Lire "Comprendre le malheur français" de Marcel Gauchet

Le livre d'entretiens de M.Gauchet avec E.Conan et F.Azouvi sur le malheur français met en avant la disparition depuis les années 70 et 80 du modèle français d'un Etat puissant mélange de jacobinisme et de colbertisme au profit d'une société des individus où règne sans partage les désirs et les minorités.Au delà, le livre est une critique sévère de la modernité et des droits de l'homme.

« Comprendre le malheur Français », Marcel Gauchet, (avec Eric Conan et François Azouvi) Stock, 2016

 

Le livre d’entretiens de Marcel Gauchet cherche à comprendre le malheur français d’aujourd’hui et part pour cela du pessimisme profond de la société française. Pessimisme sur l’avenir de la France dans le contexte de la mondialisation. Pessimisme devant la perte de l’influence de la France dans le monde, devant l’effacement de sa langue, devant l’affadissement de son universalisme, devant la compétition internationale où l’important n’est ni la culture ni la civilisation mais la puissance économique et les parts de marché….Pessimisme aussi des élites qui mépriseraient le peuple disant de lui qu’il est incapable de se moderniser, de se réformer alors qu’elles mêmes sont déjà entrées dans la globalisation, le nomadisme, le multilinguisme où le modèle américain sert de passeport à l’international, une certaine forme de cosmopolitisme par laquelle la diversité est plus qu’acceptée et tolérée, mais sert quasiment de machine de guerre contre nos vieilles identités et dénonce notre actuel provincialisme.

 Dès le début du livre, on sent pointer une nostalgie de notre grandeur, de l‘époque où la France parlait au monde, sûre de ce qu’elle était, de son message et de son anti matérialisme révolutionnaire qui s’exportait comme mission civilisatrice. On sent un non conformiste des années 2015 qui semble renouer avec une inquiétude d’avant seconde guerre mondiale sur l’état de la France et sur la disparition sous nos yeux de ce qui a fait sa grandeur, un Etat puissant structurant une Nation souveraine.

 Cette nostalgie d’un Etat fort et puissant Marcel Gauchet en retrace l’histoire qui commence pour lui avec louis XIV qui « pose une fois pour toutes ce qui va rester la colonne vertébrale de l’identité politique française : l’Etat central, l’autorité souveraine qui régente d’en haut la vie collective » (p.37). Cette vision politique s’accompagne d’une culture rayonnante de l’honnête homme de cour qui sait parler, converser dans une langue française à peu près universelle. Et surtout, elle subordonne la religion à l’Etat central qui marque si bien ce Gallicanisme à la Française qui veut que l’Eglise de France est d’abord soumise au Roi avant d’obéir à Rome. Au fond, fidèle à la thèse de Tocqueville, la révolution française, comme Napoléon qui la termine, mettra ses pas dans ceux de l’ancien Régime. L’universel même s’il parle une autre langue, celle des principes juridiques et des droits de l’homme, aura la même ambition : donner vie à la Nation française grâce à une structuration étatique. Tout ce mouvement se caractérise « d’un coté par le culte d’une autorité anonyme et désincarnée, celle des lois, de l’Etat et de ses grands serviteurs qui entendent gouverner au nom de la raison et de l’autre côté par le besoin récurrent de voir cette autorité s’incarner dans une personne afin de lui donner toute sa force, de la rendre véritablement effective » (P.50).

 Et Marcel Gauchet soutient que par delà la parenthèse libérale de la seconde partie du XIX° siècle, la République qui finit par s’implanter à partir de 1875 se glisse dans cette continuité universaliste en lui redonnant force avec l’Ecole et la laïcité.  De Gaulle, de même, s’il liquide l’empire et décolonise parvient après la catastrophe de 1940 à réinsérer la France dans le jeu mondial, et en quelque sorte, par un mécanisme de compensation de ce repli, à jouer dans la cour des grands grâce à la stratégie nucléaire et à une modernisation de la France sur le plan institutionnel, scientifique et culturel. Il est l’homme qui pour Marcel Gauchet incarne le mieux à la fois l’abstraction de l’Etat, de ses lois, de ses institutions et l’autorité personnelle d’un Exécutif fort.

Pour l’auteur, ce sont les années soixante dix et quatre vingt qui vont véritablement bouleverser la donne de cette tradition républicaine française avec deux événements marquants, d’une part les crises pétrolières de 73 et 79 et le début de la mondialisation, l’un n’allant pas sans l’autre puisque les pétrodollars ne connaissent pas de frontières. C’est véritablement l’acte 1 du changement de paradigme pour l’auteur, tant ces phénomènes vont s’accompagner d’un individualisme triomphant dans un monde néo libéral. Et paradoxalement à un moment où Margaret Thatcher est élu ainsi que Ronald Reagan au début des années 1980, c’est Mitterrand qui incarnera ce nouveau modèle alors que tout le portait au contraire à dénoncer le néolibéralisme. Mais il est vrai qu’on peut lire l’abolition de la peine de mort, l’avènement des radios libres et la décentralisation, le choix de l’Europe et du SME comme le choix de la globalisation et du néo libéralisme.

 

 Et, explique Gauchet, ce qui a permis à la gauche de camoufler ce tournant de l’ouverture aux marchés, à la globalisation et au libéralisme, c’est une sorte de conversion à un gauchisme culturel fait de cause européenne et d’antiracisme multiculturel cosmopolite matinée du libertarisme qui épouse assez bien l’économie de marché mondial. La gauche, dit-il, a payé son renoncement à la transformation sociale par une idéologie multiculturelle dans laquelle les individus et les minorités se voient reconnaître des droits contre l’Etat et le collectif. Ce qui signifie aussi, avec l’abandon de l’ambition de transformation sociale et de l’idée d’égalité, l’abandon du modèle républicain. « D’un côté  il y a le monde, de l’autre les individus, et rien entre les deux, plus de nations, plus de peuples, plus d’institutions »(p.127). Et « la Gauche trouve dans la vague néolibérale un support apte à la requinquer pour trente ans. Ce support ce sont les droits de l’homme. Le mot d’ordre de la gauche devient : le plus possible de liberté pour les individus, le plus possible de droits à distribuer à ceux qui en sont dépourvus »(P.284)

 On sent chez Gauchet que ce mélange d’ouverture, de tolérance à la diversité, de multiculturalisme, de diktats des désirs individuels qui font loi, le révulse au plus haut point et comme un certain nombre d’auteurs d’avant guerre il n’est pas loin de dénoncer l’américanisation de la société, son matérialisme, dans laquelle la jouissance immédiate aurait remplacé toute transcendance, tout intérêt collectif et tout message à portée universelle. On peut même dire que pour l’auteur ce véritable abandon par la gauche de toute volonté de transformation sociale se paye de l’abandon de toute politique avec un ralliement mou et inodore aux droits de l’homme dont il avait dénoncé dans le Débat il y a bien des années qu’ils ne faisaient pas une politique.

Sa dénonciation des « bobos », de l’antiracisme, de la tolérance, de l’ouverture aux différences, ethniques, sexuelles, culturelles, religieuses qu’il estime être le corollaire du libre échange et de la globalisation font froid dans le dos. Et il n’est pas possible de ne pas voir dans ces thèses une nouvelle forme peut être plus sophistiquée, des néo réacs qui font le bonheur de l’édition contemporaine. Ce qui pour Gauchet marque le mieux cette entrée dans la globalisation c’est la fuite en avant des élites dans le projet européen malgré la résistance de la société française, que ce soit en 1992 avec un oui du bout des lèvres à Maastricht, en 2002 avec l’échec de Jospin qui avait tout accepté dans les 5 ans qui précédaient sa défaite du « diktat » de Bruxelles, ou en 2005 avec le non au traité sur la Constitution européenne que les élites ont rapidement contourné, ce qui « revenait à signer une déclaration de mépris à l’égard du suffrage universel ». Chirac aura liquidé le gaullisme comme Jospin aura liquidé le socialisme avec aujourd’hui comme seul horizon de transformation, l’Europe, ses marchés, ses règles de la concurrence libre et non faussée.

 

 L’auteur n’a pas de mots assez durs contre le projet européen au chapitre VI qui commence par ces mots « La construction européenne telles qu’elle existe aujourd’hui est un échec » (P.161) au moins pour la France. Il est difficile de ne pas souscrire au constat d’un euro trop fort pour une industrie trop faible, une contrainte budgétaire qui déprime toute l’activité économique, le dumping fiscal et social, le chômage de masse, une politique de sécurité inexistante comme d’ailleurs une politique étrangère, un espace Schengen non contrôlé, etc…

 Echec économique et social mais aussi échec démocratique et politique dus en partie à la méthode Monnet faite de petits pas, d’engrenages bureaucratiques de procédures opaques, d’institutions irresponsables qui font que la France, comme les autres pays, se retrouvent liés dans un ensemble dont ils n’imaginent même pas la possibilité de sortir…. Avec une sorte de naïveté et d’aveuglement les pays qui constituent l’Europe n’ont  pas su se défendre contre la concurrence du monde, trop  confiants de posséder un haut niveau de savoir faire qui s’imposerait inéluctablement aux pays émergents réduits soi disant à être l’atelier du monde ; une Europe pacifique et multilatérale, sans doute fascinée par ses propres  processus de délibération  consensuels mais inconsciente du coup des périls internationaux qui ont montré leur vrai visage en 2001 ; une Europe, pleine de bonne conscience et d’humanisme qui en échange de l’abandon de toute politique de puissance a cru pouvoir s’appuyer sur les seuls droits de l’homme. Et au bout de cette naïveté qui a lentement déconstruit les Etats Nations, on a le chômage de masse, la désindustrialisation, l’incapacité à faire face aux défis de la  sécurité et des migrations  dans un ensemble qui ne sait plus où il va. Et contraint de répondre à la question qu’on lui pose : « Votre optimisme est d’espérer que cette Europe sera finalement aussi vulnérable que le communisme », Marcel Gauchet répond : « En quelque sorte ! ».

 L’adhésion irréfléchie à l’Europe, au fait que seule l’économie commande dans un monde totalement ouvert conduit, selon l’auteur, à la destruction de ce qui a fait le modèle français, bâti sur l’Etat, le centralisme, comme garantie d’égal accès aux grands services publics, mélange de colbertisme économique et de jacobinisme politique. C’est dans cet Etat que s’est incarnée la Nation, mais avec son délitement se sont défaits en même temps la citoyenneté, la laïcité, l’école, la culture…. au profit de l’individu, des minorités, des sociétés ou micro sociétés dont chacune fait valoir ses droits en dénonçant l’intérêt général comme une affabulation. C’est toute la société des individus privés qui fait valoir ses désirs et loisirs qui priment aujourd’hui sur l’ancien modèle de l’Etat Nation incarnant l’intérêt général grâce à ses élites technocratiques et rationnelles qui ont fait les trente glorieuses….

 Et Gauchet n’a pas de mots assez durs pour la tolérance, cette espèce de ventre mou de la diversité heureuse qui sous estime par exemple la puissance d’une religion comme l’islam qui tend à régenter les comportements sociaux et politiques. Il rejoint là les partisans d’une laïcité extrêmement ferme qui ne renoncerait pas à faire valoir nos principes face à un multiculturalisme universaliste dans lequel la France n’aurait rien d’autre à offrir aux nouveaux venus « qu’un niveau de vie et des allocations en tous genres » (P.256). De même, Gauchet dénonce notre incapacité à prendre les menaces qui pèsent sur notre sécurité après les attentats de Charlie Hebdo et ceux du 13 novembre, du fait même de notre répugnance à affirmer nos principes, du peu de cas que nous faisons de la religion et de notre goût pour la tolérance, ce qui nous conduit benoitement à prôner l’enseignement de la laïcité à l’école et à chanter « quand on n’a que l’amour » lors du deuil national. Pour Gauchet c’est là un angélisme béat qui n’est pas à la mesure du défi séparatiste que lance l’Islam à la société française.

 Comme le diraient certains, Gauchet ne veut pas avoir peur de se faire traiter d’islamophobe ou de se faire vilipender par Mediapart et veut qu’on affirme bien haut la nécessaire intégration aux valeurs du pays d’accueil ce qu’à ses yeux ne savent pas ou plus faire les élites « genre normalien enarque » qui tiennent des discours formatés par la bonne conscience.

 La mutation de l’ethos des élites fait d’ailleurs l’objet de lignes cruelles dans le livre de Marcel Gauchet. Alors qu’une longue tradition française a fait d’elles les serviteurs pleins d’abnégation du service public et de l’intérêt général, l’affaiblissement de l’Etat sous les coups de boutoir de la globalisation économique, de la construction européenne, la vague néolibérale et l’individualisation va les entrainer à valoriser la réussite individuelle, la carrière, les stocks options, comme si ce tournant des années 70 et 80, détruisant une sorte de surmoi moral, il ne restait pour seul horizon que le cynisme effrayant du particulier. Gauchet dénonce une nouvelle trahison des clercs qui n’ayant pu convaincre la société française des bienfaits du mélange et de la tolérance ont fini par se retourner contre le peuple, contre la France « moisie » vilipendée par Sollers, contre la Nation toujours suspecte de colonialisme d’Edwy Plenel. Au fond, pour les élites, le peuple c’est quelque part un beauf qui respire toujours un peu le Front national. D’un coté les élites déterritorialisées universels et de l’autre les territorialisés moisis.

 Il faut lire ces années , dit Marcel Gauchet, comme l’ultime tournant théologico-politique de la modernité (P.299), qui parachève la sortie de la religion mais, avec cette sortie définitive c’est tout autre chose qu’un seul monde désenchanté qui surgit. C’est un monde sans hiérarchie, sans valeurs, sans tradition, sans repères et last but not least un bouleversement qui se lit dans la famille qui voit ses plus solides piliers s’écrouler : la hiérarchie entre les sexes, entre les générations, le culte de l’amour entre les conjoints, l’intérêt de l’enfant….On reste pantois à la lecture de ces lignes : « Or l’enjeu de l’émancipation féminine, pour la question de la structuration collective et de l’idéologie n’est pas mince. L’un des réceptacles des valeurs religieuses, telles qu’elles organisaient implicitement nos sociétés jusqu’à une date récente, c’était la famille, avec l’évidence d’une double hiérarchie, du mari par rapport à la femme et des adultes par rapport aux enfants. Double hiérarchie indispensable pour fabriquer une unité qui s’impose aux acteurs et leur impose leurs devoirs, leurs manières de se conduire, leurs rôles. Cette famille là s’est littéralement évaporée en faisant des femmes des individus comme les autres. »(p.329). Oui vraiment les femmes des individus comme les autres !

  Avec ces ultimes chapitres sur le malheur français on voit le vrai visage de Marcel Gauchet apparaître : le tournant theologico politique qui est la marque de notre modernité a libéré complètement la société des individus de la tutelle de l’Etat. Par conséquent comme Dieu est mort, ou l’Etat c’est tout comme, tout est permis. Et c’est précisément contre ce tout est permis que s’élève Marcel Gauchet car il y voit la marque le plus profond du nihilisme et la destruction intrinsèque de toutes valeurs transcendantes : l’Etat, le service public, l’intérêt général, les valeurs morales, la famille et la possibilité de la politique elle-même tant elle est radicalement gangrenée par la corruption et le cynisme et tant l’économique l’a emporté sur tout le reste. Nous sommes homo economicus et non plus zoon politikon, une sorte d’alliance entre libéral et libertarien, de droite par le libéralisme, d’extrême gauche par libertarisme.

 Pour Gauchet la figure hideuse de cette modernité radicalement a-théologique est certainement celle du fondateur de mediapart…Il ne parle pas de Cohn Bendit mais il n’est pas loin de cette figure hideuse de Plenel….Dans une Europe, devenue le territoire des consommateurs et des touristes il n’y a plus de politique, plus de citoyens, seulement des individus protégés par les seuls droits de l’homme, ouverte à tous vents, elle ne connaît que des individus qui veulent et peuvent s’installer n’importe où au détriment de l’identité des collectivités incapables de se défendre sur le libre marché des désirs. Une véritable désinstitutionalisation ne laisse coexister que des singularités.

 Bref pour Marcel Gauchet, il faut surtout refaire de la politique et il dit de son ouvrage qu’il a pour seule ambition de faire sauter le verrou qui nous en empêche. Mais en réalité il va beaucoup plus loin qu’il n’en a l’air. Car sous couvert de dénoncer ça et là des aveuglements c’est à une véritable remise en question de la modernité à laquelle on assiste. Au delà de l’appel à refaire de la politique, ce qui est certainement une voie nécessaire, il y a aussi l’appel à restaurer de la hiérarchie, de la transcendance, un surplomb à la société qui sans cela sombre dans le nihilisme. Par certains côtés on ressent à la lecture un appel à la restauration du sens et de la valeur paradoxalement pas si éloignée d’un Houellebecq qui dans Soumission voit dans l’islam le salut de la France. Un vieux fonds chez ces deux auteurs de positivisme à la Auguste Comte qui appellerait de ses vœux un âge positif après l’âge métaphysique critique destructeur de tout sens et de toutes valeurs.

 On peut comprendre à la lecture du Malheur français pourquoi de jeunes intellectuels (Geoffroy de Lagasnerie et Edouard Louis) ont protesté contre la venue de Marcel Gauchet aux rendez vous de Blois sur le thème des Rebelles. Ils écrivaient « Contre quoi Gauchet s’est-il rebellé dans sa vie si ce n’est contre les grèves de 1995, contre les mouvements sociaux, contre le PACS, contre le mariage pour tous, contre l’homoparenté, contre les mouvements féministes, contre Bourdieu, contre Foucault et la pensée 68, contre les revendications démocratiques »….

 Le livre d’entretiens de Marcel Gauchet avec Eric Conan et François Azouvi vaut certainement mieux que cette philippique mais celle-ci n’est pas complètement infondée tant la nostalgie de l’ordre et de l’Etat souverain est présent à chaque ligne de l’ouvrage.

 

Eric SPITZ

 

 

 

 

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