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Espaces marx (EM) : Pourquoi es-tu mobilisé contre la loi Travail ?

Parce que je suis mobilisé depuis plus de trente ans contre la dérive quelle continue. La loi Travail jutilise son nom officiel même si cette loi est en réalité une insulte aux travailleurs, pour éviter tout détournement raciste et machiste du nom de la Ministre comme on en trouve trop dans les pancartes des manifs et même, cest affligeant, dans le sketche que les Pinçon-Charlot sont allé faire à la Nuit Debout de République - est le résultat de plusieurs décennies dinversion de la hiérarchie des normes, à commencer par les lois Auroux de 1982.

Pourquoi la hiérarchie des normes est-elle un enjeu de lutte de classes ? Parce que travailler engage deux ordres de réalité, la valeur dusage et la valeur économique, quil faut soigneusement distinguer :

- dune part, le travail concret de production dun bien ou dun service, dune valeur dusage donc, avec les outils, les savoir-faire, lorganisation technique que cela suppose : lentreprise est bien sûr le lieu où se définit le travail concret, et il est légitime que ce soit à son niveau que les conflits soient arbitrés ;

- dautre part, le statut du producteur qui renvoie non pas à lici et maintenant de lactivité mais à la forme abstraite que prend le travail en tant que producteur de valeur économique : le salaire et la sécurité sociale, lencadrement des horaires de travail, les normes de sécurité et de respect de la santé, les conditions dembauches et de licenciements, etc. Le statut du travailleur ne relève en rien de lentreprise.

Certes, comme on le dit souvent, parce quau niveau de lentreprise le rapport de force est beaucoup trop en défaveur du salarié, qui doit allégeance à son employeur, lequel le paye : même collectivement il y est très difficile de conquérir une position de négociation favorable.

Mais plus fondamentalement, et cela vaut donc aussi dans une société non capitaliste avec des entreprises au fonctionnement démocratique, parce que la pratique du travail abstrait relève de règles politiques à définir selon un processus politique. Sinon le raisonnement précédent peut sinverser pour légitimer des statuts spéciaux conquis comme des isolats corporatistes dans des entreprises ou des branches où le rapport de forces est favorable aux salariés. Ce corporatisme, accompagné de largument, fallacieux parce que jamais vérifié, que « toute conquête dans une entreprise est le point dappui de sa généralisation dans les autres », a suffisamment désarmé le salariat en le divisant pour quon tienne très fermement la position selon laquelle le statut du travailleur ne doit en aucun cas relever de lentreprise ou de la branche. Cela vaut pour lensemble du salariat, des services publics comme des entreprises privées. Cest pourquoi les conventions collectives et statuts spécifiques ne devraient concerner que des points dorganisation du travail concret. Le statut du producteur ne peut à mon sens relever que de la loi.

Même si nous sommes encore loin du compte avec ce quon appelle la hiérarchie des normes, qui laisse beaucoup trop de place aux dispositifs statutaires spécifiques, quils soient de branche ou dentreprise, elle correspond à une lente conquête du mouvement ouvrier pour sortir de lentreprise la définition du statut du producteur, en énonçant la supériorité respective de la loi sur laccord interprofessionnel, de ce dernier sur la convention de branche, de celle-ci sur laccord dentreprise, et lobligation pour le contrat de travail de respecter toutes ces normes supérieures, étant entendu quen cas de conflit de normes cest la norme la plus favorable au salarié qui sapplique. La loi Travail poursuit le mouvement de destruction de ce dispositif, en posant la priorité de laccord dentreprise, y compris passé par des syndicats minoritaires dès lors quil serait ratifié par un référendum, et en légitimant le licenciement dun travailleur qui invoquerait une clause plus favorable de son contrat de travail pour refuser laccord dentreprise.

EM : La mesure la plus dangereuse de la loi Travail est donc linversion de la hiérarchie des normes ?

On hésite à faire le palmarès des multiples mesures dangereuses de la loi, tant il y en a (contre la médecine du travail par exemple, pour prendre un point trop rarement mentionné), et surtout la nocivité de cette loi tient moins à ce quelle détruit qu’à ce quelle construit, une alternative capitaliste à lemploi sur laquelle il faudra sans doute que nous revenions. Mais linversion des normes est la mesure essentielle. En tant que chercheur sur la sécurité sociale, jy suis particulièrement sensible. En 1945 le PCF et la CGT (les héritiers de la CGT-U en tous cas, les autres se retrouvant peu après à FO) posent un acte révolutionnaire : la création dun régime général, à la place, et contre, tout ce qui existait en matière de sécurité sociale, et le terrain était fort occupé par des régimes de toutes sortes ! On loublie trop : en 1945, la sécurité sociale est un foutoir foisonnant du type de celui que nous connaissons aujourdhui à nouveau : les mutuelles, lassurance sociale pour la santé et la vieillesse, le régime des fonctionnaires, celui des mineurs ou de la Sncf, les allocations familiales, les régimes dentreprise, la couverture des AT-MP, tout existe selon des taux de cotisation très variés (de 4 à 17% du brut selon les entreprises pour les AF, par exemple) et des modes de gestion échappant pour lessentiel aux salariés, quils soient patronaux ou paritaires ou le fait de compagnies dassuranceLa seule création de 1945, et cest décisif, est le régime général de sécurité sociale. Cest une caisse unique, avec un taux unique de cotisations (pour que les employeurs ne jouent pas sur les différences de taux en multipliant la sous-traitance) et une gestion ouvrière. Cette gestion du tiers de la masse salariale fonde la capacité dune classe révolutionnaire de sapproprier une partie de la valeur, contre lappropriation quen fait le capital, pour initier un autre mode de production (de la santé par exemple) sans propriété lucrative, sans marché du travail, sans crédit : une pratique salariale de la valeur contre sa pratique capitaliste. Le patronat est depuis toujours vent debout contre ce régime général de sécurité sociale et tout ce qui lui échappe au niveau légal et interprofessionnel. Il multiplie, avec lappui de FO au départ et de la CFDT aujourdhui, les régimes dentreprises de santé et les régimes complémentaires de retraite, contre le régime général. Le patronat attaque ainsi la protection des travailleurs opérée par le Code du Travail en voulant écrire les règles au niveau de lentreprise. Mon hostilité à la Loi Travail est dautant plus forte que je constate comme chercheur que la capacité pour la classe ouvrière de se constituer en tant que telle suppose la construction dun statut du travailleur étranger à la logique dentreprise.

EM : Aujourdhui, selon toi, quelles seraient les revendications principales que le mouvement syndical et ouvrier devrait porter ?

Ce nest pas à un chercheur de dire au mouvement social quels doivent être ses mots dordre. Ensuite je ne peux mexprimer qu’à partir de ma connaissance de lhistoire de la sécurité sociale et du salaire, je nai pas les compétences dun juriste ou dun syndicaliste spécialiste du droit du travail

Que mapprend lhistoire de la sécurité sociale ? Nos adversaires de classes ont en permanence la maîtrise sur la production parce quils centralisent à leur profit la valeur que nous produisons et sapproprient ainsi loutil de travail. Cette centralisation est absolument nécessaire : une entreprise peut avoir une valeur ajoutée dun million et avoir besoin dun investissement de dix millions. Il faut donc socialiser la valeur ajoutée, et  cest ce quopère le capital lorsquil centralise les profits de toutes les entreprises dans des portefeuilles financiers ou simpose comme bénéficiaire des marchés publics. Il socialise ainsi la valeur à des niveaux inimaginables, qui constituent sa force de frappe. La seule Google a une capitalisation boursière de 550 milliards de dollars, tandis que les principaux groupes capitalistes sadossent sur d’énormes marchés publics.

Notre réponse est dans la centralisation de la valeur sur un mode salarial et non plus capitaliste, pour pouvoir produire autrement. Cest ce quont fait les initiateurs du régime général en socialisant au profit des travailleurs une masse considérable de valeur et en lutilisant pour produire la santé sur un mode non capitaliste. Faire la révolution, ça nest pas mieux répartir la valeur capitaliste, cest ne plus produire de valeur capitaliste et produire une autre valeur. On le voit bien avec la mobilisation actuelle dont lambition est plus large que la restauration du Code du Travail. Or lambition de produire autrement la valeur, de produire donc une autre valeur que la valeur capitaliste (avec salaire à vie et non pas marché du travail, avec copropriété dusage de loutil de travail et donc sans propriété lucrative, avec subvention de linvestissement contre le crédit capitaliste, bref sur la base dun autre statut du producteur) suppose que nous disposions dun trésor de guerre, sinon à la hauteur de celui de nos adversaires, du moins significatif. Au vu de lexpérience quont le Parti Communiste et la CGT de la nécessité de conquérir des institutions macro-économiques, un mot dordre essentiel est la promotion de tout ce qui permet d’élargir à grande échelle la socialisation de la valeur sur un mode salarial et non plus capitaliste.

Pour lancer le débat, je propose un dispositif de ce type : nous attribuons pour commencer un salaire à vie aux 18-27 ans (soit 10 cohortes), au premier niveau de qualification - mettons 1500 euros par mois -, cela représente 125 milliards deuros sur un an, cest-à-dire 9% du PIB marchand. On crée pour le financer une cotisation nouvelle de 9% de la valeur ajoutée des entreprises, qui va à lUNEDIC, qui ne serait plus la caisse du chômage mais la caisse des salaires. Cest cette caisse, et non plus chaque entreprise, qui versera aux jeunes leur salaire. Pour les entreprises, on remplace donc le versement de salaires par un versement de cotisations, comme en 1945 avec la sécurité sociale : 45% du salaire est aujourdhui cotisé, donc non versé directement de lemployeur au salarié. Il sagit de pousser ainsi plus loin une logique déjà présente, jusqu’à ce que 100% des salaires soient versés par la caisse des salaires. Les salariés gèreront bien sûr cette caisse, comme nos anciens géraient le régime général de sécurité sociale avant que de Gaulle ne mette fin à cela dans les années 1960.

Cette cotisation nouvelle de 9 % de la valeur ajoutée serait compensée, pour la partie excédant les salaires que lentreprise na plus à verser, par un dispositif obligatoire de baisse à même hauteur des dividendes et/ou (car toutes les entreprises ne versent pas de dividendes, les petites en particulier) de non remboursement de ses dettes. Les dettes des entreprises sont considérables, très supérieures à la dette publique. Une vaste campagne de démonstration de lillégitimité des dividendes et des dettes contractées pour financer linvestissement auprès de prêteurs qui ne sont que des prédateurs est nécessaire pour changer lorientation de la socialisation de la valeur : une partie de la valeur qui va aujourdhui au capital à travers le remboursement des emprunts des entreprises et les dividendes va aller à une caisse des salaires assurant le salaire à vie.

Mais pas uniquement. Car pour commencer à financer linvestissement des entreprises par subvention à la place du crédit, nous pourrions doubler la nouvelle cotisation de salaire à vie par une cotisation dinvestissement, par exemple dun même montant. Les entreprises verseraient donc une cotisation économique de 9 % de leur valeur ajoutée à une caisse qui subventionnera linvestissement (elles nauront donc pas à rembourser un crédit) et cette cotisation serait, elle aussi, compensée par une baisse obligatoire des dividendes et/ou le non remboursement des dettes quelles ont contractées jusquici pour investir. Là encore, il ne sagit que de poursuivre la socialisation salariale de la valeur opérée par les initiateurs du régime général. Prenons la création des C.H.U. dans les années 1960  et tout ce qui a suivi jusquen 1975 quand nous avons transformé les hôpitaux psychiatriques, financés par laide sociale, en hôpitaux relevant de lassurance-maladie, quand nous avons transformé les hospices en lieux de soin. Comment avons-nous financé linvestissement considérable nécessaire à la production de santé ? Pas dabord par un appel aux marchés de capitaux, pas dabord en nous soumettant à des prêteurs qui, après avoir ponctionné une partie de ce que nous avons produit, financent à crédit linvestissement et sassurent ainsi la propriété de loutil ! Nous nous sommes appropriés nous-mêmes la part de la valeur nécessaire pour subventionner linvestissement hospitalier en augmentant le taux de cotisation au régime général. La caisse dassurance maladie collectait, à travers des cotisations suffisamment élevées, largent nécessaire pour à la fois payer le salaire à vie des soignants et subventionner l'investissement. Cest cela lanticipation du salaire universel : pour tous (salaire à vie, la qualification personnelle se substituant au marché du travail) et pour tout (investissement subventionné rendant inutile lappel aux actionnaires et aux prêteurs).

De même que nous avons augmenté le taux de cotisation maladie pour financer par subvention une partie de linvestissement hospitalier dans les années 60, de même nous pouvons financer par subvention une partie de linvestissement en organisant, par la loi, le non remboursement des crédits actuels et son remplacement par une cotisation. Cet investissement subventionné au temps t va générer en t+1 du travail supplémentaire ou du travail plus productif, et donc de la valeur supplémentaire qui pourra donner lieu à cotisation économique. En t+1, cette cotisation permettra de subventionner de nouveaux investissements qui rendront possible en t+2 une cotisation économique, et ainsi de suite.  Cest ce cycle vertueux salarial fait de cotisations économiques et de subventions de linvestissement quil faut substituer au cycle néfaste capitaliste de profit et de crédit, pour asseoir la copropriété dusage des entreprises par les salariés en libérant linvestissement du chantage capitaliste au crédit. Linvestissement nest financé à crédit que parce que la classe capitaliste centralise le profit, ponctionné sur notre travail.

Tu vois comment on amorce la pompe : plus de 200 milliards sont soustraits à la centralisation capitaliste de la valeur et affectés à sa centralisation salariale pour amorcer une logique salariale de production dans le secteur marchand, avec salaire à vie et subvention de linvestissement gérés par les seuls salariés, laddition des deux constituant le salaire universel. Les chiffres donnés le sont à  titre dexemple, car cest au mouvement social de semparer de ce qui nest ici quune suggestion nourrie de lhistoire du mouvement ouvrier. Selon la même technique, le maintien du salaire entre deux emplois, sans limitation de durée, pourrait initier le salaire à vie dans les autres tranches d’âge, étant entendu que chaque année une cohorte supplémentaire accèderait au salaire à vie, en partie bien sûr à des niveaux supérieurs de qualification en fonction des épreuves passées par les intéressés. De même, une façon supplémentaire de généraliser la subvention de linvestissement serait que les marchés publics soient gérés démocratiquement et réservés en exclusivité aux entreprises qui sont la propriété de leurs salariés, car il est inadmissible que largent public alimente le profit, ce qui augmenterait significativement lusage salarial de la socialisation fiscale de la valeur tout en asséchant son usage capitaliste.

EM. Quelles perspectives sont ouvertes par les mobilisations des jeunes et des salariés contre la loi Travail, quelles sont leurs revendications profondes ?

Sous sa forme négative, la revendication profonde cest : on ne veut pas être esclave, on ne veut pas être à la merci, ni de la logique bureaucratique du service de lemploi ou des CAF, ni demployeurs qui nous considèrent comme de la main d’œuvre jetable. Plus positivement, la revendication cest la maîtrise du travail, la volonté de produire quelque chose qui ait un sens, aussi bien écologique quanthropologique. Il y a dans la jeunesse actuelle une sensibilité écologique beaucoup plus forte que pendant ma propre jeunesse - et heureusement car il y a urgence ! - mais aussi une lucidité beaucoup plus importante quant aux méfaits du marché du travail et à la nécessité de sortir de limpuissance devant les disparitions dentreprises au gré des fantaisies des actionnaires. La conviction grandit que nous ne pouvons pas confier au capital le soin de décider de la production. Assumer cette position interdit de continuer à revendiquer lemploi, qui laisse au capital la décision économique. Lemploi et le code du travail sont une conquête contre la dissymétrie de pouvoir entre employé et employeur. Mais alors que cela se détricote, faut-il continuer à revendiquer des employeurs qui soient des vrais employeurs, avec des vrais emplois subordonnés et quen échange nous bénéficions dun certain nombre de protections ? Evidemment, les batailles pour requalifier en emplois les situations de bénévolat ou de fausse indépendance, ou pour restaurer la présomption de salariat menacée, sont indispensables. Mais le plein emploi ne peut plus être notre projet. Le projet du vrai emploinest pas la réponse à linfra-emploi que construit la loi Travail. Quels que soient les adjectifs quon ajoute à « emploi », plein emploi veut dire plein demployeurs, marché du travail fonctionnant à plein, pleine employabilité des personnes, tout ce dont nous devons nous débarrasser. La réponse à linfra-emploi, cest la poursuite délibérée de la pratique salariale du travail, contre sa pratique capitaliste.

EM. Quest-ce que linfra-emploi ?

Il y a deux grandes formes de linfra-emploi aujourdhui. La première est linfra-emploi au sens strict, qui est un poste de travail (ou une tâche, car se multiplient les contrats à la tâche baptisés « contrats de projet ») auquel ne sont plus liés les trois attributs du poste de travail conquis par les travailleurs : salaire à la qualification définie par la convention collective, cotisations sociales, protections en matière dembauche et de licenciement, de santé, dhoraires de travail, etc. En particulier, la loi détruit le C.D.I. puisquil ny a quasiment plus de réglementation du licenciement, qui est constitutive du CDI. Linfra-emploi a donc ce premier sens de retour aux postes de travail nus que la bataille syndicale avait réussi à transformer en emplois.

Lautre situation dinfra-emploi concerne des travailleurs indépendants en réalité soumis à des capitalistes rentiers, à limage dUber qui est le plus mis en avant mais il y a des tas dautres formes. Les auto-entrepreneurs, les individus contraints au portage salarial, etc., certes ne passent pas par la subordination à un employeur pour être reconnus comme producteurs, mais la validation sociale de leur activité sur le marché des biens et services, et non pas sur le marché du travail, se fait dans des conditions pires que lemploi. Ils nont aucun droit garanti, ils sont dépendants des aléas considérables - du marché des biens et services tout en se faisant ponctionner une partie de la valeur quils produisent par les groupes capitalistes qui sont leurs fournisseurs, leurs donneurs dordre ou leurs acheteurs. Les indépendants qui bricolent avec le RSA, avec des ressources complémentaires liées à de la prestation sur le marché des biens et services, sur le Net, dans le bio, dans la culture ou dans dautres productions alternatives, sont heureux parce quen terme de travail concret ils nont pas demployeur sur le dos. Cela correspond à une aspiration qui est extrêmement forte aujourdhui et à laquelle il faut que nous sachions répondre autrement que par vive le vrai emploi! Ces individus sont cependant dans une situation dinfra-emploi, parce quils nont pas de chômage, pas dencadrement légal de leurs horaires de travail, pas de CHSCT, pas de capacité dexpression collective vis-à-vis dun employeur qui est évanescent et ce alors même quils alimentent la rente du propriétaire de la plate-forme prétendument « collaborative » à laquelle ils font appel, ou font du travail gratuit dans le logiciel libre complètement récupéré par le logiciel propriétaire. Ils sont ainsi dans une relation dexploitation qui, bien que masquée, est aussi forte que celle dun employé, alors que leurs exploiteurs sont délivrés de toutes les obligations dun employeur. 

EM. La loi Travail fait donc sauter le verrou des obligations pour les employeurs ?

Oui, mais il faut faire attention : comme je lai dit tout à lheure, elle sinscrit aussi dans un projet alternatif, et la réduire à une opération « destruction », comme cest trop souvent le cas dans la mobilisation actuelle, est une erreur lourde de déconvenues ultérieures, déjà perceptibles dans le flou très dommageable des positions du parti ou de la CGT sur le CPA et le revenu de base, qui ne font pas lobjet dune réflexion à la hauteur de leur enjeu.

De nombreux capitalistes ne veulent plus sembarrasser du rôle demployeur, surtout ceux qui précisément sont au cœur de la centralisation financière du capital, qui pompent le profit dentreprises dont ils sont le prêteur, lactionnaire etc. mais sans jamais assumer de responsabilité vis-à-vis des employés. Mais dune part tout le travail ne peut pas être assumé avec des auto-entrepreneurs ou des prestataires de services, loin de là, et dautre part linsécurité accrue du statut du travailleur, quil soit sur le marché du travail ou sur celui des biens et services, nest pas un projet tenable, y compris pour la classe dirigeante. La loi Travail est une pièce de plus dans la construction d’éléments capitalistes de sécurité alternatifs à ceux que la lutte syndicale a accrochés à lemploi. Jinsiste sur deux dentre eux auxquels je viens de faire allusion, le CPA et le revenu de base capitaliste : le premier est présent dans la loi, le second dans un nombre croissant de rapports officiels.

La loi prévoit lextension du CPA aux travailleurs indépendants. Quel est lenjeu ? Depuis 1992, le patronat et la CFDT (dont elle est devenue alors le partenaire privilégié à la place de FO, à qui elle va ravir la direction des caisses de sécurité sociale sur initiative des administrateurs patronaux) construisent avec beaucoup de constance lalternative capitaliste au régime général de sécurité sociale : les comptes personnels. Alors que, comme jy ai insisté en prenant lexemple de la santé (mais cest aussi valable pour la retraite en particulier), le régime général est une centralisation de la valeur en vue dune production non capitaliste, les comptes personnels réassignent les travailleurs au marché du travail et alimentent la centralisation capitaliste de la valeur. Cest à la mesure de leur performance sur le marché du travail que les salariés alimentent leur compte, de retraite, de jours de formation, de jours de chômage, de couverture maladie, de pénibilité. Ces comptes obéissent à  une logique capitaliste d’épargne, notionnelle ou financière, et les productions correspondant aux droits accumulés, de santé ou de formation par exemple, sont assurées par des entreprises à logique capitaliste. Le compte personnel dactivité regroupe tous ces comptes épars pour leur donner une visibilité alternative à celle du régime général. Lextension du CPA aux travailleurs indépendants adapte loutil à la précarité de ces derniers : leurs performances sur le marché des biens et services,  évidemment aléatoire, vont leur permettre, à eux aussi, dabonder un compte personnel dactivité, avec des droits à formation, à congés, à formation ou à retraite proportionnels.

Cette construction dun statut des travailleurs dotés dun salaire à la tâche et dun compte alimenté au prorata de ce salaire est cohérente avec ce que le think thank Ars Industrialis de Bernard Stiegler préconise en termes de « revenu contributif ». Ce projet sappuie sur une prophétie sur « la fin de lemploi » du fait de l’économie numérique (avec lannonce sans fondement analytique sérieux de « 47% des emplois disparus dans les vingt ans », hélas reprise dans nos textes de congrès) et sur une analyse tout aussi fantaisiste de lemploi et du salaire comme mort du travail : on mesure l’épais mépris de classe sous-jacent à cette affirmation, quand on sait tout ce que le syndicalisme a mis dans la construction de lemploi et des droits salariaux contre les patrons. Pour Stiegler, la fin de lemploi et du salaire devrait être loccasion de fonder le travail sur un statut de travailleur indifféremment indépendant ou salarié et dont le revenu serait tiré à la fois de ses performances marchandes ponctuelles, que ce soit sur le marché du travail (contrat de projet et salaire à la tâche) ou sur celui des biens et services (prestation de service, bénéfice tiré de la vente dun produit) et, entre chaque performance, dun droit temporaire à revenu proportionnel à cette performance marchande. On retrouve la logique du projet médefcéfdétiste conjuguant salaire à la tâche et CPA. Notons quil inverse la logique du régime des intermittents du spectacle dont il prétend sinspirer : ce dernier généralise le salaire entre deux contrats à la qualification alors quil sagit pour les réformateurs den finir avec le salaire à la qualification.

Jen viens au revenu de base capitaliste, qui est, à côté du CPA (ou du revenu contributif), le second élément de sécurité du travailleur que le patronat est en train de construire pour faire pièce à ceux que la lutte syndicale a accrochés à lemploi. Si je parle de revenu de base capitaliste, cest quil y a à l’évidence deux projets de revenu de base, quil ne faut pas confondre. Sa version de droite le situe entre 400 et 800 euros par mois, en remplacement de prestations daide sociale ou de sécurité sociale dun montant identique, à linconditionnalité près : ce projet est en passe d’être adopté par la classe dirigeante comme contrepartie de linsécurité généralisée des travailleurs. Sa version de gauche, au demeurant très minoritaire, le situe entre 1000 et 1500 euros mensuels et lui donne comme vocation la possibilité de travailler sans se soumettre au marché du travail. On peut parfaitement entendre le propos, mais à deux conditions. Dune part, il faut que ce « revenu » soit clairement posé comme le premier niveau, inconditionnel, dun salaire reconnaissant un travail dans sa totalité libéré de lemploi. Sinon, compte tenu que distribuer aux 50 millions de résidents sur le territoire national 1500 euros mois représente 60% de la valeur ajoutée marchande et ne laisse donc aux salaires quune portion congrue, le revenu de base deviendrait une redoutable arme anti-salaire si les capitalistes restent maîtres des emplois quil faudra aller leur demander si nous souhaitons gagner plus de 1500 euros. Dautre part, et cette condition est étroitement liée à la première, il faut que les partisans dun revenu de base à 1500 euros nous disent comment ils comptent conquérir la maîtrise par les travailleurs de linvestissement et donc de la propriété de loutil de travail. Sinon lagro-business continuera dencercler les jardins bio quils se proposent de rendre possibles avec le revenu de base, et les groupes capitalistes continueront de produire lessentiel de l’énergie et de posséder les plateformes collaboratives pendant que les titulaires du revenu de base construiront des éoliennes artisanales et paieront aux capitalistes la rente des brevets et du droit de propriété intellectuelle.

Quelle peut être la réponse offensive à la construction, très constante depuis plusieurs décennies, de carrières faites dalternance de contrats de projet et de prestations de service dont laléa serait atténué par un revenu de base pendant que les droits actuels de sécurité sociale seraient assumés par le CPA et le revenu contributif ? Pas le « vrai emploi ».

EM: pourtant tu viens de rappeler que la transformation de postes de travail en emplois a mobilisé le mouvement ouvrier. Comment peux-tu dire que le vrai emploi ne peut pas être une alternative à linfra-emploi que tu viens de décrire ?

Tu as raison, il y aurait beaucoup dirresponsabilité à proposer den finir avec lemploi sans prendre garde que le patronat construit linfra-emploi. Remplacer lemploi par pire que lemploi : il faut être dautant plus attentifs à cette dérive que nombreux sont les jeunes qui sen accommodent, voire la souhaitent, tant leur expérience de lemploi est négative, et tant la conditionnalité du RSA-socle (celui que lon touche à partir de 25 ans) est pesante.

Il faut bien réfléchir à ce quest lemploi. Cest une conquête syndicale au départ : les patrons parlent toujours de poste de travail et de pouvoir dachat, et lemploi est le fruit dune longue bagarre pour sortir de la logique de postes de travail nus auxquels on affecte des travailleur payés au prix de leur force de travail, cest à dire pour leurs besoins. La force de travail est une marchandise que le travailleur loue pendant quelques heures par jour à un employeur qui lachète à son prix, à savoir le travail abstrait nécessaire à la satisfaction des besoins du travailleur. Le salaire capitaliste prix de la force de travail renvoie ainsi à un grand mépris anthropologique : il fait de nous des mineurs sociaux, des êtres de besoins ayant droit à du pouvoir dachat. Cest un rapport social très violent qui se construit en deux temps :

- dabord le non-propriétaire doit aller sur un marché du travail et se transformer en demandeur. Il ny a pourtant que lui qui va produire, tout dépend de son travail. Mais linstitution capitaliste quest le marché du travail le transforme en demandeur. Le capital attend aujourdhui de l’école quelle formate les jeunes aux exigences du marché du travail. Ce long travail de socialisation aliénée passe également par la famille ;

- ensuite ce jeune devenu demandeur se trouve face à un propriétaire ou son représentant, un employeur. Ce nest pas un chef dentreprise, position nécessaire dans toute organisation du travail. Un employeur, dans linstitution capitaliste, cest quelquun qui a le pouvoir de dire au demandeur : « Ton diplôme montre que tu sais produire des valeurs dusage, mais il ne vaut rien si je ne tembauche pas. Cest moi qui transforme ta capacité à produire des valeurs dusages en capacité à produire de la valeur économique. Cest moi qui ai le privilège dopérer la validation sociale de ton travail. Et demain, quand je te licencierai, ton travail ne sera plus validé socialement. »

 Voilà la violence de la pratique capitaliste de la valeur : un marché du travail qui nous transforme en demandeur, un employeur avec droit exclusif de validation sociale de notre activité comme travail productif, un salaire qui nous réduit à un être de besoins. La classe ouvrière sest construite pour émanciper le travail de cette violence sociale et a imposé la qualification, cœur de la bataille dans les années 1950-1960 autour de la convention collective. La qualification, reconnaissance de la capacité à produire de la valeur économique, ne doit pas être confondue avec le diplôme, qui reconnaît la capacité à produire de la valeur dusage. Mon travail concret, auquel correspond mon diplôme, est celui de chaudronnier, dinfirmière, mais encore faut-il quil soit validé comme travail abstrait. Contre le salaire capitaliste, prix de la force de travail, la qualification impose que lon soit payé non pour ses besoins mais pour sa capacité à créer de la valeur : nous ne sommes pas des mineurs économiques mais des producteurs de valeur et nous exigeons d’être payé en tant que tels. A linverse, le SMIG de la loi de 1950 repose sur une logique de besoins : le SMIG est ainsi construit sur un panier de consommation, sur un minimum vital, qui na aucun lien avec la qualification.

Cette bataille pour la qualification a eu deux débouchés, lun et lautre victorieux, mais aux issues bien différentes :

    - 1er débouché : la convention collective et le statut de la fonction publique. La convention collective est le cœur de la bataille syndicale des années 1950 aux années 1970, même si aujourdhui, comme la convention saligne souvent sur la loi, cela a perdu beaucoup de son sens. La convention collective attribue la qualification au poste de travail. De manière très schématique, elle liste les poste de travail et leur attribue un niveau de qualification : échelon ou indice. On est bien dans le travail abstrait : OP2, indice 420, cela ne dit pas ce quon fait, mais donne un niveau de contribution à la production et donc un niveau de salaire. En imposant un salaire à la qualification du poste, il y a là une victoire syndicale que les patrons nont jamais voulu admettre. Ils ont obtenu que les conventions collectives ne définissent que des minima salariaux, ce qui leur laisse donc encore la maîtrise du salaire réel. Et chaque fois quils peuvent mettre en cause la qualification du poste ils le font, ce qui est la preuve que cest bien une victoire syndicale. Mais cest une victoire qui sarrête à mi-chemin car tant que cest que cest le poste qui est qualifié le marché du travail ne disparaît pas. Le propriétaire du poste, cest le propriétaire de loutil de travail, cest donc lui qui va affecter au poste et donc le marché du travail nest pas supprimé.

En revanche il y a eu une deuxième bataille autour de la qualification qui a abouti à quelque chose de résolument anticapitaliste, cest le salaire à vie : ce nest plus le poste de travail qui est qualifié comme dans la convention collective, mais le travailleur lui-même, comme cest le cas dans la fonction publique. Les fonctionnaires passent un concours qui les qualifie, eux. Ils peuvent changer de postes, ils ne changeront pas de salaire. Le salaire ne dépend pas du poste mais de la qualification personnelle exprimée dans un grade. Cest ce qui explique aussi quil ny a pas de chômage, puisque le salaire est un attribut du travailleur : on peut donc être sans poste, on a son salaire, alors que si cest le poste qui est qualifié comme dans lemploi, labsence de poste entraîne la mise en cause du salaire. Le chômage est la conséquence de lemploi. Cest pour ça que lemploi ne peut pas être la réponse au chômage, dont il est la source. Il ny a pas de chômage dans la fonction publique car il ny a pas demploi. Il faut réserver le terme demploi à cette conquête syndicale dattribution de la qualification au poste mais une conquête syndicale qui reste à mi-chemin. Cest pour cela que notre projet ne peut pas être lemploi mais le salaire à vie. Revendiquer lemploi aujourdhui cest vouloir faire marche arrière, même si on habille cela de vrai emploi, de plein emploi, etc.

        - 2ème débouché : la cotisation sociale. Cest le fait de lier à chaque poste de travail une cotisation. Cest une vraie bagarre pour obliger les patrons à cotiser. Dans le BTP et l'hôtellerie il a fallu faire des tas dinspections pour vérifier que les cotisations étaient bien payées. Ce n’était pas l’époque où l’État organisait le recul des cotisations mais celle où il imposait la cotisation. Là encore, le patronat est vent debout contre cette mesure. Cette seconde dimension de lemploi, le fait quen plus de la qualification une cotisation est attachée au poste de travail, est une conquête syndicale... Mais là encore, pas totalement : tout dépend du type de cotisation. Si cest une cotisation qui paye un régime complémentaire de santé cest une victoire patronale. A nouveau, dans ce cadre, le patron a en main la définition du travail. Si cest une cotisation qui va au régime général de sécurité sociale alors là cest une victoire salariale. Je ne défends pas toute la Sécurité sociale, il y a une partie de la Sécurité sociale que je combats. Je combats lAgirc-Arrco, les mutuelles, les régimes complémentaires de santé. Tout ça ce sont des opérations patronales, même quand elles shabillent de la figure politiquement correcte de la mutualité.Le retour à lemploi, si cest pour lier à la performance sur le marché du travail des cotisations comme le fait le Compte Personnel dActivité (CPA), certainement pas. Jy ai insisté tout à lheure : les cotisations sur des comptes nous réassignent au marché du travail (ou à celui des biens et service pour nos périodes de travailleurs indépendants) alors que les cotisations au régime général nous en libèrent au bénéfice dun salaire lié à notre statut de travailleur : la pension du régime général, celle de la fonction publique, est un salaire à vie à partir dun certain âge politique, 55 ans dans les revendications de la CGT, en fonction du meilleur salaire dactivité et non pas en fonction de la somme des cotisations. Cest pour ça que les réformateurs ont fait passer le salaire de référence des dix meilleures années aux vingt-cinq meilleures années pour que progressivement ce soient toutes les cotisations de carrière qui soient prises en compte : cest le projet de la CFDT. Leur projet cest jai cotisé, jai droit: jai droit à des comptes où toutes mes performances sur le marché du travail ou des biens et services vont être consignées.

Nous sommes aux antipodes dun droit politique lié à un statut de travailleur, nous restons donc dans une absolue dépendance vis-à-vis du capital. Il y a là une mystification à laquelle ni le Parti Communiste, ni la CGT ne sont assez attentifs et qui consiste à dire mais ce sont des comptes personnels, ils attribuent des droits à la personne. A lInstitut Européen du Salariat nous avons écrit deux Notes à ce sujet car il y a véritablement un cafouillage, politique et syndical, sur cette question. Un droit attaché à la personne nous libère des aléas du marché, quil soit du travail ou des biens et servies, pour être reconnus comme travailleurs et titulaires dun salaire. Seul le salaire à vie est un droit attaché à la personne du travailleur

EM : Et du coup, la réponse est le salaire à vie ?

Oui, et, comme je lai dit tout à lheure, pas que le salaire à vie : la suppression de la propriété lucrative et du crédit, leur remplacement par la propriété dusage de tous les outils de travail et par la subvention dun investissement financé par une cotisation économique se substituant au profit. Je renvoie aux travaux de Réseau Salariat et à mon entretien avec Patrick Zech dans Emanciper le travail.[1]Le lecteur y trouvera les développements nécessaires sur le contenu et le chemin de cette mutation de la production de valeur.

 


[1] Bernard Friot & Patrick Zech, Émanciper le travail, Editions La Dispute, Paris 2014 ( http://ladispute.atheles.org/economietravail/emanciperletravail )

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