Il est avantageux d'avoir où aller, d'Emmanuel Carrère, (POL,février 2016)

Dans une série d'articles qui couvrent les années 1990 a 2015, Emmanuel Carrère nous donne à voir comment ses textes s'écrivent en assumant une fiction qui n'en est pas tout a fait une, de sorte que la littérature trace des chemins et des vies qui auraient pu être les nôtres. Au fond il aurait souvent suffi que nous jetions les dés...d'être l'homme aux dés qui fait l'objet du dernier article....

La parution d'un livre d'Emmanuel Carrère est toujours un événement et, disons le tout de suite, l'auteur de ces lignes est un inconditionnel de l'auteur, D'autres vies que la mienne,  l'adversaire,  Limonov, (moins du Royaume...mais bon il faut bien qu'il y ait des exceptions et naturellement du dernier qui vient de sortir " Il est avantageux d'avoir aller"... La 4ème de couverture nous dit que c'est une des choses que répond le Yi-king, l'antique livre de la sagesse chinoise....pour notre part, médiocre lecteur de la sagesse et moins encore de la sagesse chinoise, nous préférons procéder par a contrario: du moins n'est-il pas dit qu'il est avantageux de savoir aller....ce que tout un chacun pourrait trouver rassurant.

Et justement l'intérêt du livre de Carrère qui rassemble des articles et des chroniques parus, ça et là, ces 25 dernières années, c'est de nous faire pénétrer dans les labyrinthes d'une oeuvre qui ne cesse de reprendre les mêmes thèmes, sans précisement nous mener quelque part mais avec la ferme intention le plus souvent de surprendre le lecteur: A propos du Cavalier suedois de Leo Perutz, Carrère nous livre une part de ses ambitions en tant qu'auteur, mettre le lecteur en situation "d'Echec et mat"....Avancer des pions, au cours des pages, l'air de rien, ordonner ce qui paraît être une histoire et puis tout d'un coup, à la fin, surprendre le lecteur de telle façon que tout se réordonne de manière surprenante, transformant une histoire habile en destin tragique..."A l'inquiétude banale, qu'est qui va arriver au héros? Comment va-t-il s'en sortir? vient s'en superposer une autre, comment est-ce que l'auteur va s'en sortir, comment est-ce qu'il va retomber sur ces pieds. Non seulement "me mettre mat, mais d'une façon vraiment inattendue, en me laissant pantois, médusé sans que j'ai vu venir le coup" (p.149)

Et s'il y a quelque chose de fascinant dans l'ensemble de ces articles qui semblent aborder des sujets assez disparates a première vue, c'est précisement qu'il s'en dégage une esthétique, defendue aprement par Carrère, qui est celle d'une littéraure où l'auteur loin de se cacher ou de s'absenter du texte qui s'ecrirait presque sans lui, est incroyablement present dans les lignes  qu'on a sous les yeux. Par exemple, a propos des Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar, que Carrère admire, comme nous même, cette tentative de faire revivre un de ces hommes qui " comme nous croquèrent des olives, burent du vin, s'engluèrent les doigts dans du miel, luttèrent contre le vent aigre et la pluie aveuglante..."(p.507), c'est à dire cette prétention de l'auteur de s'effacer pour montrer Hadrien tel qu'il était, est pour Carrère une impossibilité absolue. Car il n'y a pas de place pour un auteur qui tel un réalisateur ne modifierait pas les personnages tels qu'il les filme. Le regard camera en somme. Il n'y a pas de point de vue objectif comme si le fait même de raconter ou de filmer pouvait disparaitre dans une esthétique hautaine et glacée. Alors si la position de l'observateur modifie toujours ce qui est dit, mieux vaut l'accepter que de tenter de le cacher pense Emmanuel Carrère.

Toute une part de l'esthétique de Carrère réside dans cette observation qu'il n'y a pas de point de vue de Dieu...Et d'une certaine façon c'est la raison pour laquelle depuis Hors d'atteinte, Carrère a cessé d'ecrire des romans ou des fictions ...qu'il s'est attaché à des vies où lui même s'est impliqué, "l'adversaire" sur lequel il revient dans ce dernier livre puisque le personnage de Jean Claude Roman dit quelque chose de Carrère autant qu'il dit des choses sur ce soi-disant medecin qui inventa sa vie comme autant de fictions qui ne lui ont pas permis de retomber sur ces pieds et le conduit au massacre; et avec ce dernier livre de Carrère, "Il est avantageux...", nous pénétrons en quelque sorte dans l'arrière cuisine où l'ecrivain élabore son texte: particulièrement "l'adversaire", où Carrère fasciné par le roman de truman Capote "De sang froid", veut réediter cette oeuvre magistrale mais n'y arrive pas jusqu'au jour où il ecrit cette première phrase: "le matin du samedi 9 janvier 1993, pendant que jean Claude Roman tuait sa femme et ses enfants, j'assitais avec les miens a une reunion pédagogique, à l'école de Gabriel, notre fils ainé" (p.271). C'est a dire qu'à partir du moment où il se defait du modèle hautain de Yourcenar ou de Capote en l'occurence, où  il consent a occuper la place du "je", dans une histoire qui n'est pourtant pas la sienne, le livre va pouvoir s'ecrire.

Ce qui est remarquable dans cette serie d'articles ", c'est qu'on pourrait  dire de Carrère qu'il découvre le réel seulement par la tragédie, les vies soviétiques malmenées et qui font partie du destin ancré dans le réel plus profondement que l'illusion démocratique qui se nourrit des boites de nuit et des voitures de luxe dans le Moscou d'aujourd'hui...je reste fasciné par la capacité de Carrère à montrer la réalité de cette jeune fille massacré à Kotelnitch, trou perdu de Russie ou personne ne songe à aller....Pourrait on dire que les êtres réels auxquels Carrère a donné vie comme des personnages de fiction, tel Limonov, sont des virtualités de Carrère lui-même? Après avoir été "voyou à Kharkov, poète underground à Moscou, loser magnifique à New York, écrivain branché à Paris, soldat de fortune dans les Balkans, et à Moscou de nouveau, vieux chef d'un parti de jeunes despérados", Limonov pourrait il renaitre à une septième vie qui serait celle d'un bobo assumé et branché du 10eme arrondissement sous le visage de Carrère lui même?? je pense qu'Emmanuel ne doit pas être loin de le penser...Dans "d'autres vie que la mienne", Carrère ne se demande-t-il pas pourquoi, par le titre même, cette vie n'est pas la sienne, comme virtualité; et si au lieu d'assister à une reunion pedagogique, il avait assassiné Gabriel? il eut été Roman, un roman. Il y a quelque chose d'une esthétique à la Diderot du Neveau de rameau....A quoi ça tient? j'ai tourné à droite il m'est arrivé ça....mais en fait je vous mens, j'avais tourné à gauche et il m'est arrivé ceci.....Où est la vérité où est la fiction?

Difficile a dire, mais il est fascinant d'être dans les cuisines du roman avec Carrère, là où s'élabore le jeu dangereux qui peut faire basculer des vies, là où la littérature peut devenir performative, puisqu'elle peut être un  acte qui devoile des virtualités.

 

 

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