontent et le bien commun change de conception au fur et a mesure de la discussion. Madison répète constamment ( n° X, LI et LVII) que le bien public est le but de la Constitution et le résultat des débats entre les représentants. C'est la querelle des parties selon Hamilton qui peut promouvoir la délibération et la prudence.

 Obama « understands that disagrement is more american than the appel pie ». La volonté de parvenir à des compromis acceptables au lieu de vouloir une victoire totale sur ses opposants est une caractéristique de la la culture américaine. Tocqueville soulignait qu'il en va à l'inverse chez les français et s'émerveillait de la volonté déployée par les américains  de différents horizons de parvenir à trouver un terrain commun.

 Obama est resté fidèle à l'idéal démocrate hérité du New deal et de Roosevelt, de l'impôt progressif et de la régulation de l'économie et de fait ce n'est pas grâce au marché libre que les écarts de revenus se sont réduits à compter du New deal  mais par l'impôt progressif, la régulation de l'économie, le rôle de l'Union et un investissement massif pour une éducation meilleure.

 C'est une tradition américaine (John Adams et Thomas Jefferson) que de penser que la démocratie ne pourrait se maintenir que si une certaine égalité des conditions était réalisée. Elle vient d’un héritage puritain de méfiance contre la richesse excessive. Et ce n’est pas un hasard si en 2002, dans sa campagne pour être élu au Sénat, Obama a mis en avant les thèmes inspirés du programme de Roosevelt: un salaire décent, une couverture santé, de bonnes écoles, la sécurité et la sûreté intérieure et extérieure, un environnement sain, du temps pour ses enfants, une retraite digne et respectée.

 Enfin Obama défend également une idée de la liberté qui n'est pas une idée négative, au sens de «ne pas être empêché de » ou «être laissé libre de » mais une idée positive, au sens de « la possibilité de » dans la tradition tocquevillienne, celle de Madison, de Adams, De Dewey  et de Brandeis. Par conséquent le gouvernement a besoin d'un engagement fort au service des citoyens. Il doit être animé nécessairement d'une vertu civique et d'un engagement en faveur du bien commun.

 Il est tout à fait remarquable que cette philosophie pragmatique d’Obama au sens où la vérité de l’action politique doit se mesurer à ses conséquences sur la vie des gens rejoigne une certaine forme d’humanisme religieux où chaque être doit être considéré à l’image de dieu lui-même. A cet égard il vaut la peine de lire l’entretien en deux volets entre entre Marilynne Robinson et le Président Obama paru dans la New York review of books[13] en 2015 dans lequel ils font part tous les deux de leur éducation dans une petite ville américaine, par des parents et grands parents pénétrés de valeurs domestiques comme le travail acharné, l’honnêteté, l’humilité et qui tentent seulement de faire de leur mieux, très éloignés des valeurs de la célébrité, de l’enflure et de la vantardise qui marquent notre temps présent.

 Et le Président dit être frappé par le fait qu’il existe encore aujourd’hui « au coin de la rue » des gens qui se soucient les uns des autres, dans les écoles, les quartiers, aux urgences à la manière dont on aimerait que la Démocratie se comporte, mais qu’il existe un énorme fossé entre la façon dont nous parlons de notre vie de tous les jours et la vie politique « à Washington ». Il reconnaît qu’il s’est demandé tout au long de sa carrière politique comment on pouvait combler ce fossé. Comment traduire le fait que telle personne se porte au secours de son voisin qui est malade sans même y réfléchir, dans des termes budgétaires au bénéfice de la sécurité sociale ? Comment faire comprendre aux gens qui s’occupent aussi bien qu’ils le peuvent de leur enfants, pour  qu’ils aient une bonne éducation, un bon travail, des perspectives d’avenir que cela est lié en droit à des politiques publiques complexes dont seul le Gouvernement peut maitriser les enjeux. Comment faire comprendre que le Gouvernement n’est pas l’ennemi mais le pourvoyeur des services scolaires ou hospitaliers ?

 Peut être est-ce là la faiblesse de ce Président si intelligent et si réfléchi de ne pas avoir trouvé la manière de combler le fossé entre ses convictions humanistes progressistes héritées d’une longue tradition américaine libérale et leur traduction en politiques publiques qui exigent sans doute plus de rouerie, plus de sensibilité aux rapports de force,  plus de manipulation. Mais pour cela il faut sans doute être Lincoln.

 


[1] Il fut juge à la Cour suprême de 1902 à la fin de sa vie en 1935. Critique du droit naturel et du formalisme, il pensait que le droit n’est pas le fruit de la logique ou d’une essence immuable de l’homme mais de l’expérience. « Ce que les juges font, rien de plus, rien de moins, voilà ce que j’appelle le droit ».

[2] Avocat puis juge à la Cour suprême de 1916 à 1939. Il est connu pour le type d’argumentation qu’il pratiquait, qui ne s’appuie pas seulement sur la théorie juridique mais sur les réalités sociales et historiques. Il a été un défenseur actif des droits des salariés

[3] La Création de la Républicaine américaine, Gordon Wood, 1969, trad. Française Belin, Paris 1991

[4] Cass Sunstein, juriste et philosophie américain, spécialiste de droit constitutionnel, professeur à l’université de Chicago et de Harvard

[5] Frank Michelman, professeur émérite de philosophie politique et juridique à Harvard.

[6] William joseph Brennan, juge à la Cour suprême des US de 1956 à 1990, leader de l’aile libérale de la Cour opposé à la peine de mort et défenseur du droit à l’avortement. L’antithèse d’Antonin Scalia

[7] « The Curvature of constitutional space : what lawyers can learn from Modern physics,  n°103

[8] Lawrence Tribe est professeur de droit constitutionnel à Harvard. Il est l’auteur d’un ouvrage important « Le droit constitutionnel américain » (1978)

[9] La structure des révolutions scientifiques, Thomas Kuhn, 1962, traduc. Fr.1972, Flammarion

[10] L’expression Jim Crow, qui vient d’un personnage popularisé par une chanson de 1828, est utilisée pour designer toutes les lois de ségrégations raciales qui ont été abolies définitivement par le Civil rights Act de 1964

[11] Les rêves de mon père, l’histoire d’un héritage en noir et blanc, les presses de la Cité, Paris 2008

[12] Voir particulièrement le Fédéraliste, n°X, (Madison), Economica Paris 1988

[13] http.nybooks.com/articles/2015/11/05/president-obama-marilynne-robinson-conversation/

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