Les pratiques douteuses de la Sûreté ferroviaire de Moselle

La police de Surveillance Générale (SUGE) des transports ferroviaires se livre en Moselle à des pratiques pouvant relever de l’atteinte aux libertés et de l’escroquerie en bande organisée commises par des personnes détentrices de l’autorité publique. On ne pourra pas, en revanche, les accuser d’homophobie, comme nous allons le démontrer ici.

Les aventures de l’abbé C… et du Conseiller D…

Par un beau jour de mai en 2015, l’abbé C… vient de boucler son office du jeudi de l’Ascension dans l’une des églises du Diocèse de Metz. Vite, il se rend à Scy-Chazelles, sur les bords de la Moselle et de là, il accède à pied par un pont ferroviaire à l’Île aux Papillons.

L'île aux Papillons sur la Moselle L'île aux Papillons sur la Moselle

C’est une bande de terre qui s’étend lascivement entre les rives de la Moselle, en même temps qu’un « lieu de drague gay » recommandé sur les réseaux sociaux pour y échafauder les « plans cul entre mecs » (voir ici). Il y retrouve son ami D…, conseiller départemental[1] et, ensemble, ils se prélassent nus dans un buisson en compagnie d’hommes venant là pour y faire des rencontres ou jouir de la tranquillité qu’offre le site aux naturistes.

Quelques heures plus tard, voilà qu’à peine reboutonnés ils se trouvent face à trois agents, deux hommes et une femme, de la Sûreté Ferroviaire, parabellums et tonfas glissés dans le gilet pare-balles, qui leur administrent une amende de 178 euros au motif qu’ils foulent un terrain appartenant à la SNCF.

Éberlués et soucieux de ne pas ébruiter incident, ils se hâteront de payer l’amende.

Ils ne sont pas les seuls à subir la mésaventure rapportée par l’édition du 22 mai 2015 dans la presse locale.

Agents de la SUGE en embuscade sur l'Île aux Papillons © Eric GRAFF Agents de la SUGE en embuscade sur l'Île aux Papillons © Eric GRAFF

« Au début, j’ai cru que c’était une blague ! » raconte à la journaliste, Lisa Lagrange, un jeune Messin qui vient de découvrir que son lieu habituel de promenade est interdit à la circulation et qui n’envisage même pas de contester l’amende qu’il vient d’écoper de ces mêmes agents.

De l’Île aux Papillons à l’Île du Levant

L’île aux Papillons est au policier ferroviaire de Moselle ce que sont les îles du Levant au gendarme de Saint-Tropez.

Le gendarme à Saint-Tropez, film comique 1964 Le gendarme à Saint-Tropez, film comique 1964

Je ne m’étais jamais intéressé à l’affaire. Les pitreries de la maréchaussée du Var me laissaient aussi indifférent que les esbroufes de nos pandores du rail, jusqu’à ce que je déménage dans les parages et découvre le charme des promenades avoisinantes.

Il y a d’abord, visible de la rive gauche de la Moselle, le Pont-Rouge, construction prussienne en grès rose des Vosges.

Le Pont-Rouge, entre Scy-Chazelles et Montigny-lès-Metz © Eric GRAFF Le Pont-Rouge, entre Scy-Chazelles et Montigny-lès-Metz © Eric GRAFF

Je ne sais pas pourquoi la courbure des arcades déchaîne en moi une imagination débridée. Mes amis me conjurent de différer, pour l’instant, l’idée de négocier auprès du conseiller D… le financement départemental d’une performance consistant à suspendre le long des piliers des slips géants, rouges comme le nom du pont et ornés de papillons suggérés par le nom de l’île…

Projet de performance pour le Pont-Rouge © Eric GRAFF Projet de performance pour le Pont-Rouge © Eric GRAFF

… ou par les papillons de 178 euros dressés par la police ferroviaire aux lépidoptères sodomites qui s’y ébattent.

J’aime la Moselle, « Eau d’Europe »…

Le charme du site se passe de tels artifices, de jour comme de nuit. J’aime la Moselle tout simplement, comme cette « Eau d’Europe » chantée par Rimbaud dans son Bateau ivre : « Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache, noire et froide où vers le crépuscule embaumé…

 © Eric GRAFF © Eric GRAFF

… un enfant accroupi plein de tristesse lâche un bateau frêle comme un papillon de mai. »

J’aime la Moselle quand elle caresse les piliers du pont comme ces cormorans qui par temps de pluie viennent souiller les flots de leurs « fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds ».

Cormorans sur la Moselle © Eric GRAFF Cormorans sur la Moselle © Eric GRAFF

J’ai découvert, en temps de confinement sanitaire, la richesse des terres et des eaux à portée du pied que je pose devant l’autre à moins d’un kilomètre dans le respect des lois d’exception.

Ma promenade dans les parages

Le 25 mai 2020, soit cinq années après les faits rapportés plus haut, et peu après la sortie du confinement, j’emprunte au bas de Scy-Chazelles un raidillon d’une dizaine de mètres en bordure d’un parking non loin du véloroute qui borde la Moselle.

Sentier menant au Pont-Rouge depuis Scy-Chazelles Sentier menant au Pont-Rouge depuis Scy-Chazelles

J’accède ainsi, comme nombre de promeneurs tous les jours, au tablier du Pont-Rouge divisé en deux zones séparées par un grillage planté entre deux rails désaffectés. Sur la droite, bordé par la rampe côté amont du cours d’eau, une piste de deux à quatre mètres aisément praticable par les piétons et cyclistes. Sur la gauche, deux voies ferrées où circulent les trains de marchandises.

Le tablier du Pont-Rouge sur la Moselle à Scy-Chazelles Le tablier du Pont-Rouge sur la Moselle à Scy-Chazelles

Aucune signalisation ne vient contredire l’évidence : ce lieu, accessible sans le moindre obstacle, ne fait l’objet d’aucune réglementation particulière. Les courriers que j’adresse un peu plus tard à la préfecture, à la mairie de Scy-Chazelles, à la mairie de Montigny-lès-Metz, au service de communication de la SNCF ainsi qu’à la direction départementale de la SNCF restent sans réponse. Nous sommes jusqu’à preuve du contraire sur un lieu affecté à la circulation publique, séparé d’une zone interdite par un grillage. Ma promenade ici relève de la liberté d’aller et venir. Ce n’est pas à moi de prouver, chaque fois que je pose un pied devant l’autre que j’en ai le droit, c’est à quiconque entend me l’interdire qu’il revient de me citer exactement la Loi au nom de laquelle il exerce sa prétention.

Mais poursuivons notre promenade. Ayant traversé le pont, on accède à l’Île aux Papillons. Sitôt que nos regards se déprennent des rondeurs coquines de l’abbé C… et des raideurs martiales du Conseiller D… ou de leurs amis, on peut y contempler la biodiversité de l’espace classé protégé ou apprécier le travail soigné d’Olivier[2], courageux agriculteur sauvage qui cultive là son potager dans le respect de la flore locale, sa faune et ses faunes.

Agriculture sauvage sur l'Île aux Papillons © Eric GRAFF Agriculture sauvage sur l'Île aux Papillons © Eric GRAFF

C’est ainsi que je me retrouve face aux trois agents de la SUGE en grande tenue. Ils me dressent une amende de 150 € sans motif et me demandent de rebrousser chemin.

Milice ferroviaire en embuscade sur le Pont-Rouge © Eric GRAFF Milice ferroviaire en embuscade sur le Pont-Rouge © Eric GRAFF

On trouvera ici la plainte que j’adresse au Procureur de la République, que je résume brièvement.

Ma plainte au Procureur

J’estime être victime d’un abus de pouvoir commis par des personnes dépositaires de l’autorité publique visant à entraver ma liberté d’aller et venir et à m’escroquer d’une somme indue. Ces délits relèvent de l’article 432-4 (acte attentatoire à la liberté individuelle, sept ans de prison, 100 000 euros d’amende) et 313-2 du Code pénal (escroquerie commise par personnes détentrices de l’autorité publique, en bande organisée, un million d’euros d’amende).

Je n’irai pas jusqu’à les accuser de se livrer à quelque ratonnade homophobe qui contredirait l’impartialité qu’exige d’eux l’article 5 de leur Code de Déontologie. Mon intérêt à agir serait, pour le coup, indémontrable. Il n’empêche qu’une condamnation de ces agents pourrait faire plaisir à mes ami·es de l’association « Couleurs Gaies » de Metz dont j’apprécie la présence indéfectible dans les luttes que nous menons ensemble contre toutes les discriminations. Je les tiendrai prioritairement au courant des suites de la procédure.

Bonus

L’accusation d’homophobie serait injuste à l’égard d’une corporation dont les membres se livrent eux-mêmes aux joies de Sodome et Gomorrhe, y compris sur l’Île aux Papillons. J’ai retrouvé dans les joncs que l’un d’entre eux venait d’écraser en s’y roulant voluptueusement avec sa dernière conquête masculine, un mémento de l’agent SUGE tombé de sa culotte.

Memento à l'usage des agents SUGE, document "interne" SNCF © Eric GRAFF Memento à l'usage des agents SUGE, document "interne" SNCF © Eric GRAFF

Le nom et le matricule joliment calligraphiés sur la page de garde ne seront pas divulgués ici, pas plus que les tendres dédicaces signées par l'abbé C... à son "polisson du rail" sur une image pieuse servant de signet.

Eric Graff

 

[1] Afin de respecter l’anonymat du notable, par égard à notre source, je ne mentionne pas les autres responsabilités de l’élu cumulard. Je signalerai tout de même, sans risquer de le griller, qu’il est de ces élus qui n’ont pas eu un mot pour protester contre le traitement indigne infligé à des enfants confiés au Centre Départemental de l’Enfance de Plappeville condamnés à dormir sur le carrelage d’un réfectoire. Voir ici notre billet ainsi que le rapport accablant du Défenseur des Droits.

[2] Prénom modifié

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