Oui, boucher est un métier

Réflexion sur les récentes actions du collectif Boucherie Abolition qui, samedi 22 septembre, a mené plusieurs actes de protestation en France lors desquels des militant.e.s se plaçaient devant des vitrines de boucherie avec des animaux morts dans les bras et un T-shirt "Boucher, pas un métier".

Que veut dire "métier" ? Voici quelques définitions :

"Activité manuelle ou mécanique nécessitant l'acquisition d'un savoir-faire, d'une pratique." ou encore "Occupation, profession utile à la société, donnant des moyens d'existence à celui qui l'exerce." ou tout simplement : "Activité régulière dont on vit.".1

Donc oui, boucher est un métier. C'est un métier spéciste2 dans une société spéciste. C'est une activité manuelle ou mécanique spéciste qui nécessite l'acquisition d'un savoir-faire spéciste, d'une pratique spéciste. C'est une occupation spéciste, une profession spéciste utile à une société spéciste, donnant des moyens d'existence à celui qui l'exerce. C'est également une activité régulière spéciste pour le spéciste qui l'exerce.

C'est un fait, boucher est un métier.

 

Un militant du collectif Boucherie Abolition devant une vitrine de boucherie samedi 22 septembre - ©Agence France Presse © Agence France Presse Un militant du collectif Boucherie Abolition devant une vitrine de boucherie samedi 22 septembre - ©Agence France Presse © Agence France Presse

 

Que Monsieur Jean-François Guihard, président de la Confédération Française de la Boucherie-Charcuterie, ne s'affole donc pas, comme nous pouvons le voir dans cette vidéo où il est face à Sébastien Arsac, co-fondateur de L214. D'ailleurs, pourquoi n'ose-t-il pas dire, comme le suggère la campagne de 269 Life, "Bonjour, je suis boucher et j'adore découper des cadavres d'animaux innocents pour votre bon plaisir." ? Pourquoi parle-t-il de dénigrement ? Car c'est un fait, un boucher découpe le cadavre d'un animal innocent. Comme c'est un fait qu'actuellement boucher est un métier, il est un fait que le boucher ou la bouchère découpe les corps, les cadavres, d'animaux innocents mis au monde pour être exploités par l'Homme. Et il "adore" certainement le faire puisqu'il est représentant de cette profession. Il serait étrange de représenter quelque chose que l'on n'aime pas. Puis il est vrai que le démembrement des animaux qu'effectue le boucher ou la bouchère est fait dans le but de satisfaire une clientèle, des consommateurs, pour "leur bon plaisir". Donc tout tient dans cette phrase. Pourquoi n'ose-t-il pas la prononcer ?

Il n'ose certainement pas la dire de plein gré car dire cela c'est faire voler en éclat le mythe de la "viande heureuse", c'est faire voler en éclat les œillères que les consommateurs et consommatrices ont vis à vis de ce que l'on appelle la viande, le steak, le rumsteak, le bifteck, la saucisse, le saucisson, l'escalope, le faux-filet, le filet mignon, etc. Derrière ces morceaux de cadavres il y a des êtres sentients qui ont payé de leur vie, après une existence d'exploitation, quelques plaisirs gustatifs. Ce sont des animaux innocents, sentients, qui sont assassinés pour être mangés par des humain.e.s. Oui, c'est aussi un fait. Mais il a certainement lui-même de grandes œillères, il ne voit certainement pas les morceaux de cadavres pour ce qu'ils sont, il les voit certainement comme des aliments, des morceaux de nourriture, tel qu'il verrait des légumes ; comme Rémi Thomas, ancien boucher repenti, qui l'explique dans cette vidéo.

Si monsieur Jean-François Guihard trouve choquant le fait que des individus se placent devant des boucheries avec des t-shirts où il est inscrit "Boucher, pas un métier" dans l'espoir d'un monde plus juste,  si Monsieur Guihard s'offusque d'une campagne d'affichage où il est inscrit "Bonjour, je suis boucher et j'adore découper des cadavres d'animaux innocents pour votre bon plaisir", si monsieur Guihard trouve ces actions non-violentes violentes c'est qu'un point sensible a été touché. Il les trouve violentes car elles mettent en évidence la propre violence de son métier, du système qui le fait vivre, elles le mettent dans un état de dissonance cognitive, tout simplement.  C'est de la non-violence d'un groupe de personnes minoritaires adressée à de la violence institutionnalisée. Et cela remet tout en cause. La simple vérité, l'énonciation de faits, vient bousculer une institution ancestrale - le spécisme - qui prospère grâce à l'opacité : mur des abattoirs, vitrines des boucheries exposant des morceaux de cadavres transformés en mets, le "bien-être animal" prétendu de la filière viande via la communication, la dissonance cognitive qui fait que l'on aime un animal mais que l'on mange l'autre, qui fait que l'on aime la viande mais qu'en même temps on n'aime pas voir un animal se faire tuer, etc. La simple vérité, l'énonciation de faits, met à mal cette opacité et le spécisme, qui est ainsi de moins en moins tolérable. Notre société évolue, tout simplement. Et quand évolution il y a, la plus simple des vérités peut faire flancher et douter les plus grandes et vieilles institutions.

Donc oui à nouveau, boucher est un métier ! Actuellement. C'est un métier, comme l'ont été les activités de bourreau ou d'esclavagiste. Ces activités ont été socialement acceptées un jour, ce qui en faisait des "métiers".  Ces pratiques se faisaient - ou se font encore dans certaines situations ou pays malheureusement - au profit d'une majorité et au détriment d'une minorité invisibilisée. Les gens qui avaient pour professions de telles activités se levaient chaque matin pour aller à leurs "besognes". Mais la société a évolué sur ces sujets. Dire "Boucher, pas un métier" ce n'est pas accuser des personnes, c'est accuser un système, une institution. Les bouchers et bouchères d'aujourd'hui sont né.e.s dans une société où le fait de démembrer des cadavres d'animaux était normal, était la norme, l'est encore pour une majorité de personnes mais que toute considération éthique remet en question aujourd'hui. Les bouchères et bouchers d'aujourd'hui portent un lourd héritage et doivent s'en défaire si elles et ils veulent aspirer à un monde plus juste, plus éthique, plus respectueux de l'environnement et du vivant. Nous sommes aux débuts d'une nouvelle ère morale qui met à mal l'ère spéciste. Les intérêts, anciennement acceptés, de certaines personnes deviennent intolérables, il est donc normal que ces personnes se sentent agressées, mais c'est le système et les pratiques qui sont à revoir. Et cette transformation de société se fera avec ces personnes et non contre elles.

Boucher est un métier, aujourd'hui. C'est un métier spéciste dans une société spéciste. Espérons qu'un jour, pour les millions d'animaux tués quotidiennement dans nos abattoirs français, démembrés et dont les morceaux de cadavres sont exposés dans des vitrines, cela cesse. Espérons qu'un jour "boucher" sera le terme pour désigné l'ancienne activité spéciste de démembrement des victimes de la zoophagie. Et l'on pourra dire, fièrement, "Boucher n'est pas un métier" dans une société qui aura évolué vers et pour le respect des êtres sentients. Comme aujourd'hui nous pouvons dire "Esclavagiste n'est pas un métier" et "Bourreau n'est pas un métier", au nom des droits de l'Homme, espérons qu'un jour nous pourrons affirmer la même chose vis à vis de la boucherie au nom d'une Déclaration des droits de l'être sentient, par exemple. Et "boucherie", "boucher", "charcuterie", resterons les termes péjoratifs qu'ils sont déjà aujourd'hui lorsqu'on les ajoute au nom de criminels de guerre, comme Amon Göth prénommé le "Boucher de Hitler", Klaus Barbie, le "Boucher de Lyon", Reinhard Heydrich,  le "Boucher de Prague". Le fait d'attribuer ce nom à des humains ayant porter atteinte à l'intégrité physique et morale d'autres humain.e.s n'est il d'ailleurs pas révélateur de l'horreur de ce que l'humanité fait subir aux animaux non-humain.e.s ?

 

ES

 

--

1  Définitions tirées du site CNRTL.

2 « Le spécisme est un préjugé ou une attitude de parti pris en faveur des intérêts des membres de sa propre espèce et à l’encontre des intérêts des membres des autres espèces. » – Peter SINGER, La libération animale, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2012 (1re éd. Grasset, 1993)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.