Note de lecture : J. Bidet, « Eux » et « nous » ?

Le populisme est devenu le sujet politique du moment. L’apparition d’une pensée politique critique qui vise l’émancipation en mettant en son cœur la dimension stratégique est un phénomène assez rare pour attirer l’attention. Dans ce cadre, la production de Jacques Bidet, qui vient de faire paraître « Eux » et « Nous ». Une alternative au populisme de gauche, est l’une des plus abouties.

             Le populisme est devenu le sujet politique du moment. L’apparition d’une pensée politique critique cohérente qui vise l’émancipation en mettant en son cœur la dimension stratégique, est un phénomène assez rare dans la période contemporaine pour attirer l’attention. La profusion de la pensée critique, ces dernières décennies, est allée de pair avec une distanciation croissante des enjeux concrets des organisations politiques à vocation majoritaire. En cela, le populisme, développé par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, ne peut que faire parler, dans la mesure où il est devenu l’une des sources d’inspiration principales des mouvements de gauche radicale en Europe qui deviennent aujourd’hui des forces incontournables. Depuis quelques mois, donc, de nombreux-se-s intellectuel-le-s ont commenté – et la plupart du temps critiqué – cette proposition politique. Dans ce cadre, la production de Jacques Bidet, philosophe et professeur émérite à l’Université de Paris-Nanterre, qui vient de faire paraître « Eux » et « Nous ». Une alternative au populisme de gauche, est probablement l’une des plus abouties, de par sa longueur et son armature conceptuelle. Une lecture complexe mais essentielle, qui résume et prolonge la réflexion théorique de Jacques Bidet !

 Marché et organisation.

Jacques Bidet, dans son ouvrage, ne part pas du populisme en lui-même, mais d’une analyse de la société qu’il a muri tout au long de son œuvre. Pour Jacques Bidet, si la classe qui peut porter la révolution peut être appelée peuple, c’est en un sens radicalement différent de ce que propose Ernesto Laclau et Chantal Mouffe.

Pour Bidet, la réalité sociale est composée non pas de groupes sociaux bien définis, mais plutôt de processus sociaux qui clivent la société. Ainsi, il analyse les différentes fractions de la classe dominante. Là où Marx analyse principalement le pouvoir du Capital, de celui qui possède les moyens de production, Jacques Bidet fait intervenir une nouvelle rupture. En relisant Bourdieu et Foucault d’un point de vue marxiste – ce qui dans la méthode peut se contester, mais qui conduit tout de même à des résultats intéressants – Bidet a le mérite de faire apparaître un nouveau processus de division, qui est lié non pas au Capital mais au savoir. La notion de « pouvoir-savoir » de Foucault devient sous sa plume le « pouvoir-compétent », qui constitue l’autre frange de la classe dominante.

Ainsi « le pouvoir capital s’exerce sur le marché à travers la prérogative de vendre et d’acheter, d’embaucher et de licencier, d’emprunter et d’investir, de placer et de délocaliser, etc. Le pouvoir-compétence s’exerce dans l’organisation, comme celui de distinguer, classer, définir des étapes, des moyens et des fins, le normal et l’anormal, d’inclure et d’exclure, etc. » (p.49)

Jacques Bidet fait donc apparaitre plusieurs concepts centraux. Les méta-structures, qui sont au nombre de deux, le marché et l’organisation, façonnent le social. Le marché fonctionne de manière systémique, c’est-à-dire qu’il dépasse les frontières de la structure de l’Etat Nation, tandis que l’organisation, en tant que s’exprime à travers le pouvoir compétence, s’exprime selon Bidet au niveau de la structure de l’Etat Nation, en tant que l’élite compétente est essentiellement nationale. Ainsi, après avoir développé rapidement les deux formes de fracturation du monde social, on peut présenter le tableau du social de cette manière :

  

tableau du social tableau du social

 

 

  Le peuple comme classe

            De cette conception, longuement développée, du social, Jacques Bidet en tire des conclusions quand à ce qu’il est légitime d’appeler peuple, et comment cette catégorie interagit avec le concept de classe. Il est nécessaire de comprendre que « la classe sociale […] n’est pas un groupe social, même en puissance ». Au contraire, le rapport de classe est « à comprendre comme un processus actif de clivage, de séparation, à la fois binaire et triangulaire, qui reproduit constamment d’un côté une classe dotée de privilèges de propriété ou de compétence, et de l’autre la classe des sans-privilèges ». Ainsi, à partir de ses analyses des métastructures, au sein desquels des processus de clivage agissent, le peuple peut donc être compris comme une classe, en tant que tiers-parti. C’est-à-dire que la partie de l’ensemble social qui ne possèdent ni pouvoir-capital ni pouvoir-compétence peut être considéré comme le peuple, non pas comme un espace flou, qui doit être construit par la politique comme chez Laclau, mais comme classe, c’est-à-dire comme le résultat de processus de clivage objectif que sont le pouvoir-capital et le pouvoir-compétence. Ainsi la jonction des prolétaires et des non-compétents peut être appelé le peuple, en tant que classe-peuple. Le peuple, ici, est pris dans son sens de la partie déshéritée du peuple.

            Cependant, il existe, à l’intérieur de ce tiers-parti, qui signifie ceux qui ne possèdent aucun des deux pouvoirs, des fractures internes. Il faut donc pouvoir analyser les fractures liées au genre et à la race, ainsi que les fractures qui existent entre les salarié-e-s et les salarié-e-s du public. L’intérêt de la démarche de Jacques Bidet est donc un refus de partir de la politique en tant que sphère typiquement politique. Au contraire, le philosophe part de mécanismes réels, dans une approche qui se veut fidèle au réalisme marxiste, et donc aux processus existants de clivages, notamment économique. C’est sur ce point particulier que son approche se distinguent très clairement de celles de Laclau et de Mouffe.

 Le problème du populisme

            En effet, ce que ne voit pas la théorie populiste, c’est donc la porosité entre l’économie et le politique. Ernesto Laclau et Chantal Mouffe pense « le politique à partir du politique ». En appréhendant le social comme un espace discursif, Laclau et Mouffe considère que la tâche politique par excellence est celle qui consiste à construire un peuple. Dans leur langage, cela signifie créer des chaines d’équivalence dans lesquels les fractures de classe, de race et de genre sont mis sur un pied d’égalité et rendu signifiant par la présence du leader qui incarne une opposition à un Autre, une oligarchie, une caste, qui permet de constituer le peuple. L’absence de réflexion sur les mécanismes réels qui produisent ces divisions sociales conduit donc à une inefficacité ou à une reproduction de la fracture compètent / non-compètent à travers les représentants du mouvement. Pour Jacques Bidet, il est donc nécessaire de trouver un autre mode d’organisation, qui ne soit ni une forme-parti, ni une forme-mouvement.

La proposition de la forme-association

            C’est pourquoi Jacques Bidet se prononce contre l’idée d’une forme-mouvement, qui prendrait la place de la forme-parti. Le théoricien marxiste propose alors une forme-association. En renvoyant dos à dos le problème-bureaucrate de la forme parti et le problème-charismatique de la forme mouvement, Jacques Bidet préfère emprunter la voie de l’associatif. En croisant les cultures de parti et d’association, c’est au niveau local qu’il faut aller trouver les différentes associations qui forme « cette « culture » métissée ». Cette forme permet de redonner une voie, et une voix, au tiers-parti, qui ne serait cette fois plus dépendant d’une bureaucratie ou d’un leader. Plutôt qu’une homogénéisation, c’est donc une alliance proposée entre différents mouvements, différentes tendances, qui ne convergent pas nécessairement mais qui peuvent s’allier, au travers un droit de tendance.

               On peut regretter, au final, la faible place que prend l'analyse du populisme en tant que tel dans la réflexion théorique de Jacques Bidet, ainsi que le maintien de la dualité dans les Méta-structures, qui ne trouve jamais leur point d’articulation. En effet, tout fonctionne dans la théorie de Jacques Bidet comme s’il n’y avait pas d’articulation fondamentale entre le marché et l’organisation, comme si la classe capitaliste ne coïncidait pas en partie avec la classe compétente. Cette dualité est poussée à son paroxysme lorsqu’il identifie le parti-compétence à la gauche et le parti-capital à la droite, pour justifier l’idée d’une alliance conjoncturelle entre le tiers-parti et le parti-compétent. Cependant, on peut saluer la tentative intellectuelle et stratégique de Bidet, qui signe avec ce livre une contribution fondamentale pour les débats en cours concernant le populisme, qui souvent pêchent par une lecture trop restreinte des textes de Chantal Mouffe et d’Ernesto Laclau.

 

Maxime Gaborit, Espaces Marx

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