Oublieuse mémoire, ou comment meurent les démocraties

12 juillet 2021, 20 h. Les voyageurs à destination de la Dystopie sont invités à se présenter en salle d'embarquement munis de leur pass sanitaire. Celui-ci est également valable dans les pays frères, Tadjikistan, Turkménistan, Vatican. Ceux qui ne pourront le présenter sont invités à emprunter la porte de sortie de la démocratie, sans passer par la case convivialité, liberté, égalité, fraternité.

Si nous ne vivons pas une pandémie, nous vivons bel et bien, en revanche, en Pandémie.

[...] Un continent aux contours flous et évolutifs, mais qui risque de durer des années

et pourquoi pas des siècles et des siècles. [...] Un continent [...] dans lequel "la pandémie"

n'est plus un objet de discussion dans nos démocraties, mais où la démocratie est

elle-même, en Pandémie, devenue un objet discutable. [...] Plongés dans ce continent mental

de la Pandémie, qui entrave la critique et qui tue le réveil des aspirations démocratiques,

nos esprits sont comme occupés.

Barbara Stiegler, De la démocratie en Pandémie

 

La fabrique du consentement

Encore hébétée par ce que je venais d'entendre à la télévision, en ce soir du 12 juillet 2021, j'ai entrepris de prendre connaissance du regard de Mediapart sur la séquence inqualifiable à laquelle nous venions d'assister. Je suis tombée sur l'article d'Ellen Salvi, Vaccination, Macron manie la carotte et le bâton

J'étais curieuse de voir si Mediapart, dans un sursaut de mémoire lui rappelant l'exigence démocratique et éthique qui fondait a priori sa démarche, allait réagir au fond du problème, et enfin tirer les conséquences d'une apologie tous azimuts, à laquelle sa rédaction a contribué de manière assumée dès la première heure, des vaccins anti-covid comme unique voie de salut de l'humanité, apologie qui a conduit en droite ligne au discours effarant que nous avons subi hier soir, incrédules, sidérés, révulsés devant nos postes de télévision. Car Emmanuel Macron n'a fait qu'aller au bout d'un processus que l'immense majorité des médias dits mainstream, parmi lesquels il faut donc bien se résoudre à compter Mediapart, soutient, alimente, invoque et précipite depuis plus d'un an maintenant. La marche forcée, étape par étape, vers le pass dit sanitaire, hypocrite euphémisme depuis le début pour "pass vaccinal", et son aboutissement, l'obligation vaccinale pour les soignants d'abord, les professions dites "au contact du public" ensuite, et l'ensemble de la population, enfants compris, au bout du bout de cette mascarade prévisible (les promesses passées du Président n'engageant, c'est bien connu, que ceux qui y croient) en pass' de devenir une catastrophe annoncée.

J'invite ceux qui ne croyaient pas qu'on pouvait faire tout passer, et jusqu'à l'impensable, en tenant les populations par la peur, en édifiant pierre après pierre la fabrique du consentement (cf. Walter Lippmann, et plus récemment Noam Chomsky & Edward Herman), et, ce faisant, en transformant chaque étape en "nouvelle norme" sur laquelle s'appuyer pour favoriser l'acceptabilité, et l'acceptation de fait, de la mesure liberticide suivante (au nom d'une fausse sécurité, d'un faux "bien commun" et d'un faux "altruisme"), dans une spirale ascendante et vouant à la pérennisation ces mesures supposément provisoires, à non seulement se pencher sur le concept sus-cité, mais aussi se rappeler les mises en garde précoces d'un Edward Snowden, qui sait de quoi il parle...

L'architecture de l'oppression

Interview d'Edward Snowden dans le cadre du Festival du Film Documentaire de Copenhague 2020 © CPH:DOX

"Croyez-vous vrai­ment que lorsque la première vague, la deuxième vague, la 16e vague du coro­na­vi­rus seront depuis long­temps oubliées, ces moyens mis en œuvre ne seront pas conser­vés ? Que les données récol­tées ne seront pas conser­vées ? Quelle que soit la façon dont elles sont utili­sées aujourd’­hui, ce qui est construit en ce moment, c’est l’ar­chi­tec­ture de l’op­pres­sion."

Et maintenant, face à ladite catastrophe, que dit, que fait Mediapart ?

Le journal, se souvenant de sa vocation d'acteur engagé de la vie publique, de fervent pourfendeur de violations des droits de l'Homme et défenseur vigilant de la démocratie, est-il vent debout face à l'effondrement en direct de cette dernière ? Face au franchissement de cette ligne rouge jusqu'à laquelle les citoyennes et citoyens de ce pays étaient encore (théoriquement) égaux, est-ce que ces belles âmes réagissent, sortant enfin d'un trop long silence ?

?

Eh bien, c'est non.

La démocratie est morte un soir d'été 2021 en France (elle était certes mal en point) - et c'est un non-sujet pour Mediapart, qui préfère parler d'"un exercice d'autosatisfaction" du Président, et donner aussi rapidement que froidement un aperçu de la sauce à laquelle nos libertés vont être englouties.

Pas un mot sur le caractère odieusement discriminatoire de ces mesures iniques, sur la nécessité - quelles que soient les positions de chacun(e) sur le vaccin-sésame en question et sa volonté ou non de se laisser inoculer la sublime mixture aux nanoparticules et autres métaux lourds -, oui, sur l'absolue nécessité de refuser la fin de l'état de droit, de se battre unis par-delà les clivages pour nos droits inaliénables - libre circulation, respect des choix éthiques, philosophiques, médicaux, consentement éclairé, droit à disposer de son corps... -, de ne pas se laisser entraîner dans une société à deux vitesses, effroyablement polarisée, et ne pas collaborer à l'instauration d'un clivage mortifère entre les citoyens, de s'insurger contre l'inscription dans le marbre de la société de contrôle ainsi que la généralisation de la coercition et de la répression comme modes de gouvernement et de fonctionnement de toute une société...

Rien de tout cela. Rien de rien.

A croire que quand la démocratie meurt, et que le fascisme fait de plus en plus ouvertement son entrée sur la scène de nos vies, cela n'émeut qu'une poignée de "complotistes", magnifique invention fourre-tout de ces désespérantes années vingt pour faire taire toute voix dissidente, et dissonante aux oreilles du Majoritaire.

Nous ne pourrons donc décidément compter que sur nous-mêmes pour défendre nos droits les plus fondamentaux.

De l'impensable au penser ensemble

A lire certains commentaires nauséabonds dans le prolongement de l'article évoqué, et la sidérante absence de réaction non seulement de Mediapart, mais de pratiquement tous les acteurs de la vie publique, médias et politiques confondus, face à cette infamie, on se dit plus que jamais que, non, la démocratie chèrement gagnée ne pouvait être tenue pour acquise. Le mouvement perpétuel...

Je n'ai jamais vécu une telle situation de mon vivant, jamais je ne me suis sentie ainsi en état de siège. Mais je comprends par là même parfaitement ce qu'ont pu ressentir dans les années trente un Zweig, un André Breton, et tous les êtres lucides qui ont vu l'ascension à bas bruit, lente, puis de plus en plus furioso, des forces les plus obscures de l'âme humaine, qui passent par la volonté d'imposer à autrui, jusque dans sa chair, une idéologie, une croyance, une soumission à ce qui heurte sa conscience.

Nous aurons été les contemporains de cela. Oui, de l'inimaginable.

Mais nous pouvons nous réveiller. Nous organiser, face à cette abjection, faire front.

La loi est encore de notre côté, jusqu'à ce qu'ils la changent, ce qu'ils vont s'évertuer à faire à compter du 20/07 en "session extraordinaire" du Parlement.

Alors soyons extraordinairement motivé(e)s, afin de faire échec à cet impensable.

Pour les personnes intéressées, pétition et action en justice en vue : https://dejavu.legal/fr

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