Mon mal vient de plus loin

dans un court essai intitulé "Notre mal vient de plus loin....", comme un Phèdre qui s'apprête à décrire les fureurs de sa passion, Alain Badiou s'interroge sur les tueries du 13 novembre . Mais cette question ne sera abordée qu'en fin d'essai au moment où l'auteur aura resserré la focale et après qu'il se sera interrogé sur la structure du monde contemporain.

Il est difficile aujourd'hui d'y voir clair dans le tintamarre des medias, des prises de position et des postures sur les événements qui ont marqué l'année 2015 en France et au premier chef les attentats du 7 janvier et ceux du 13 novembre. Il est vrai que les citoyens sont abreuvés de discours martiaux, sur le fait que la France est en guerre, qu'elle fait la guerre aux terroristes, et que cette guerre ne cessera pas avant l'éradication de l'Etat islamique et cela necessite de déclarer l'état d'urgence, état qui durera aussi longtemps que  la victoire ne sera pas totale contre les barbares....Autant dire que nous sommes bien partis pour connaitre l'état d'urgence comme état normal et c'est d'ailleurs bien ce qui se prépare...

Il n'est pas sûr que les declarations les plus guerrières, accompagnés d'un recentrage sur nos "valeurs" et sur notre "identité française" qui comme par hasard exalte la laicité, non pas comme arme de coexistence entre les sytèmes religieux et  neutralité de l'Etat mais comme bazooka contre l'islam nous aident beaucoup à penser....et comme le dirait Alain Badiou "on ne doit rien laisser dans le registre de l'impensable."

C'est bien ce que se propose de faire l'auteur dans ce court essai (repris d'un seminaire donné dès le mois de novembre 2015) en donnant une lecture des événements trragiques de la fin de l'année 2015 qui possède, comme souvent chez les auteurs marxisants, une logique implacble, d'une netteté qui emporte souvent la conviction, d'abord parce qu'elle est une explication globale qui restitue du sens au milieu d'une cacophonie que nous decrivions plus haut; et comme les citoyens aujourd'hui cherchent desespérement à comprendre- on le voit par les ventes qui explosent d'essais sur le monde contemporain- rien n'est mieux pour les séduire (me seduire??) qu'une theorie qui en quelques pages donne du sens à ce d'aucuns veulent continuer a penser comme impensable.

De quoi s'agit-il en somme de dire ? en premier lieu que notre monde est celui du capitalisme mondialisé. Ce qui n'a certes rien d'original; mais à suivre Badiou on ira un peu plus loin; un capitalisme mondialisé est un "libéralisme libéré", un libéralisme effrené auquel on a renoncé a imposer toute mesure; et la France au prermier chef qui incarnait depuis de longues années une certaine tentative de trouver un equilbre entre l'energie revolutionnaire du capiltal qui bouleverse les modes de vie et les securités dont se reclamait le programme du conseil national de la resistance, fait exploser ce compromis...Ce capitalisme parle d'égal a égal avec les Etats, voire même, les firmes mondialisées sont plus puissantes que les Etats (on songe bien sûr aux GAFA) et au fond la demesure du capilatisme mondialisé s'accompagne de la "desetatisation."..; et ce mouvement de destruction des Etats (même si certains pôles resistent (USA, Chine, Russie...), Irak, Lybie, Syrie, est une aubaine pour les firmes mondiales qui semblent s'accomoder assez bien de la disparition des Etats contrairement aux idées reçues; et effectivement, Daesh vend bien son pétrole, ses oeuvres d'art pillées, etc..... et ne se les vend pas à elle-même....En somme dit Badiou, on est en train de passer d'un monde d'Etats à un monde de "zones" que se repartit plus ou moins le capitalisme libéré....

Dans une deuxième partie de l'essai, Badiou analyse l'effet de cette structure du monde sur les populations: le constat est sans appel;les inégalités n'ont jamiais été aussi importantes 10% de la population se partagent 86% des ressources; 40% se partagent 14% des ressources et 50% n'a absolument rien.....la pensée de Badiou se concentre sur ces 40% qui se partagent les miettes que le 1% veut bien lui laisser. Ce sont les classes moyennes qui sont concentrées  dans les pays occidentaux et qui redoutent par dessus tout de basculer dans l'armée des pauvres.Elles se crispent sur ses valeurs, son mode vie, c'est à dire aussi sur ses miettes, et dénoncent en permanence les barbares qui n'ont rien et qui ne partagent pas ses "valeurs" et c'est la raison pour laquelle elle est aussi perméable au racisme, à la xenophobie, et au mépris des démunis. Cela lui fait dire par l'intermédiaire de ses intellectuels que "le mode de vie occidental n'est pas négociable "(Pascal Bruckner) Et precisément ce qui est terrible dans les meurtres du 13 novemebre, c'est qu'ils frappent au coeur  la classe moyenne qui dit qu'on attaque par là la civiliasation, un mode de vie, son mode de vie et ce d'autant plus volontiers qu'elles se sent encadréée, entourée, voire assiégée par une arméee de demunie, des barbares à ses portes....Et c'est aussi là qu'est l'intérêt de l'analyse de Badiou, c'est qu'en réalité ce ne sont pas seulement des démunis, c'est qu'il y a des milliards d'hommes et de femmes qui non seulement n'ont rien mais encore ne comptent pour rien pour le capitalisme libéré. En effet pour celui-ci les hommes comptent seulement comme force de trvail et comme consommateurs...Or parvenu à ce point de developpeent, il semble que le capitalisme soit incapable de valoriser cette force de travail inemployée car son developpement se fait sans creer d'emplois....Peut être suggère Badiou, le seul moyen de redonner une employabilté à cette armée de traines la faim serait de baisser drastiquement le temps de travail, passer de 40heures à 20 heures mais cela le capitalisme n'en veut à aucun prix pas même des 35 heures de martine Aubry;

Dans une troisième partie, Alain Badiou analyse les modes de subjectivités réactives engendrées par la structure du monde contemporain et la repartitioon inégalitaire des richesses. selon lui il y en trois principales;: la subjectivité occidentale, la subjectivité du désir d'occident ce qui n'est pas la même chose et la subjectivité nihiliste;la première c'est la notre, celle de la classe moyenne qui se partage les 14%. Nous sommes à la fois contents de nous car nous sommes civilisés et avons de quoi vivre (sans plus) et nous sommes terrorisés à l'idée que ça pourrait ne pas durer et que nous pourrions basculer dans les 50% qui n'ont rien.Nous avons peur et nos gouvernants s'emploient à diriger cette peur non pas contre les 10% qui monopolisent la richesse mais contre ceux qui précisément n'ont rien et seraient prêts à nous assiéger: les refugiés, les migrants, les habitants des cités, les musulmans...

En revanche les autres, les démunis, sont constamment exposés à notre mode de vie, notre aisance, voire notre arrogance qui provoque un double désir d'envie et de revolte parce que cette civilisation et cette modernité ne leur semblent pas accessible...envie de rejoindre ce mode de vie occidental (les deplacements de population) et frustration de ne pas y accéder ou alors d'y accéder par la delinquance, le trafic, etc...le pendant de cette envie, c'est le désir de vengeance, de nihilisme, de detsruction de ce même mode de vie qui se dérobe en même temps qu'il scintille...la subjectivité du désir d'occident et le nihilisme forment en fait un couple qui gravite autour de la domination occidentale...A ce moment le désir d'occident inaccessible devient la cible, une sorte de pulsion destructrice qui offre du moins à ceux qui restent en marge du salariat et de la modernité un horizon héroique et destructeur des autres et de soi même  et dont la religion peut parfaitement servir de liant  et "de sauce identitaire"; et au fond, cet "héroisme" est celui des bandes fascistes, comme l'allemagne, l'Espagne ou la France l'ont connu, celui de nihilistes qui ont trouvé dans le plaisir de tuer, de se procurer des filles,(ou de smilliers de vierges...) et d'instiller la peur comme de capter les medias, une sorte d'identité et de respectabilté à leurs propres yeux...

lecture stimulante de ce petit essai, au fond très simple, peut être trop qui restitue des cohérences globales lisibles et percutantes mais qui fait parfois l'impasse sur des ambiguités; aux antipôdes d'un essai comme celui de Birnbaum sur la religion queBadiou en bon marxiste persiste à considérer comme une superstructure qui n'est qu'un prétexte....Difficile de partager également l'idée que notre mode de vie civilisée n'est que celui d'une classe moyennne qui tend à prendre ses valeurs pour les valeurs de l'universel. on sent poindre là derriere cet autre débat sur l'universalisme et le relativisme...même  si je deteste l'hypocrisie qu'il y a à se plaindre d'un monde où les femmes et les hommes sont séparés quand il suffit de parcourir nos rues pour constaer qu'il n'y a pas si longtemeps encore nous avions des ecoles de filles et des ecoles de garçons; et qu'il n'y a pas si longtemps encore je me souviens de m'être retrouvé enfant avec deux pelés et trois tondus, juifs ou seulement athées dans une classe primaire désertée pour raison de communion solennelle....

Bref on aura compris, un livre à lire et a discuter car cela fait du bien d'entendre autre chose que la France est en guerre....car la France c'est quoi au juste ? et la guerre on la fait à qui au juste ??

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.