Ceci est un homme

Gaspard de la nuit, un livre d'Elisabeth de Fontenay. Qu'est ce qu'être homme lorsqu'on est exilé de la subjectivité? Seulement un vivant? D'abord un vivant? A l'occasion des mots mis sur un frère plongé dans le dénuement, l'auteure revisite certains philosophes, Descartes, Foucault, Heidegger. Silence des hommes et Silence des bêtes. Un anti humanisme véritablement sensible. A lire

Le cheminement solitaire d’une souffrance, celle de Gaspard Hauser, recueilli adolescent en 1828 à Nuremberg hagard, marchant à peine, ne disposant que de quelques mots mais aussi le Gaspard de la Nuit d’Aloysius Bertrand de 1842, sont les histoires qui ont inspiré Elisabeth de Fontenay pour parler d’un frère. La nuit de Gaspard est celle d’un soi qui n’a pas accédé à la condition de sujet, à la possibilité ordinaire et prodigieuse de dire « je ».

 La musique   qui traverse ce livre, fait volontairement de pièces et de morceaux, ne forme pas un discours mais tisse une mélodie de mots qui tente de restituer la fascination pour un être humain, une ombre « exilée de la subjectivité, de la réciprocité, et pour tout dire de la réalité ». Un idiot au sens des grands romans russes, mendiant, ou innocent comme Shylock qui clame son humanité dans son dénuement. L’expression d’une sensibilité qui fait du démuni, un vivant quand même. Hier, on aurait dit un arriéré, un retardé, un fada, un idiot ; aujourd’hui, peut être, un autiste bien que ce diagnostic n’ait jamais été porté sur Gaspard de Fontenay ;

 Avec ce frère qui n’a pas accédé à la subjectivité, Elisabeth de Fontenay reprend une question qui n’a pas cessé de l’animer depuis qu’elle découvert chez Adorno et Horkheimer que la « bêtise » est d’abord une cicatrice qui caractérise la déficience intellectuelle comme une blessure et permet de rapatrier l’impuissance mentale dans l’histoire d’un être véritablement humain. Comme l’escargot qui rentre ses antennes face à la violence. La bêtise c’est l’abêtissement, la violence qui a empêché un être de vivre et s’est recroquevillé. Comme un cri déchirant, celui que son frère articula une seule fois distinctement, à table, avec son père qui le fascinait (terrorisait ?) « Mais laissez-moi vivre » !

 Gaspard est aussi le nom d’une profonde honnêteté intellectuelle chez Elisabeth de Fontenay. Il lui permet de réviser voire de rétablir la perspective sur ses parti pris philosophiques. Comme Nietzsche, elle finit par avouer qu’elle ignore « ce que sont les problèmes purement spirituels ». Nos pensées et nos prises de position sont d’abord des corps à corps. Elle a refusé l’idéologie du tout génétique qui est associé à la prédetermination ou à la fixité au profit de ce qui nous constitue comme histoire singulière parce que c’est le seul moyen de survivre, d’agir, d’y croire. De croire par exemple, comme la mère de Gaspard, que jouissant d’un environnement naturel, occupé à traire des vaches, dans une sorte de romance rousseauiste, elle pourrait le faire revenir parmi ses frères humains. Ce fut un échec mais avait elle un autre choix pour ne pas rendre les armes. Les postions éthiques se partagent, non entre la vérité et la fausseté, mais entre ce qui permet d’agir et ce qui accule à la résignation.

 De même Élisabeth de Fontenay prend-elle ses distances avec Foucault qu’elle a pourtant beaucoup admiré quand ce dernier dénonce l’asile de fous, véritable assujettissement au pouvoir normatif du médical. Car l’asile est « en même temps » la possibilité pour Pinel de réintégrer les déments parmi les êtres humains et d’en faire des malades qu’on se propose de soigner ». On ne peut pas dire simplement comme le fait Foucault que la contention morale remplace la contention physique.

Plus déchirant encore peut-être, pour l’auteure, ce sont les quelques lignes qu’elle consacre à Heidegger qui a si profondément nourri sa pensée et dont elle a toujours refusé, malgré les travaux récents, d’y voir l’introduction du nazisme dans la philosophie. Et c’est l’humanité de son frère Gaspard qui l’a contrainte à douter de la rupture opérée par le philosophe de Fribourg entre l’homme et le vivant. Si l’être làde homme, son essence, est d’être pour la mort, comme l’écrit le philosophe, l’homme serait coupé des vivants et devrait se constituer comme   pur rapport au sens de l’être. Mais si on destitue de l’être, les êtres seulement vivants, n’y a-t-il pas là une voie ouverte vers l’élimination des faibles, des handicapés mentaux qu’on peut traiter comme des animaux, ces pauvres d’esprit, indignes de vivre ? Contre Heidegger, Élisabeth de Fontenay désire ardemment, sous la figure emblématique de son frère, arrimer l’être à la vie, au désir de persévérer dans son être qui relie quelque part l’homme à l’animal, quelle que soit la conscience qu’il a de la mort.

Peut-être, est-ce là l’affirmation la plus frappante du livre « Et voici qu’il me faut assumer une évidence qui peut sembler brutale mais dont la fondamentale douceur rend compte à la fois de ma sollicitude pour les bêtes et de la pitié pour Gaspard. L’attention philosophique à l’histoire immémorial du pâtir animal a trouvé son origine dans une méditation sur le quasi mutisme de mon frère ».

Du coup, Mme de Fontenay affronte le rapport ambigu qu’elle entretient avec Descartes. On peut d’une part lui savoir gré de son dualisme entre l’âme et le corps qui fait que tous les hommes , à égalité, aussi fous et hébétés qu’ils soient, sont toujours déjà dans  le langage alors que les corps et les choses sont en dehors ; et d’autre part , contre Descartes, l’auteure a voulu restituer une certain forme de continuité entre les hommes et les bêtes, une forme de gradualisme qui interprèterait la privation du langage chez l’animal comme le seul silence des bêtes ; plutôt dire à celui qui toque à la porte et se heurte au silence, que le locataire ne répond pas plutôt qu’il n’y a personne. Élisabeth de Fontenay fait face avec courage à cette aporie : pour sauver l’éminente dignité de tous les hommes même les plus démunis, Descartes est obligé d’exclure les animaux. Et l’auteure n’a jamais voulu rejoindre les contemporains anticartésiens qui dénoncent la mécanisation du vivant pour mieux asservir les animaux au désir des seuls possesseurs d’une âme et du langage. Car Gaspard lui a appris qu’il y a un monde entre le manque d’a propos des paroles de son frère et celui des perroquets. Et on voit la philosophe se réclamer d’un « en même temps » cartésien pour sauver son frère comme un humain et anticartésienne en raison de la des-animation des animaux par le philosophe. Dans une belle formule, elle dit « C’est grâce à Descartes que j’ai sauvegardé l’humanité de Gaspard et c’est grâce à Gaspard  que j’ai absolument dit non à l’animal machine ».

Il y a dans ce livre une très belle méditation contre ce qui nous semble aller de soi : le propre de l’homme. Cette idée est si commune dans la philosophie que l’homme c’est le feu, l’écriture, les mains, le langage, l’imitation, la liberté, la perfectibilité, le travail, le mensonge, le rire, l’accouplement de face, …. que tous ceux qui seraient privés de l’une ou de l’autre de ces caractéristiques devraient être exclus de l’humanité. Gaspard aurait échoué à tous les critères. Les animaux ensuite, car « c’est d’un seul et même geste sans cesse réitéré qu’on a séparé les hommes des animaux et qu’on a relégué des catégories d’hommes ». Mais si cette pensée a conduit l’auteure à une hostilité envers tous les humanismes, elle n’a pas été conduite pour autant à un anti humanisme radical qui abandonnerait toute frontière entre l’homme et l’animal. Car malgré tout, Gaspard lui apprend une certaine « proximité de ce lointain » et c’est aussi à cette étrange créature que l’auteure doit une attention passionnée aux animaux et à leur condition.

Cette très belle autobiographie de mon frère par sa sœur s’achève par une méditation forcément commune : comment chaque être négocie-t-il lui même tout au long de son existence avec son moindre être ? Comment puis-je persévérer dans mon être malgré mes blessures, celles de l’enfance comme celle de l’adulte, comme puis je exister malgré la vieillesse, les infirmités, les aphasies, la paralysie ? Comment puis je négocier avec mon propre anéantissement, voire mon effondrement comme celui de Nietzsche, qui survivra 10 ans hébété, à sa folie de Turin après s’être précipité au secours de son frère le cheval fou, battu par son maitre. La question n’appelle pas de réponse sinon une énigme qui vaut celle d’Œdipe ou de Primo Levi si c’est un homme.

 

 

 

 

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