Une longue hésitation

 La désignation de Benoît Hamon,  une des figures de la gauche socialiste depuis le début du siècle, comme candidat du PS à l’élection présidentielle clôt une longue période d’évolution amorcée au début des années 1980. Elle pourrait aussi marquer la fin du Parti socialiste mis en place par François Mitterrand au congrès d’Épinay, en juin 1971. Cette année-là, la majorité regroupée autour de l’ancienne personnalité de la Quatrième République, parachève la mutation entreprise deux ans plus tôt, après la désastreuse élection présidentielle qui voit le candidat socialiste officiel, Gaston Defferre, atteindre le score exceptionnellement bas de 5 %. La débâcle électorale précipite la disparition de la vieille SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière) au profit du « nouveau Parti socialiste ».

Le socialisme mitterrandien tournait le dos aux politiques centristes de la « troisième force » installées dès les débuts de la guerre froide. Le maintien électoral du Parti communiste, la relance de la polarité droite-gauche stimulée par le nouveau régime de la Cinquième République et la vigueur de la contestation salariale (révélée par les grèves de mai-juin 1968) rendaient obsolètes le dispositif ancien.

Mitterrand impose donc un langage gauchi : « celui qui ne consent pas à la rupture […] avec la société capitaliste, celui-là, je le dis, il ne peut pas être adhérent du Parti socialiste » (Mitterrand au congrès d’Épinay). Dans le même temps, il engage le dialogue avec les communistes pour la rédaction d’un programme commun de gouvernement, dont la signature est acquise en juin 1972.

On sait que, contrairement aux espérances communistes, c’est le Parti socialiste qui bénéficie immédiatement de la signature de ce programme, réclamé pourtant par le seul PCF depuis 1962. En 1981, à la présidentielle puis aux législatives qui suivent, la stratégie de Mitterrand triomphe : le PS est solidement installé au pouvoir et surpasse son allié communiste, pour la première fois depuis 1936. Or il décide bien vite de réorienter le cours de sa politique. En 1982, après avoir été tenté par une « autre politique », c’est-à-dire par une rupture avec le monétarisme dominant en Europe, Mitterrand décide d’engager le gouvernement dans une politique de « rigueur », c’est-à-dire de réduction de la dépense publique au nom de la lutte contre l’inflation.

Au départ, cette politique est présentée par certains socialistes comme une « parenthèse », dans l’esprit qui était celui de Léon Blum, quand il décida la « pause » en février 1937. Mais, très vite, l’austérité provisoire va devenir une méthode structurelle, justifiée par les contraintes de l’environnement international. Le pouvoir socialiste, né de « l’union de la gauche » est ainsi l’un des premiers à intérioriser le triomphe, à l’échelle internationale, du néolibéralisme initié par Margaret Thatcher et Ronald Reagan.

Mais, à la différence du socialisme britannique qui expérimente la voie « sociale-libérale », au moment de la « vague rose » de la première moitié des années 1970, le socialisme français maintient l’ambiguïté fondamentale de son discours. Lors de la préparation de l’élection présidentielle de 1988, François Mitterrand tente certes d’imposer un recentrage global (c’est ce que propose sa « Lettre aux Français », qui lance sa campagne électorale). Mais si cette stratégie contribue à sa victoire face à la droite au second tour de la présidentielle, elle n’est pas acceptée par l’électorat de gauche aux élections législatives qui suivent.

Pendant quelques années, le socialisme français va souligner ses distances avec le modèle du « néotravaillisme » de Tony Blair. En 1997, le Premier ministre Lionel Jospin lance ainsi sa formule : « oui à l’économie de marché, non à la société de marché ». Le PS, qui n’avait jamais ratifié la logique du congrès allemand de Bad-Godesberg en 1959, entend persister dans un équilibre ancré dans la tradition modérément régulatrice de la social-démocratie européenne d’après-guerre.

Mais l’échec cuisant de la présidentielle de 2002 (le Premier ministre sortant est éliminé dès le premier tour) relance la donne. La percée d’une droite radicalisée autour de Nicolas Sarkozy promeut l’hypothèse d’un socialisme moins marqué à gauche. La candidature de Ségolène Royal, en 2007, sert de tremplin à cette inflexion réclamée par une part importante du monde socialiste français. Mais l’expérience de 2007 s’avère fragile : en 2008, la tentative des partisans de Ségolène Royal pour l’imposer à la tête du PS échoue, de justesse au demeurant et au prix d’évidentes manipulations de vote. C’est alors une figure de la gauche socialiste, Martine Aubry, qui parvient à la tête de l’organisation. L’entre-deux d’un discours « de gauche » et d’une pratique d’insertion prudente dans la mondialisation se poursuit à la tête du PS.

 Le tournant de 2012

 En apparence, la présidentielle de 2012 ne bouleverse pas le paysage. L’ancien numéro un du PS, François Hollande, est loin d’être une figure liée à la gauche du parti, mais il se démarque avec vigueur de l’aile sociale-libérale incarnée par Manuel Valls. En fait, il entend jouer de l’équilibre. Son premier discours de campagne, en janvier 2012, choisit spectaculairement de le marquer à gauche (« Mon ennemi, c’est la finance »), mais il donne une place déterminante dans sa campagne à son rival de la primaire, Manuel Valls, pourtant largement rejeté par les militants et sympathisants socialistes.

En fait, il a décidé de temporiser, en attendant l’arrivée au pouvoir. C’est le nouvel exercice du pouvoir, à partir de 2012, qui signe l’inflexion décisive. François Hollande a décidé de mettre fin à l’ambigüité constitutive du PS français et de se rallier à la doxa qui domine le socialisme européen, dans la lignée de Tony Blair, de Gerhard Schröder et, plus près encore, de Matteo Renzi. En 2014, après des élections municipales désastreuses, il décide même de forcer le mouvement : il remplace Jean-Marc Ayrault par Manuel Valls au poste de Premier ministre, curieusement avec l’appui d’une partie de la gauche, notamment d’Arnaud Montebourg et… de Benoît Hamon. Compétitivité des entreprises, flexibilité du travail, réduction des déficits publics, compression de la dépense d’État, acceptation de « l’état de guerre » et « ordre juste » deviennent les piliers assumés d’un « socialisme de l’offre ».

Or cette politique déstabilise l’opinion de gauche, radicalise la droite et rend possible une percée massive du Front national. Malgré une image publique spectaculairement dégradée et des sondages catastrophiques, le Président en exercice compte sur sa légitimité et une éventuelle amélioration économique pour battre celui qu’il pense devoir encore affronter en 2017, Nicolas Sarkozy. L’histoire en décide autrement. Les favoris des sondages pour la droite, Alain Jupé et Nicolas Sarkozy, sont balayés à la primaire de la droite. François Hollande, désespéré par des sondages au plus bas, annonce son retrait et Emmanuel Valls fait face à la concurrence d’une gauche revigorée, représentée à la primaire par le trio de l’année 2003, Benoît Hamon, Arnaud Montebourg et Vincent Peillon. Et, comme à la primaire de la droite, c’est le « troisième homme », Benoît Hamon, qui emporte la mise, avec un peu moins de 59 % des voix. Le tournant brutal imposé par l’Élysée et Matignon est en échec.

 Une nouvelle donne ?

 Le résultat de la primaire socialiste est certes relativisé par une participation sensiblement plus faible qu’en 2011 (1,7 millions contre 2,7 au premier tour ; 2 millions contre 2,9 au second tour). Mais la victoire du représentant de la gauche constitue un incontestable tournant, qui se rapproche de celle de Jeremy Corbyn au Royaume-Uni ou de l’évolution du PS portugais. Elle prolonge l’échec de Matteo Renzi (qui avait mis en scène sa proximité avec Manuel Valls) en Italie. Le social-libéralisme dominant marque le pas dans trois pays importants de l’Europe occidentale.

Peut-on parler pour autant de nouvelle donne ? Il est encore trop tôt pour le dire. La victoire de Benoît Hamon doit être en effet tempérée par plusieurs données. Tout d’abord, elle a été le fait d’une addition de militants et de sympathisants socialistes. Or les sondages « sortie des urnes » suggèrent que les adhérents stricto sensu auraient plutôt penché en faveur de l’ancien Premier ministre. Par ailleurs, comme au Royaume-Uni, on observe une distinction très nette entre l’encadrement (appareil partisan et élus) et la base militante. Est-elle aussi importante qu’au Royaume-Uni, ce qui peut laisser supposer que Benoît Hamon a toutes les chances de prendre le contrôle du parti après la séquence électorale ? Rien ne permet de trancher.

Enfin, l’évolution vers la gauche se produit après une hémorragie militante considérable. À la fin de l’année 2006, le PS revendiquait 280 000 adhérents. À la fin de 2013, ils n’étaient plus que 170 000 et 130 000 au milieu de 2015. À la fin de 2016, le PS annonce officiellement 120 à 130 000 adhérents, mais le nombre d’adhérents à jour de leur cotisation se situerait un peu au-dessus de 40 000. Les observateurs attentifs insistent depuis longtemps sur le fait que le PS (il n’est pas le seul) n’est plus un parti populaire, mais un parti de diplômés, d’urbains, de fonctionnaires ouverts sur la mondialisation et sur la gestion territoriale. Un changement de cap stratégique provoquera-t-il un mouvement inverse des flux et de la composition sociale ? Là encore, rien n’est moins sûr.

En fait, la dynamique du vote Hamon évoluera en fonction de paramètres qui ne dépendent pas de la seule volonté du candidat. Celui-ci, à vrai dire, est significatif de l’entre-deux qui continue de dominer le PS français. Depuis le début des années 2000, il est une figure marquante de la gauche ; mais il a participé à l’expérience gouvernementale de 2012 et il a même contribué à la mise en place du gouvernement de Manuel Valls, dont il a été ministre pendant quelques mois. Ayant accepté le principe de la primaire, il est par ailleurs tenu de montrer qu’il est le rassembleur de tous les socialistes, et pas seulement de leur aile gauche. Il s’est ainsi empressé, tout en critiquant le bilan gouvernemental, d’explique qu’il n’était pas « indéfendable ».

Cet équilibre aura sans nul doute des effets dans la préparation des élections législatives. À ce jour, il semble qu’une majorité de candidats désignés par le PS ont soutenu activement la politique gouvernementale, loin de l’attitude des « frondeurs » socialistes. Dans l’hypothèse où, face à une droite désorientée, Hamon franchirait la barre du premier tour pour être élu au second, il devrait donc mener une politique de rupture avec une majorité électorale qui n’y serait pas acquise.

En fait, sa victoire à la primaire n’a pas annihilé le problème structurel qui est celui du PS depuis plusieurs mois. La majorité présidentielle de 2012 est en effet divisée en trois groupes : le candidat socialiste doit compter sur la présence, sur sa droite de la candidature tournée vers le centre d’Emmanuel Macron, et sur sa gauche de celle de Jean-Luc Mélenchon, qui avait recueilli 11 % des suffrages en 2012. Or, même s’il rallie les suffrages des écologistes d’EE-LV et s’il bénéficie d’une relative sympathie de l’appareil communiste (qui soutient avec réserves Mélenchon), il devra se confronter à cette double concurrence, d’autant plus sévère qu’un nombre non négligeable de soutiens de Manuel Valls et de François Hollande sont en train de glisser du côté de l’ancien ministre des finances de Manuel Valls.

Tout dépendra donc du rapport des forces électoral, et d’abord de celui du premier tour. Si Hamon est en tête du trio, ce qui est peu probable, il conforte sa ligne de réorientation et a toutes les chances d’emporter le leadership sur le parti. S’il devance Mélenchon, il fait la démonstration qu’il est le pivot du rassemblement de toute la gauche et que le projet mélenchonien de « rassembler le peuple » était illusoire. S’il se trouve en troisième position, il fait la démonstration que l’entre-deux n’est pas en mesure de redonner son lustre au socialisme français.

Selon que l’emporte l’une ou l’autre de ces hypothèses, c’est l’avenir même de la recomposition politique qui se dessine de façon différente. En particulier, c’est l’équilibre durable de la gauche qui se jouera dans ces quelques mois, dans un moment de crise politique sans précédent.

Dans la gauche radicale, un débat a eu lieu et continue d’avoir lieu. Faut-il soutenir Mélenchon, qui a affirmé sa proximité avec le « populisme de gauche », qui envisage éventuellement une sortie de l’Union européenne et n’hésite pas à se réclamer du protectionnisme ? Face à la droite et à l’extrême droite, ne faut-il pas hercher une candidature rassemblant à la fois les organisations du Front de gauche et la gauche socialiste représentée par Hamon ? Une majorité de ceux qui ne se reconnaissent pas dans la structure créée par Mélenchon (France insoumise) se sont prononcés sur le premier choix. Ils l’ont fait en tenant compte de l’incertitude politique : alors qu’au Portugal l’alliance des socialistes et de la gauche radicale débouche sur une majorité, en France cette alliance pourrait ne regrouper qu’un quart de l’électorat. Comment dans ces conditions envisager ne serait-ce qu’un début de rupture ? Or, faute de rupture, une expérience de gauche serait une fois de plus vouée à l’échec. Le Front national est désormais à un niveau trop élevé pour que l’on puisse courir ce risque, qui le propulserait nécessairement au pouvoir.

 

Globalement, Mélenchon et Hamon incarnent deux méthodes pour une relance de gauche. Quoi que l’on puisse penser de telle ou telle position de Mélenchon, il insiste sur la nécessité d’une rupture avec les gestions socialistes antérieures, et pas seulement celle du couple Hollande-Valls. Quant à Hamon, même s’il se distingue ouvertement de Manuel Valls, il reste dans la continuité d’une gestion prudente de l’entre-deux. Compte tenu de la faiblesse globale de la gauche, une large majorité de la gauche radicale a donc choisi la première méthode.

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