La fenêtre, 1 Quai aux fleurs, chez Vladimir Jankélévitch (1987)

Retrouvé par hasard un texte écrit en 1987. Une soirée chez Jankelevitch, la nuit qui tombe dans son bureau. Sa femme et son infirmier qui discutent. les souvenirs qui reviennent. Un je ne sais quoi. Presque rien.

La fenêtre

1 Quai aux fleurs, chez Vladimir Jankélévitch

(1987)

 

Le dîner s’achevait doucement. Il faisait encore clair en cette soirée de début juillet.

Lulu nous invita à passer à coté. Elle ne disait jamais passer au salon, mais toujours passer « à côté ». Il fallait alors faire le tour de la table, ouvrir plus largement la porte aux petits miroirs carrés et on se retrouvait « à côté ». Chacun de nous trois prit place autour de la petite table ronde recouverte d’un plateau de cuivre venu d’Algérie sans doute.

« A côté », cela avait été son bureau et aussi le lieu de la cérémonie quotidienne du thé et de la conversation. Au delà, les deux pianos, muets maintenant, dans la pièce d’angle donnant sur la Seine et le gigantesque saule pleureur.

Rien ou si peu avait changé. Peut être la table de travail était elle alors plus encombrée, de manuscrits, de livres ouverts, de tracts froissés, mais tout le reste était là. Le bureau lourd et massif qui avait appartenu à son père, faisait face à la fenêtre, légèrement décalé, selon un angle toujours le même, comme ancré. Les livres en russe sur la droite. Les livres de philosophie à gauche, les seuls à portée de main lorsqu’on était assis dans le fauteuil. Tous un peu inclinés pour compenser les vides dus aux emprunts, aux disparitions ; d’autres affalés les uns sur les autres par l’effet d’un glissement tectonique.

Aujourd’hui personne ne les ouvrait et ne les dérangeait plus. Ils dorment, dans le soir, tranquilles.  Aussi était il facile de retrouver, fidèles au poste, sentinelles inutiles d’un territoire déserté, les Penseurs de la Grèce de Theodore Gomperz, ouvrage en plusieurs volumes reliés noir et or ; l’histoire de la littérature grecque de Croiset qui, depuis longtemps déjà, gagnée par l’usage et la vieillesse et aussi la mauvaise qualité du papier, exhibait la trame de son brochage. Platon, qu’il avait commencé à racheter lorsque la FNAC avait mis en vente les volumes en cuir noir de la collection « Budé », habitait l’étage du dessus.

Je ne connaissais évidemment pas par cœur la place de chacun, mais il me suffisait de constater une fois de plus la présence rassurante, comme un phare en pleine mer indique aux marins l’entrée des ports, de deux ou trois repères, pour donner à l’ensemble de la bibliothèque sa solidité.

Le jour était maintenant tombé.

Une demie obscurité remplissait l’espace de la pièce le plus éloigné de la fenêtre, donnant aux objets qui s’y trouvaient et à la bibliothèque elle même, l’allure d’un fragile souvenir.

Nous étions tous les trois réunis autour de la table. Lucienne et Gutenberg[1] échangeaient des propos sans importance auxquels j’avais une peine infinie à m’intéresser. Je ne disais presque rien, juste ce qu’il fallait pour ne pas paraître impoli ou tout a fait endormi. Je n’écoutais que par intermittence tel le voyageur somnolent dérangé par le contrôleur, pris par la magie du soir et par le cadre de la fenêtre qui finissait par me regarder. Leurs visages n’apparaissaient que de trois quart, à contre jour, sculptés par les ombres et les reliefs que la lumière venue du dehors y creusait.

Le Café « Esmeralda » au dessous avait en effet installé depuis peu un éclairage violent dirigé vers le bas mais dont l’auvent blanc de la terrasse renvoyait les rayons vers le haut. Aussi l’encadrement de la fenêtre était-il parfaitement découpé par la lumière qui s’accrochait au bord de la pierre.

Nous étions tous les trois devant cette fenêtre et jamais son existence ne parut plus insistante que ce soir là. Elle occupait toute la hauteur du mur, du plafond au sol et chaque vantail était divisé en deux immenses carreaux dont le pourtour était souligné comme par une jointure de plomb, tellement le trait rappelait celui des vitraux. En fait, il avait fait insonoriser l’ouverture pour ne plus être importuné -surtout l’été-, par le ronronnement incessant des cars de touristes. Bien qu’il prétendît que ceux-ci fussent allemands, rappelant ainsi sa détestation, ils venaient en réalité des quatre coins du globe pour se rassembler en hordes le long du square Jean XXIII avant de s’engouffrer dans Notre Dame.

 Le haut de la fenêtre se terminait en arrondi. Elle hésitait à épouser la courbure romaine ou la forme ogivale du gothique.

 Il avait passé quarante ans de sa vie devant cette fenêtre à écrire des livres de musique et de philosophie. Quarante années de sa vie avec ce petit pan de paysage face à son regard qui devait bien se lever parfois des livres ouverts et du papier couvert des traces violettes de son écriture serrée. Etait-il possible que son écriture et son style ne s’en ressentissent pas ? Alors que la fenêtre était devenue le phrasé même de sa vie, les points de suspension et le soupir de sa mort aussi, quand ayant franchi déjà la frêle paroi des mots, il croyait voir immobile et muet, comme hébété par une soudaine frayeur, l’envol noir des corbeaux au-dessus de la flèche de Notre Dame. Il esquissait alors un geste de recul, bouche ouverte, pétrifié peut être par une vision nocturne et solaire dont seule la peinture de Van Gogh ou certaines pièces de Schumann pourraient donner un équivalent plastique ou sonore.

 Maintenant, découpé dans le champ magique d’une lumière devenue plus orangée, ourlant les blocs calcaire de la façade, se tenait ce morceau de Paris auquel l’obscure clarté finissante de cette soirée de juillet donnait une consistance irréelle.

 Lulu et Gutenberg parlaient toujours. J’entendais de temps à autre que les petits métiers disparaissaient et qu’il est de plus en plus difficile de faire réparer la porte du four ou quelqu’un qui sût arranger, dans la cuisine, celle qui donnait sur l’arrière cour et dont le blindage, par peur des voleurs, avait alourdi la structure.

 Alors, moi aussi je me sentis absorbé par la vitre qui me séparait des tilleuls. Au premier plan, les petits arbres du jardin taillés tous à la même hauteur, assez bas pour ouvrir sur la perspective au loin, formaient une grille aux branches entrelacées comme les chevaux de frise  destinés à soutenir le reste de l’édifice. Les lumières du café jouaient dans les feuilles vibrant au souffle discret du vent, créant une surface impressionniste imaginaire, vraie portée de ces jeux d’eau, miroirs et reflets dans l’eau qu’il admirait tant. Elle était devant moi cette physique des notes  dont il parlait à propos de Gabriel Fauré, selon laquelle les sons se dispersent, s’assemblent, s’attirent ou se repoussent, se dénouent et s’enchainent.

 Au delà de cette première rangée d’arbres , au fur et à mesure que le regard s’élève, il rencontre la masse sombre et agitée de la double rangée de peupliers et de platanes plantés sur le quai de la tournelle au bout du pont de l’Archevêché. Autant le le premier plan est lumineux et musical autant le lointain menace de jouer sa partition nocturne.

 Et tout à coup surgit dans l’échancrure de cette haie, en perpétuel mouvement, venant battre ses flancs arrondis comme les vagues qui expirent, cet écueil perdu en pleine mer, incendié par un pyromane invisible, le Dôme du Panthéon. Les colonnettes qui le soutiennent renvoyaient dans le jeu du vent, maintenant plus appuyé, les reflets d’une lumière venue de nulle part. La fenêtre, elle-même donnait à ces couches de clair obscur l’unité d’une perspective, combinant et défaisant tour à tour les agencements trop connus pour en inventer d’autres plus inattendus. Unité organique dans laquelle circulaient le sang et les humeurs végétales, la lumière et le vent.

 Clarté toujours changeante, en butte aux tourbillons engendrés par le sillon du fleuve invisible et pourtant présent, accentuée par les projecteurs puissants des bateaux mouche qui transformaient à intervalles réguliers la masse noire des arbres apostés au Dôme, en forêts de haute lice, brodées aux couleurs d’un automne de juillet. Le va et vient incessant des bateaux sur la Seine donnait au spectacle l’aspect féerique d’un film expressionniste par  lequel le réalisateur aurait voulu donner l’illusion du mouvement en faisant passer lentement un cache noir  devant l’éclairage violent.

 Le Dôme du temple révolutionnaire, surmonté de sa lanterne donnait à la colline Sainte Geneviève un relief beaucoup plus prononcé qu’il n’est en réalité, gommant  ainsi « l’aspect de bulle lourde et soufflée issue du levain de la pâte urbaine » qui avait frappé Julien Gracq lorsqu’il mesurait l’effet de la Coupole de Bramante sur les toits de Rome.

 

 

Eric SPITZ

(1987)

 

 

 

 

 


[1] Guttenberg avait été un infirmier Equatorien que Lulu et Vladimir aimaient beaucoup.

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