Macron et les ruses de la raison

Macron illustre ce que Stendhal et Hegel pensaient du Grand Homme. Celui qui coïncide avec ce qu'exigent les temps. Par ses passions, il veut ce que le peuple veut inconsciemment. C'est la ruse de la raison. L'esprit du monde se place un temps sur la tête de celui qui se trouve à point nommé pour bouleverser le monde ancien. La France veut l'Europe et le monde. Elle veut l'ouverture.

Macron et les ruses de la Raison

 

Il est des moments dans l’histoire où l’actualité rattrape la littérature ou la philosophie : Stendhal , Hegel ne sont ils pas venus , la semaine passée nous rendre une visite discrète ? A peine transposé, le début de la Chartreuse de Parme, nous parle du joli mois de mai 2017. En effet comment ne pas penser aujourd’hui au  Bonaparte de Stendhal !

« Le 7 mai 2017, le Président  Macron fit son entrée dans Paris à la tête de cette jeune armée de bénévoles qui venait de passer le pont du Carrousel, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles, César et Alexandre avaient un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont la France fut témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi ; huit jours encore avant l’arrivée des Marcheurs, les partis de l’ancien monde ne voyaient en eux qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes d’un Pouvoir usé, vieilli, fatigué: c’était du moins ce que leur répétait trois fois la semaine  un petit journal grand comme la main, imprimé sur du papier sale. »

N’y a-t-il pas chez Emmanuel Macron, la même jeunesse, la même énergie celle qu’on retrouve chez Fabrice del Dongo et Julien Sorel dont le modèle est Bonaparte ; avec la même urgence du destin qui frappe à la porte de l’histoire pour, d’un coup, renvoyer aux oubliettes du passé, tous les assis, les satisfaits, les ventres ronds, les rentiers de la politique qui ronronnent et plastronnent ; comme le lieutenant Robert de la Chartreuse, le nouveau Président semble rentrer, avec ses « semelles improvisées », dans les salons de la bourgeoisie de droite ou de gauche qui croyait à l’éternité d’un pouvoir partagé. Et tout d’un coup fini l’entre soi ! Du jour au lendemain les vieux sont balayés, Juppé, Fillon, Sarkozy, Valls, Hollande….

Jeunecandidat   qui ose s’affirmer européen alors que les autres ont glissé leur drapeau dans leur poche, qui affirme tout haut qu’il faut aller plus loin que la loi El Khomry, qui rejette les affrontements stériles et les débats indécents sur les maillots de bains. Il y a du héros stendhalien dans le nouveau Président lorsqu’on voit sa vitesse et son énergie, son impatience, sa certitude qu’il faut renverser les idoles, aller droit au but, cimenter les troupes autour de lui, susciter la ferveur, offrir sa personne sur les champs de batailles, bras en croix et regard haut dans le ciel, pour transpercer les vielles lunes.

Mais au delà de cela, et de son trajet qu’il a illustré comme celui d’une nouvelle Jeanne, pétrie de certitudes, à un âge où les autres jouent encore dans les cours d’école, il y une véritable aventure de la raison qui en dit long sur notre Histoire et ses ruses, comme l’aurait dit Hegel.

Car Macron a, depuis le début de sa courte marche, montré qu’il arrive toujours là où on ne l’attendait pas et pourtant là ou une nécessité invisible rendait inévitable qu’il fût. C’est chez Hegel le signe du Grand homme : celui de vouloir ce que veut le Peuple mais seulement de manière irréfléchie et donc impuissante.

 Il sait « ce qui est nécessaire et appartient aux possibilités du temps ». « L’esprit en marche vers une nouvelle forme est l’âme intérieure de tous les individus, il est leur intériorité inconsciente que les grands hommes portent à leur conscience ».

 Il est trop tôt pour dire encore quelle trace notre désormais président laissera dans l’histoire. Mais on peut déjà lui accorder le talent de provoquer un sentiment bien supérieur au  pouvoir de séduction qu’on lui reconnaît unanimement. Macron est philosophiquement jubilatoire. Pas seulement parce qu’il est intelligent- mais parce qu’il conjugue une audace empreinte de folie juvénile avec l’intelligence de ce qu’exige le Temps. Il fallait oser y aller au milieu des grévistes de Whirpool , la tête a portée d’un jet de boulon, en pleine conscience du risque pris.

 Ce mélange de courage et de lucidité qui le fait surgir à point nommé se paye d’une évidente solitude qu’il nous a déjà donné à voir et à entendre au pied de la pyramide et  au son de l’Hymne à la joie.

Ainsi vont les grands hommes : « le droit est de leur côté parce qu’ils sont lucides. Ils savent quelle est la vérité de leur monde et de leur temps. Ils connaissent le Concept c’est a dire l’universel qui est en train de se produire et qui s’imposera à la prochaine étape. »

Macron sait où il est, où il en est, et ce depuis le début de sa marche. Il sait ce qu’il veut  et c’est aussi ce que nous voulons « confusément » comme il le  dit dans « Révolutions ». «Je suis convaincu que notre pays a la force, le ressort, l’envie d’avancer. Il a l’Histoire et le peuple pour le faire ». Ce que le peuple français sait de manière irréfléchie c’est que « Nous sommes entrés dans une nouvelle ère. La mondialisation, le numérique, les inégalités croissantes, le péril climatique, les conflits géopolitiques et le terrorisme, l’effritement de l’Europe, la crise démocratique des sociétés occidentales, le doute qui s’installe au cœur de notre société : ce sont les symptômes d’un monde en plein bouleversement ». Et ce que peuple français veut c’est s’adapter à cette ère nouvelle et même s’il est pétrifié par la peur, il veut l’Europe et le Monde parce qu’il ne veut pas mourir au bord du chemin.

Quand le monde se convulse pour accoucher d’une forme neuve il laisse beaucoup de gens sur le bas côté, beaucoup d’égarés pris dans le destin négatif d’une sorte d’exode où se mêlent la peur  et la colère. Mais le grand homme fait fi de la colère, de la haine, de la vindicte, des ravages virulents du néant. Car ce qu’il veut est ce qui s’affirme dans le Peuple et qui pousse pour venir au jour.

 Mais il faut aussi rappeler la terrible leçon d’humilité faite aux grands hommes qui conclut la méditation hégélienne, passée l’euphorie que suscite le triomphe: «  Ce n’est pas le bonheur qu’ils ont choisi, mais la peine le combat et le travail pour leur but…leur but atteint ils sont tombés comme des douilles vides ».

 Car l’Esprit du Monde lui aussi est en marche. Son travail accompli il s’en va, pour se poser sur d’autres têtes.

 

Eric SPITZ, avocat et Thomas STERN, publicitaire et écrivain

      

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