À Metz, la fin d’un bidonville et le début de quoi ?

Jeudi 27 octobre 2020, au petit matin, le bidonville du Petit Bois à Metz Borny est démantelé. Au bout trente mois à croupir dans les ordures, le grouillement des rats et les excréments, il reste treize personnes à « caser » d’urgence. La plupart d’entre elles assurent un travail régulier et réunissent les conditions pour accéder au logement.

Mais elles ne bénéficieront, à la sortie du bidonville, que d’une mise à l’abri en attendant les clefs du logement promis. Pour les plus chanceuses…

Démantèlement du bidonville du Petit-Bois au matin du 29 octobre 2020 © Eric Graff Démantèlement du bidonville du Petit-Bois au matin du 29 octobre 2020 © Eric Graff

Quelles priorités ?

Le Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère avait reçu des responsables de la Ville l’assurance de voir finir cette situation avant le premier novembre. Promesse tenue. Les caravanes sont tractées vers la fourrière et personne ne reste à la rue… du moins à première vue.

Ce matin, sur les lieux, des militant·es du Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère et, outre la police municipale, placide, désœuvrée, présente pour la forme, deux responsables du Centre Communal d’Action Sociale (CCAS) ainsi que la travailleuse engagée dans le cadre de la Maîtrise d’Œuvre Urbaine et Sociale (MOUS) dédiée à l’humanisation des bidonvilles à renfort de fonds publics se chiffrant en millions d’euros (voir billets précédents), des pelleteuses, des caterpillars et une équipe de manutentionnaires du Pôle Service de la ville (avec, dans le groupe, un de nos amis qui en connaît un rayon en matière de démantèlement pour en avoir vécu de l’autre côté du cordon de police). Alors que la MOUS était une coproduction de l’État et de la Ville[1], pas un représentant de la Direction Départementale de la Cohésion Sociale (DDCS) sur place.

Tout se passe comme si la priorité n’était pas le logement, ni la seule mise à l’abri, mais le nettoyage du terrain en attendant de le raviner pour le rendre impropre à toute nouvelle installation. Message équilibré où l’humanité ne doit pas nuire à la fermeté. Au moment où la dernière caravane est tractée par la pelleteuse et les toilettes hissées dans la benne, personne ne sait encore où il passera la nuit. Les mises à l’abri seront notifiées plus tard dans la journée, voire dans la nuit… voire pas du tout.

Appelle le 115

C’est ce qui arrive à Dorian[2] et sa famille. Ils sont à la rue, ils vivotent entre un auvent du bidonville et un coin de plancher concédé par une tante de Dorian dans un logement social surpeuplé. Il est présent ce matin en tenue de travail, gilet jaune, dans le cadre de son contrat avec le « Pôle Service » de la Ville de Metz depuis un an. Il participe aux opérations de dégagement du lieu de survie où il lui est arrivé de se rabattre avec sa femme et ses enfants. « Tu (sic) n’as qu’à appeler le 115 » lui rétorque une des professionnelles du CCAS.

Tout se passe comme si l’habitat naturel du Rom était le bidonville à l’instar de l’escargot sa coquille. Quitter la caravane ou la cabane pour un logement social relèverait de l’anomalie, la transgression du Bernard-l’ermite squattant une coquille Saint-Jacques. Telle est la seule explication possible à l’amertume que nous lisons sur le visage de ces travailleuses qui devraient plutôt être fières de ce qu’elles viennent d’accomplir. Comme si loin d’avoir mené à bien un projet elles avaient pitoyablement cédé à quelque pression.

Les adieux de Daniéla à sa caravane © Eric Graff Les adieux de Daniéla à sa caravane © Eric Graff

Peu de joie sur les visages en ce jour qui devrait être, à défaut de liesse, d’un certain soulagement.

Je suis contente

Elle semble un peu accablée, Daniéla, derrière la pelleteuse qui tracte l’abri où elle a vivoté de longs mois. Pourtant, elle le déclare au journaliste du quotidien local : « Je suis contente, je n’avais pas du tout envie de rester ici, maintenant je vais avoir un toit. » Elle a confiance, nous l’avons assurée de la sincérité des responsables de la Ville. Elle patiente en attendant d’autres précisions. Elle aura une chambre dans un hôtel des environs en attendant de recevoir la clef du logement promis. Bientôt. Quand ? Très bientôt.

D’autres seront moins chanceux.

Désarroi

Marius, Florina et leur fils Alin de dix-sept arrivés en août 2020 ont été d’emblée exclus des bienfaits de la MOUS mise en place trois mois plus tôt qui n’aurait rien de mieux à leur proposer qu’un billet retour pour la Roumanie aux frais de la Ville… la Ville qui dément l’information. Ils recevront, en ce jour de démantèlement, une chambre d’hôtel à soixante kilomètres, dans les faubourgs de Freyming-Merlebach aux frais de l’État. Ils attendront jusqu’à 17 heures dans le hall de la gare pour recevoir les billets de train et un vague plan d’accès de la gare de Béning-lès-Saint-Avold vers cet hôtel situé 2,4 kilomètres plus loin.

Marius, Florina et Alin illustrent une des finalités de la MOUS : il ne s’agit pas que de l’insertion des personnes du bidonville, il convient également de prémunir la ville contre de nouvelles arrivées. Pompe aspirante et foulante, la MOUS intègre les uns et repousse les autres. Il ne faudrait pas prendre le myocarde pour un cœur.

Politique ou charité ?

Ils sont paniqués et le frère de Marius me supplie de les conduire en voiture.

Le Collectif Mosellan de Lutte contre la Misère s’interdit de suppléer les carences des pouvoirs publics par la charité. Pas question de nous substituer en convoyant cette famille sur les lieux en voiture personnelle, la veille du confinement qui plus est, dans les embouteillages sur l’A31. Notre action a pour finalité d’obtenir le déblocage des moyens publics nécessaires à l’éradication de la misère et non de les fournir quand ils font défaut.

Je devrais donc, logiquement, refuser, mais je cède à une lueur d’humanité que je peine à éteindre, troublé par l’idée de leur errance à la descente du train bondé dans la nuit, empêtrés dans leurs baluchons le long d'une voie rapide dans les flaques d'eau entre deux ronds-points, avec pour seul repère un plan réduit en bouillie par la pluie.

Je cherche des excuses à ma faiblesse en retournant chez moi sur mon vélo sous la pluie pour revenir en voiture. On se comprend mal au téléphone, ils me cherchent de l’autre côté de la gare où je veux les rejoindre alors qu’ils ont couru du côté où je stationne, etc. Au bout de trois quarts d’heure de chassé-croisé on finit par se retrouver. Il y a juste assez de place dans la Clio pour les paquetages plus ou moins ficelés qu’ils ont extirpés de leur caravane en urgence ce matin.

Nous traversons les bouchons puis les ralentissements sur l’autoroute. Ils me supplient d’accepter les billets de cinq et dix euros qu’ils me tendent en dédommagement du carburant et des tickets de péage. Malgré mon mensonge (je me rembourserai sur vos tickets de train — qui sont en réalité non échangeables et non remboursables), malgré mes protestations, ils réussissent à caler leurs billets sur le siège. Je ne pouvais pas tout voir, il faisait nuit, je me concentrais sur la route.

Mais de retour à la maison, je compte les billets qu’ils ont glissés de ci de là : ils m’ont bien remboursé le double du trajet, essence, péage et usure du moteur compris, même en déduisant les titres de transport.

Je suis gêné de mettre dans ma poche cet argent tombé dans leurs escarcelles sur le trottoir par bribes. À leur échelle, ce n’est pas un dédommagement, c’est un potlatch. Tout ça pour quoi ? l’accès à une chambre de neuf mètres carrés perdue entre le béton et le bitume où l’on s’entasse à trois en attendant la visite d’une assistante sociale qui vient le lendemain. Elle viendra, juste pour leur annoncer qu’elle ne fera rien pour eux. Ni elle, ni personne.

Des touristes

Au regard des services sociaux, qu’ils dépendent de la Ville, de l’État, du Département ou de la Région ou de l’Europe, Marius, Florina et Alin sont de simples « touristes » européens un peu culottés de revendiquer des droits sociaux. « Ça vous viendrait à l’idée, vous, si vous alliez en Roumanie de réclamer qu’on vous prenne en charge ? » me rétorque la directrice de la Direction Départementale de la Cohésion Sociale (DDCS) alors que j’intercède pour cette famille. L’argument me cloue le bec.

Notre civilisation progresse. On est passé de l’abandon pur et simple dans la rue ou sur un terrain vague à une mise à l’abri dans un hôtel perdu loin de toute vie urbaine. Par vie urbaine, nous entendons toute possibilité de discussion, palabre, négociation, conflit, réflexion, incident de rue, solidarité, expression artistique, etc. — bref ce qui fait notre vraie richesse.  Marius, Florina et Alin végètent à présent dans un cul-de-sac politique, social et culturel où les a conduits la lueur d’humanité à laquelle j’ai cédé. On y meurt moins vite qu’à la rue mais patience.

Telle est la portée de notre action militante. Nous sommes toutes et tous un peu découragé·es par l’évanescence de nos rêves, en tout cas le rêve que voici…

Un rêve

Nous rêvons d’un monde presque identique à celui dans lequel nous sommes avec une infime différence. La générosité sociale ne proviendrait ni de la compassion religieuse, ni des menaces d’une foule, ni de l’obstination d’une poignée d’activistes, ni, encore moins, des ruissellements d’une oligarchie. Cette générosité serait spontanée et souriante. La fin d’un bidonville réjouirait autant les personnes qui en partent que celles qui y auraient œuvré. Elle serait la cohésion instinctive des humains, le goût du bonheur collectif, tel qu’il affleure au fil de nos luttes.

NOTES

[1] Et non pas la Fondation Abbé Pierre, comme nous l’avons dit par erreur dans un communiqué de presse. Échaudée par l’expérience désastreuse de la « MOUS » précédente sur le bidonville dit « Le Débonnaire », la FAP avait décliné l’invitation de s’associer à celle du « Petit Bois ».

[2] Tous les prénoms de cet article sont modifiés.

 

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