Les enjeux techniques, politiques et démocratiques de la réouverture des écoles

Alors que l’on pouvait penser, comme dans de nombreux pays voisins, que les écoles ne seraient rouvertes qu’en septembre, l’annonce par Emmanuel Macron d’une reprise, aussi progressive soit-elle, le 11 mai prochain, a de quoi surprendre et interroger. La question est non seulement technique mais aussi politique et démocratique.

Après des semaines de tergiversations, l’annonce par Emmanuel Macron de la réouverture des écoles le 11 mai prochain pose de nombreuses questions. D’abord, une question technique, que les personnels et leurs syndicats n’ont pas manqué de soulever : celle des conditions dans lesquelles les écoles seront rouvertes et des mesures qui seront mises en œuvre pour protéger tant les personnels que les élèves et, par voie de fait, leur famille. Dès le 3 avril, la CHSCT ministériel a demandé un certain nombre de garanties1. Aucune réponse n’a été apportée jusqu’à présent par le ministre alors même qu’il y est tenu. Parmi les mesures attendues, la généralisation des tests des masques en nombre suffisant aussi bien pour les personnels que pour les élèves. Une exigence élémentaire qui que le gouvernement aura sans doute du mal à satisfaire. Compte tenu des révélations de Médiapart, on peut notamment douter que les masques soient disponibles en quantité suffisante au début du mois de mai2.

Le gouvernement a ses raisons que l’on ne devrait pas connaître

Au-delà de cette question technique, évidemment essentielle, se pose celle des motivations qui ont amené le gouvernement à accélérer le calendrier. Selon les déclarations officielles, c’est parce qu’il se soucie des inégalités entre élèves engendrées par la situation que cette décision lourde d’enjeux a été prise. Si l’école a globalement tendance à reproduire les inégalités sociales sur le plan scolaire, il est vrai aussi que toute rupture du temps scolaire, à l’occasion du confinement mais aussi à l’occasion des vacances, renforce cette tendance. Ce phénomène a été exacerbé durant le confinement dans la mesure où l’injonction à la continuité pédagogique a amené, en tout cas dans un premier temps, un certain nombre d’enseignant·e·s, à poursuivre le programme. Or, les enfants étaient très inégaux face cet apprentissage à distance.

On peut cependant s’étonner de cet intérêt soudain de Jean-Michel Blanquer pour les inégalités scolaires, lui qui a passé ces dernières semaines à vanter les mérites de la continuité pédagogique, en feignant d’ignorer les conséquences dramatiques de la situation pour les élèves, en particulier pour celles et ceux rencontrant des difficultés scolaires et étant issus des couches populaires. Il en va de même, depuis maintenant trois ans qu’il s’est installé rue de Grenelle, de ses réformes successives, lesquelles ont contribué à renforcer les inégalités devant l’école et la sélection sociale.

C’est sans doute que le gouvernement a ses raisons que l’on ne devrait pas connaître ou, tout du mois, qu’il serait préférable de taire. Les hypothèses en la matière ne manquent pas. Au-delà des inégalités scolaires, le gouvernement n’est pas sans connaître les difficultés que vivent actuellement les familles, avec parfois des situations particulièrement graves de pauvreté et/ou de violence. Une situation sociale particulièrement explosive que la reprise de l’école pourrait en partie apaiser, à défaut de donner aux travailleurs sociaux les moyens de répondre aux problèmes qu’ils rencontrent.

Plus fondamentalement, les représentants du grand patronat, MEDEF en tête, semblent particulièrement pressé de sortir du confinement en espérant relancer la machine à profits. Or, en vue de la reprise de la production dans les secteurs qui sont actuellement à l’arrêt, il est indispensable que les parents ne soient plus contraints par l’impératif de garder leurs enfants. Là encore, l’école apparaît comme la meilleure solution pour libérer la force de travail et ainsi répondre à la demande du grand patronat.

Culture scientifique et démocratie

Par ailleurs, cette décision est sans doute révélatrice de la stratégie du gouvernement face à l’épidémie elle-même. S’il n’est pas envisageable de bénéficier d’un vaccin avant au moins dix-huit mois, se pose en effet de la question de la meilleure manière de limiter les conséquences de l’épidémie dans l’attente de cette échéance. Il semble difficilement tenable de poursuivre le confinement des mois durant, sans doute plus d’une année, jusqu’à la découverte dudit vaccin… Or, la disparition du virus par lui-même semble très improbable. Dans ces conditions, de nombreux épidémiologistes misent sur l’immunité collective pour nous protéger du virus. Il faudrait pour cela qu’une part suffisamment importante de la population, au moins 60 % voire 70 % selon les sources, contracte la maladie. En effet, l’immunité de chacun permet également de protéger l’ensemble de la population puisqu’elle freine la circulation du virus. Outre les doutes qui persistent quant à l’objectif lui-même, dans la mesure où il s’agit d’un virus nouveau que l’on connaît assez mal, encore faut-il y parvenir tout en limitant les conséquences sanitaires. L’une des solutions consiste à alterner des périodes de confinement et des périodes de dé-confinement, ce que certains appellent la stratégie du stop and go ,en référence aux politiques économiques mises en œuvre durant les Trente Glorieuses. L’autre solution, complémentaire, consiste précisément à dé-confiner les personnes les moins à risque, à savoir les enfants et leurs parents, afin qu’ils contractent la maladie, tout en laissant confinées les personnes les plus fragiles3. Sans doute cette stratégie est-elle celle que que gouvernement a adopté, sans pour autant l’assumer.

Il n’est pas question, dans cet article, de condamner ou au contraire d’encenser cette solution. La question de la stratégie à adopter face à l’épidémie, lourde d’enjeux collectifs, doit faire l’objet d’un débat sérieux, prenant en compte de très nombreux paramètres : sanitaires, sociaux, économiques… Or, que penser d’une décision prise par le seul Président de la République, sans aucune transparence, sans aucun débat public ? La problématique est donc également démocratique.

Face à la crise, le gouvernement a décrété l’état d’urgence sanitaire le 23 mars dernier. Si une partie des mesures semblent s’imposer par leur évidence. S’il y avait bien urgence de fermer les écoles ou encore de confiner la population, ce que le gouvernement a d’ailleurs tardé à mettre en œuvre alors même que l’exemple des pays voisins démontraient que ces mesures étaient inéluctables, en quoi leur mise en œuvre devait-elle s’opposer à l’expression démocratique des premiers concernés ? A minima, on aurait pu imaginer que chaque prolongation du confinement ou encore que la réouverture des écoles soit décidée par le Parlement. On aurait pu également envisager de favoriser le débat public grâce à des interventions scientifiques plus nombreuses et plus rigoureuses dans les médias, en laissant favorisant l’expression des citoyens grâce aux technologies numériques, plutôt que de laisser la parole au monarque républicain ou à son premier ministre une fois chaque semaine dans le journal de 20h. Plutôt que la continuité pédagogique qui est apparue davantage comme une discontinuité pédagogique, dont les enseignant·e·s se sont efforcés de limiter les conséquences, le gouvernement aurait été bien inspiré de mettre en œuvre la continuité démocratique !

On mesure en revanche l’importance de la culture scientifique et technique pour éclairer les décisions démocratiques. À ce titre, le rôle de l’école est primordial pour permettre à chacune et à chacun de s’approprier cette culture. Or, réduite à quelques notions jugées plus fondamentales que les autres, celle-ci a été largement remise en question ces dernières années. Parce qu’ils ne la jugeaient pas suffisamment utile dans le cadre de leur future profession, les libéraux ont ces dernières années fait le choix délibéré de priver certains élèves de l’accès à une culture scientifique et technique ambitieuse, préférant développer l’apprentissage au plus tôt ou encore revoir à la baisse le nombre d’heures d’enseignement des disciplines dites générales dans la voie professionnelle. À l’inverse, de la maternelle au lycée, la culture des techniques est quasiment absente de la voie générale, si bien que de nombreux élèves n’ont jamais eu la chance d’y accéder. Il faudra, une fois la crise terminée, revenir sur ces réformes et permettre à tous les élèves d’acquérir une culture commune de haut niveau, autant dans les domaines scientifiques et techniques que dans les autres. Il en va de la possibilité pour tous et toutes de participer pleinement aux prises de décision, dans un monde qui devient de plus en plus complexe4.


1« Le CHSCT demande au ministère le dépistage des élèves et des personnels avant la reprise des cours », Le Café Pédagogique, le 7 avril 2020. <En ligne : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/04/07042020Article637218423904757344.aspx>

2« Masques: après le mensonge, le fiasco d’Etat », Médiapart, le 10 avril 2020. <En ligne : https://www.mediapart.fr/journal/france/100420/masques-apres-le-mensonge-le-fiasco-d-etat?onglet=full>

3À ce propos, un article des Décodeurs du Monde explique assez bien les différentes solutions envisagées pour sortir du confinement : « Quand et comment pourrons-nous ressortir de chez nous ? Les enjeux du « déconfinement » expliqués en schémas », Le Monde, le 7 avril 2020. <En ligne : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/04/07/les-enjeux-du-deconfinement-expliques-en-schemas_6035827_4355770.html>

4Au sujet de la culture scientifique et technique, voir quelques numéros de la revue Carnets rouges :
Numéro 14, Sciences et éducation, Octobre 2018. <En ligne : http://carnetsrouges.fr/numeros/numero14/>
Numéro 12, Des fondamentaux, pour quelle école, Janvier 2018. <En ligne : http://carnetsrouges.fr/numeros/numero12/>
Numéro 1, Quels programmes pour une culture partagée, Septembre 2014. <En ligne : http://carnetsrouges.fr/numeros/numero1/>

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