De la liberté de caricaturer !

Tandis que l'Europe se reconfine, Haïti s’engouffre un peu plus sous la virulence d'une diplomatie d'escroquerie dont les traits crapules sont dissimulés par les caricaturistes, plus adeptes d’une liberté de masques et d'impostures que de vérité et de justice. Indigné, je me laisse gagner par l'injonction de la liberté de caricaturer pour faire un doigt d’honneur à la bienpensante liberté.

Du tournant vert aux tourments de l’hiver 

 

De Masques et D'impostures © Erno Renoncourt De Masques et D'impostures © Erno Renoncourt
Dans les brouillards d’un automne médiocre, la résurgence virale impose un nouveau confinement à l’Europe et laisse retentir des échos de sacrifice expiatoire. On eût dit que la décision de se reconfiner, dans la précipitation, vient d’une volonté de se racheter des rafistolages politiques de la saison virale 1. Une parfaite stratégie de duperie pour masquer la persistance des défaillances sanitaires qui avaient ponctué de couleurs apocalyptiques le printemps de la croissance économique.

Il faut se rappeler que les apôtres de la croissance avaient tout fait pour hâter le déconfinement printanier. L'urgence de remettre en marche le train festif de la mondialisation sans poser la nécessité de la rupture d’avec le modèle économique qui bouleverse les écosystèmes et fragilise le cycle du vivant. En persistant, malgré les leçons de la covid19, d'avec la logique du marché qui se nourrit de l’exploitation de l’homme par l'homme et de la détérioration de la nature, ils assument qu'ils n'ont pas d'alternative et que le profit économique pour une minorité reste l'ultime et l'unique objectif du néolibéralisme. En conséquence, il est de bon ton de rappeler aussi le cynisme des « experts publicistes » qui chantaient, aux premiers jours du déconfinement anticipé,  la victoire sur le coronavirus. Ils se voulaient si connaisseurs (« toutologues ») qu’ils avaient postulé l’urgence de la reprise économique au détriment des enjeux planétaires et humains. Pour eux, seule la croissance économique est digne de valeur. Et, dans le simplisme de cette épistémologie du profit, ils ont oublié de prendre en compte l’humain comme variable centrale des processus économiques, alors que c'est le pivot central de l’équilibre des écosystèmes qui régulent le cycle du vivant.

À dessein, ils ont laissé l'humain comme un maillon faible des processus économiques dans l'objectif d'en faire une source de profit sur la base d'un racisme mercantile. Car, si l'humain n'est pas pris en compte intrinsèquement, il devient possible de le catégoriser en race et de faire valoir, par le jeu des dissemblances naturelles et des différences construites, un concept de supériorité comme fer de lance du racisme culturel et institutionnel. Et le tour est joué : ma couleur de peau détermine si j'ai un "sang pur" ou "impur" pour, in fine, établir si je suis taillable et corvéable à merci. On ne peut pas dissocier le racisme du modèle économique dont il est le fondement.

Voilà pourquoi, certains sont si heureux de déconfiner leur racisme et de suggérer bien haut ce que l'imposture pense tout bas: Travailler (viralement) à la décroissance démographique !  Ce qui laisse ainsi entrevoir l’ombre de quelques projets macabres, en étude ou en expérimentation, pour l’Afrique et toutes les populations pauvres et vulnérables du monde. 

« En même temps », dans ce déclin printanier, des démiurges impuissants se confessaient et annonçaient des "étés culturels et apprenants" ; ils laissaient même entrevoir le besoin de se réinventer. Joignant l’imposture à la démesure, ils ont bifurqué vers le premier raccourci menant au grand « tournant vert ». Alléluia, Jupiter est vivant !  Ainsi, le confiteor du printemps confiné se transforma en un credo estival majestueux, tandis que, dans l’effondrement quotidien de l’automne, la chorale des publicistes continue de fredonner le Kyrie : ô clémente Nature, dans ta bonté protectrice, prends pitié de notre économie !

C’est donc en toute logique que la valse des impostures ramène l’Europe vers les tourments d’un nouveau confinement. Et comble d'hystérie, l’hiver n'est pas bien loin ! Tremblez peuples de sang impur d'Afrique et populations pauvres du monde, les marcheurs blancs se réveillent !

 Méditation profonde et distanciation systémique

D’un point de vue pédagogique, la rechute est souvent la preuve d’un apprentissage bâclé. En ce sens, le reconfinement ne peut être que la conséquence des impostures derrière lesquelles se sont masqués les décideurs politiques. En Avril 2020, j'écrivais déjà dans le blog que : "si au bout de notre chute, nous nous relevons, nous ne pouvons plus reprendre les mêmes pas, la même danse, sur le même rythme, en fredonnant la même mélodie. Si cela se trouve, c’est que nous n’aurons pas compris la leçon, et ce sera sans doute, parce que nous n’aurons pas assez souffert. Alors il faudra nous attendre à ce que de nouvelles chutes plus violentes, plus douloureuses viennent nous ramener à l’évidence". https://blogs.mediapart.fr/erno-renoncourt/blog/150420/le-coronavirus-et-le-management-dapres.

Mais, de quelle importance peut être la réflexion venant d'un shithole, dans un monde où les médias, en majorité, sont aux mains des puissances de l'argent et régis par une stratégie éditoriale empreinte de racisme culturel ? Pour les caricaturistes et les éditorialistes, le regard, le crayon et la plume ne s'arrêtent pas sur un shithole. Sauf quand il y a une catastrophe et que ressurgisse la perspective d’une mobilisation de fonds pour faire vivre l’assistance totalitaire, pardon humanitaire. Au-delà, C’est là où se jouent les intérêts stratégiques des impérialistes que se posent la caméra et la caricature: Hong Kong, Biélorussie, Venezuela, etc.. ! Tout est orienté. Et puis, circulez ! Rien à caricaturer.

Fort heureusement, toute détresse est porteuse d’opportunités quand on prend le temps de méditer les raisons de l’effondrement et qu'on trouve le courage d’aller à la rupture, au bout des impostures. Ainsi, il y a lieu d’espérer que le temps de ce nouveau confinement sera vraiment mis à contribution pour une méditation profonde sur l’urgence d’une distanciation systémique d’avec les impostures

Fort heureusement, toute détresse est porteuse d’opportunités, pourvu que l’on prenne le temps de méditer les raisons de l’effondrement et que l’on trouve le courage d’aller au bout de la rupture. Ainsi, il y a lieu d’espérer que le temps de ce nouveau confinement sera vraiment mis à contribution pour une méditation profonde sur l’urgence d’une distanciation systémique d’avec les impostures.

Aussi, étant marqué par l’effondrement de mon pays, puisque vivant dans un shithole (Haïti) soumis à des cycles de turbulences qui génèrent une précarité politico-économique propice à la déshumanisation, je viens porter ce texte comme un témoignage contre toutes les impostures. Sachant que l’obscurité qui terrifie Haïti ne m’autorise point à faire la leçon aux donneurs d’ordre démocratiques du monde occidental, alors je lance juste quelques questions en guise d’alerte. Car, de mon shithole, je vois s’épaissir les brouillards d’un automne médiocre dans lesquels peuvent surgir bien des horreurs.

 Liberté d’expression et responsabilité

En introduisant ce thème de réflexion par le truchement du confinement, je cherche à relier dans une équation méthodologiquement viable (pour l’avenir) des variables comme la distanciation imposée par l’urgence sanitaire et les impostures qui induisent la problématique virale. Ce faisant, il sera possible d’objectiver et de décrire la trajectoire de cet effondrement humain qui impacte toute la planète.  Ainsi, on pourra montrer combien les choix collectifs et individuels pèsent dans le déséquilibre des écosystèmes, et, conséquemment, on pourra mieux responsabiliser tout un chacun par rapport à ses certitudes, ses valeurs, ses engagements et ses choix par rapport aux impératifs climatiques mais aussi éthiques dans le devenir de l’espèce humaine.

 À l’heure où ce reconfinement semble, plus que jamais, remettre en question les rapports entre modèles économiques dominants, engagement éthique envers l’humain et engagement écologique envers la nature, il y a lieu d’en appeler à la responsabilité collective pour tenter d’infléchir la courbe de cet effondrement évoqué avant l’atteinte du point de non-retour. Mais, comme cette responsabilité plurielle a pour objectif de sécuriser les failles qui érodent l’équilibre des écosystèmes pour protéger le cycle du vivant et assurer l’épanouissement de l’humain, il y a lieu donc de convoquer, dans ce débat, la responsabilité individuelle.

D’où le besoin d’arpenter ces espaces de liberté qui résonnent de tant d’échos de vertus dans leurs formes les plus sacrées, mais aussi les plus dépravées. Car, c’est dans le confort de ces lieux que chacun se donne les raisons de lancer les agressions contre l’environnement, contre l’humain et contre le vivant. Chacun se sentant libre d’agresser, d’offenser, d’insulter, de violer, de terroriser, d’assujettir et de déshumaniser tous ceux et toutes celles qui n’entrent pas dans l’angle étroit de sa représentation du monde.

 C’est donc entre liberté et responsabilité que se jouent l’avenir de la planète et la survie de l’espèce humaine. Mais, l’inertie de la connerie (serait-ce le versant de l’intelligence artificielle ?) rend certains si confortable dans leur espace feutré de liberté qu’ils s’autorisent tous les droits sans penser aux autres. Sans y intégrer les engagements et les responsabilités de cette liberté. Ainsi, atrophiés par une culture de la facilité, ils oublient que c’est seulement dans la solitude d’une vie individuelle et cloitrée que la liberté peut s’exercer sans contraintes et impunément (Simone Weil, L’enracinement). Autrement, la liberté engage et responsabilise à plus d’obligations et de devoirs qu’elle ne donne droit à des privilèges.

 Ceci étant posé comme postulat, posons quelques questions de bon sens.

  • La liberté d'expression autorise-t-elle à caricaturer, dénaturer, transgresser et ridiculiser les valeurs des autres peuples, des autres cultures, des autres religions ?
  • Peut-on donner carte blanche à la liberté dont l’expression agresse et offense sous prétexte que cette agression et cette offense sont imperceptibles pour la culture qui revendique cette liberté ?
  • La liberté d'expression n-a-t-elle pas une noblesse et une dignité qui la responsabilisent et l’invitent à penser aux fondements de la culture de ceux et de celles à qui elle s'adresse ?
  • Jusqu’où est-on libre de définir et d’établir que ce qui a de la valeur pour soi doit aussi ne pas avoir de valeur pour les autres ?
  • Jusqu’où peut-on s’autoriser à contraindre les autres à accepter ses propres valeurs comme étant régulatrices des échanges ?

 Il suffit de penser à toutes ces injonctions totalitaires que certains, toujours armés d’un argument de puissance et de grandeur, portent comme des artefacts de démocratie et de liberté, alors qu’elles ne sont que des échos singuliers et particuliers de quelques notes dans une partition riche et diversifiée.

Tantôt, enculades pour tous par-ci !  Tantôt, caricatures pour tous par-là ! Toujours selon la loi du plus fort, toujours selon les valeurs du plus puissant Mais, pourquoi veut-on uniformiser le monde selon ses goûts et ses intérêts ? Pourquoi cette frénésie occidentale cherchant à tout prix à imposer son morceau de verre comme le miroir de la vérité ? Pourquoi ne pas accepter le droit à la différence comme la seule vraie valeur de cette complexité qu’est l’humain ?

 C'est ce débat que je lance, de mon shithole déstabilisé et défaillant, pour remettre l'éthique au cœur des rapports humains et des échanges culturels entre les peuples. Car il me semble que les mêmes qui s'autorisent le droit de caricaturer et de ridiculiser les valeurs des autres sont souvent les premiers à crier à l'insulte ou à l’insolence quand on leur présente le tableau de leurs impostures. D’où cette nouvelle question :

S'il est vrai que la liberté d'expression inclut le droit de dire aux autres ce qui ne leur plaît pas, autorise-t-elle pour autant à cracher sur les symboles religieux, culturels et politiques des autres. Sur certains sujets, la frontière entre liberté d’expression et liberté d’agression n’est-elle pas trop fine pour ouvrir des saignées qu’on mettra longtemps à panser ?

 Fonder la pertinence de la liberté d’expression

Ne sont-ce pas ces questions qui poussaient Socrate à proposer opportunément de jauger la pertinence de la liberté d'expression à l’aune d'un triptyque de valeurs ? En effet, pour Socrate, la liberté d’expression n’est pas absolue, car sa pertinence se fonde sur une trois piliers inviolables :

  • La Vérité prise comme dimension rattachée à l'épistémique ;
  • La Justice prise comme dimension éthique ;
  • La Nécessité prise comme dimension pragmatique.

Partant de ce fondement de pertinence, Socrate s’autorisait et recommandait de refuser d’entendre (donc de contester) toute parole qui n’était pas auréolée par ces trois valeurs. Alors, dans le prolongement du questionnement socratique, osons penser aux alternatives qui peuvent s'offrir à la liberté d'expression quand celle-ci souffle sur les braises ardentes de la transgression. Ce qui nous pousse à demander qui est habilité à déterminer ce qui est offensant, insultant et blasphématoire pour les uns et les autres ? Qui peut établir la frontière de démarcation entre humour et insulte ? Entre caricature et blasphème ?

En dehors d’un code policé et normé, c’est seulement le respect de la culture des autres qui aide à sortir de ce bourbier controversé qu’est la liberté. Car, en prenant l’autre comme détenteur de valeurs spécifiques et distinctes, on s’efforce de ne pas lui imposer des valeurs qui choquent sa culture, ses traditions, son identité et son humanité. De sorte que chaque fois que quelqu’un ou qu’un groupe s’autorise à imposer ses valeurs aux autres, c’est parce qu’à la base cet quelqu’un ou ce groupe s’estime porteur davantage de droits, davantage de valeurs   et donc s’estime plus grand, plus puissant, plus humain que celui qu’il veut contraindre.

Du reste, n’y a-t-il pas plus de grandeur et d’intelligence de s’abstenir des privilèges d’un droit, à fort potentiel de controverse, pour protéger l’harmonie d’un monde déjà dévasté par plein de conflits et de rivalités ? Quelle plus grande éthique de la liberté que celle par laquelle on se contraint, non par lâcheté, mais juste pour faire briller la dignité et le respect dans les valeurs des autres !  N'y a-t-il pas une chance pour que la liberté d’expression soit surtout la communion dans le respect accordé aux valeurs des autres et non pas que l’agression à laquelle autorise le confort d’une culture qui se veut supérieure aux autres ? D’ailleurs, n’est-ce pas l’expression flagrante d’un racisme latent que de penser que tous ceux et toutes celles qui ne partagent pas les valeurs occidentales sont des barbares ? À-t-on le droit de tout s’autoriser au nom d’un certain référentiel de grandeur ou de puissance ? Le droit à l’offense, au blasphème est-il l’expression d’une liberté ou une agression soutenir un certain totalitarisme s’abreuvant aux sources du souci de soi ?

Pour ces questions, aucune certitude ne peut s’imposer. Alors, on ne peut que se laisser gagner par la prudence du doute qui invite à s’abstenir. Car savoir se contraindre est un des premiers impératifs éthiques qu’on doive se donner comme valeur de notre humanité ! La tentation de réduire la part d’humanité des autres par la toute jouissance de sa liberté est toujours inscrite dans les codes d’une barbarie (Tzvetan Todorov) latente qui n’attend que les contingences de l’histoire pour se manifester. Et c’est là qu’émerge la vraie question : qui est barbare et qui ne l’est pas ?  Qui a tort ? Celui qui réagit à l’offense de sa dignité et de son humanité ? Qui a raison ? Celui qui revendique l’impunité de la liberté pour tout offenser, tout caricaturer, tout déshumaniser ?

 

Voilà de quoi offrir, durant cette seconde vague de confinement, un profond sujet de méditation pour les confinés de la liberté totalitaire…. En attendant les autres vagues de contagion ou d’agression.  Car, à moins d’une rupture radicale d’avec les impostures, il y en aura d’autres. Et ce, jusqu’à la dernière qui sera, sans doute, fatale, et qui sera, comme toujours portée et revendiquée, au nom de la liberté irresponsable d’exprimer son agression.

Parlant d’impostures, comment s’empêcher de caricaturer l’hystérie de certains pays qui se présentent comme champions de la démocratie, alors que c’est avec « l’étendard sanglant levé », au nom de leur « sang pur », qu’ils ont dépecé, égorgé et saigné les Africains pour s’enrichir des ressources de ceux dont le sang trop impur méritait de couler ? Et qui osera caricaturer cet ancien homme d’État qui est entré dans l’histoire comme le champion de l’escroquerie en bande organisée, ce qui lui conférait la liberté de reprocher aux Africains, trop proches des singes selon lui, de ne pas être enter dans l’histoire ?

Ah, qu’elle serait belle, la caricature de l’imposture internationale, dans le regard et sous les doigts des caricaturistes ! Mais avant de rêver, il faut se rappeler que la liberté d’expression revendiquée par les grands médias dominants n’est qu’un outil au service de grands intérêts financiers qui n’ont que faire de la liberté…sauf quand celle-ci est piratée et doit servir de porte dérobé vers d'affreux projets.

Véritable caricature de la bêtise, comme le rappelait à juste titre cet excellent article[1]. Alors, pourquoi s’interdire de caricaturer les grandes impostures internationales ? Pourquoi la liberté qu’on revendique pour dévaloriser les autres ne s’exerce pas avec la même virulence contre les puissants du monde occidental dans leurs rapports inhumains avec l’Afrique et avec les populations pauvres ? Pourquoi la liberté d’expression ne caricature pas autant les agences internationales qui mobilisent de l’argent au nom des défaillances des pays pauvres, alors que ce sont elles qui construisent les défaillances de ces pays pour entretenir une expertise de rabais ?

Arrêtons de rêver, la liberté d’expression, aux mains des puissances de l’argent, sera toujours confinée dans un racisme culturel qui l’empêchera de dénoncer les causes les plus vraies, les plus justes et les plus humainement utiles ! L’imposture étant son modèle économique, c’est en toute logique qu’elle s’active à dissimuler, derrière des masques, les traits grossiers et vulgaires de ses maitre-oppresseurs, en se concentrant sur le superficiel pour grossir le vraisemblable et caricaturer tout ce qui n’entre pas dans l’objectif de ses profits.

 

[1] https://www.monde-diplomatique.fr/2005/08/ACCARDO/12409

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