Constance Debré, le dépouillement....

Un roman de Constance Debré. Un livre fort, beau, écrit nerveusement, comme dans l’urgence d’être, ou de désêtre, « profond et  froid comme un dard. » Comment être soi. Se dépouiller de tout. Même d'être mère. Pour écrire. Ne plus être prisonnier du regard et du désir des autres.

Constance Debré, Love me tender,

Flammarion, janvier 2020

 

Constance Debré, le dépouillement.

 

Love me tender le dernier livre de Constance Debré emprunte son titre à la fameuse chanson d’Elvis Presley, « love me true, love me long » . C’est un roman où on ne s’aime jamais longtemps. Quant à savoir si ces amours sont vraies, ce serait encore plus compliqué.

On sait comment s’appelle son ex, Laurent, dont elle a un fils, Paul. Mais son nom à elle, on ne sait pas, alors appelons la Constance. Mais c’est par facilité, car Constance c’est vous, c’est nous, c’est tous les autres. Constance c’est une fiction. Elle nage tous les jours, elle a « le dos et les épaules musclés, les cheveux courts, bruns un peu gris devant, le détail d’un Caravage tatoué sur le bras gauche, et Fils de pute, calligraphie soignée, sur le ventre » .

 Elle a quitté son mari, elle quitté l’hétérosexualité, son fils Paul est confié à la garde du Père car « on peut être père sans mère » selon Eschyle.  Son fils, elle ne peut le voir  qu’une heure de temps en temps, au sein d’une association familiale ; avec des étrangers qui écoutent la conversation entre la mère et le fils et qui notent sur un carnet. C’est une décision de justice et le fait d’être gouine, de squatter chez les uns chez les autres et de lire Hervé Guibert et Bataille, n’arrange pas votre cas aux yeux des juges. La justice est violente.

 Le livre est violent, de la violence d’un Caravage où Constance se ferait découper la tête par un Judith, grillé sur les charbons comme Saint Laurent, parfois crucifié comme saint André.

Le sexe est violent. L’amour est violent. Les relations aux autres sont violentes parce qu’ils attendent de vous quelque chose. Et ça c’est violent. Parce qu’il faut se conformer à leur désir sans savoir quel est le sien. On ne sait pas ce qu’on veut mais finalement on sait assez bien ce qu’on ne veut pas. L’autre est encombrant. Parfois on ne sait pas quoi en faire. Même son fils, on lui demande « to fulfill all my dreams, for my darling I love you ». Mais ça aussi ça s’arrête.  « Je ne vois pas pourquoi l’amour entre une mère et un fils ne serait pas exactement comme les autres amours. Pourquoi on ne pourrait pas cesser de s’aimer. Pourquoi on ne pourrait pas rompre. Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas s’en foutre, une fois pour toutes, de l’amour ». 

 Il y a une violence parce que la vie est violente et qu’il est difficile d’être soi, peut être et surtout pour une femme à qui « on dit ». On dit de ne pas publier le livre. « On me dit de ne pas parler des filles, on me dit de ne pas parler de cul, on me dit qu’il ne faut pas blesser Laurent, on me dit qu’il ne faut pas choquer les juges, on me dit de prendre un pseudo ». « On me dit qu’un enfant ça a besoin d’une mère, on me dit qu’une mère n’existe pas sans son fils….on me dit, on me dit, on me dit ».

 Le livre de Constance Debré est aussi une expérience de la solitude. Une façon d’être soi ; se détacher de tout, des appartements, du confort, des fringues, des bouquins, des gonzesses en multipliant les rencontres et les plans Q ; de ce père qui vit seul à Montlouis sur Loire, code postal, 37270, après la mort de sa femme gorgée de came.

 Mais est ce qu’on peut aussi renoncer à son fils alors qu’on l’aime, qu’on a joué avec, qu’on aime faire les courses avec lui…Est-ce qu’on peut dire non à tout, se dépouiller, marcher sur la lave brulante comme un personnage de Pasolini. Je ne sais pas si Constance Debré accepterait de reconnaitre qu’il y a quelque chose de profondément religieux dans ce parcours d’abandon, de dépouillement, lorsqu’on ne se sent plus guidé par les haleurs. Et tout ça pour quoi. Écrire ? Écrire encore ! Ecrire dépouillée !

 Finalement ne plus penser à Paul. Aimer peut être pour de vrai. Prendre un appart. Et puis il fera sa vie lui aussi… « Ce n’est plus un coup de poignard ». Rien n’est écrit. Tout reste à écrire.

 

Le livre est fort, beau, écrit nerveusement, comme dans l’urgence d’être, ou de désêtre, « profond et  froid comme un dard. » 

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