Les heures sombres de l'Histoire sont toutes nées de minutes d'égarement

Comment parler avec justesse du pass sanitaire ? Tout est affaire de focale, d'intention derrière les mots et les symboles. De chemins entrevus, et de vigilance citoyenne, afin d'éviter les bis repetita de l'Histoire. Réponse à l'article de Lucie Delaporte, en forme de mise en perspective - pour ne jamais oublier comment naissent les tragédies.

Ce n'est pas un signe de bonne santé que d'être bien adapté

à une société profondément malade.

Jiddu Krishnamurti

Triste petite musique

"Passe sanitaire, Covid : les résurgences d’un antisémitisme virulent"  : le titre n'augurait certes rien de bon. Pourtant, moi qui en suis à ma sixième manifestation depuis ce 12 juillet à marquer d'une pierre sombre, qui ai vécu toutes ces marches sous le soleil, la pluie ou les grands vents, dans la chaleur d'une étrange joie née d'une colère et transmuée par la détermination à chercher obstinément un autre monde, j'ai voulu aller prendre connaissance de l'éclairage de Lucie Delaporte sur notre mouvement aussi hétéroclite que motivé, puissamment inspirant et rassérénant dans un monde qui semble avoir perdu toute boussole démocratique - et prendre la mesure des griefs qui n'allaient manifestement pas manquer de fuser.

Comment formuler autrement le goût amer, entre découragement profond et révolte, que laisse ce papier si tristement simplificateur ? Ecœurée. J'ai été vraiment écœurée par la lettre et l'esprit de cet article. Ce n'est certes pas le premier qui me fait bondir sur Mediapart depuis un an et demi concernant la question qui nous occupe, mais là, je ne sais pas si c'est un effet d'usure et de saturation certaine, mais c'est vraiment le comble. Dès le chapô, je n'en crois pas mes yeux : "la mobilisation contre le passe sanitaire donne lieu à de multiples expressions d’un antisémitisme virulent". Voilà qui annonce un véritable article de fond, avec un travail d'enquête journalistique approfondi et équilibré, nuancé et sans parti pris ! 

Participer ainsi au réductionnisme ambiant et à la diffusion de la pensée unique, celle de la croyance sans bornes et sans recul en ce qu'il faut bien appeler le dogme vaccinal et son corollaire, le pass dit sanitaire, en confondant à dessein exception (de l'extrémisme) et règle, et en passant totalement sous silence les motivations profondément et même farouchement démocratiques de l'immense majorité des manifestant.e.s, c'est non seulement faire preuve d'une étonnante soumission à la doxa gouvernementale, médicale, médiatique qui se pose et s'impose désormais, d'une manière qui devrait inquiéter tout citoyen, toute citoyenne, comme ne souffrant aucune discussion, aucun questionnement, aucune mise en doute, et ne serait-ce que l'ombre d'un débat ; mais c'est aussi user de méthodes d'amalgame qui ne font pas bon ménage avec un journalisme d'investigation, en quête de la vérité, et non dans un parti-pris radical.

Laisser de facto entendre, en petite musique de fond, que l'antisémitisme est l'une des caractéristiques fondamentales de ce mouvement unissant chaque samedi dans les rues des citoyens ayant pour but commun, d'un bout à l'autre de l'échiquier politique, le retrait d'une mesure inique aux conséquences incalculables et le refus d'une société à deux vitesses dominée par un sécuritarisme techno-sanitaire, le refus de ce monde-là (qui ne semble pas gêner particulièrement Mediapart ni d'ailleurs nombre de partis censés être, sur tous les autres sujets de société, vent debout contre toute discrimination sociale et dérive autoritariste), donner à lire en filigrane l'équation manifestant anti-pass = antisémite, est non seulement indigne d'un journalisme éclairé et éclairant, mais constitue au mieux un mépris, au pire une insulte aux nombreux lecteurs et nombreuses lectrices qui battent le pavé dans un esprit de fraternité et au nom d'une liberté que tous devraient chérir. (Nombreux.ses, il va peut-être falloir d'ailleurs revoir cette assertion à la baisse, tant beaucoup d'entre nous se désabonnent par saturation quant au traitement ahurissant par Mediapart de ce sujet qui pourtant demanderait toutes les qualités d'ouverture, d'écoute réelle de l'autre, de prise en compte de la pluralité des vues sans caricature, de perception fine de la réalité dans toute sa complexité, de questionnement de tous les tenants et aboutissants, qu'on est en droit d'attendre d'un media dit indépendant.)

Effets d'optique

Tout journaliste (et tout photographe, cinéaste, écrivain...) sait que tout est question de focale. Et qu'il n'est pas neutre, c'est le moins qu'on puisse dire, de choisir de créer un effet de loupe sur un épiphénomène. Quelle est l'intention sous-jacente, si ce n'est, dans le droit fil de la politique/propagande gouvernementale, de contribuer activement à décrédibiliser un mouvement qui prend de l'ampleur, nonobstant la pathétique minoration des chiffres de participation, semaine après semaine ?

La parole rapportée de "Clément, membre du collectif L'Extracteur", non mise en perspective, est particulièrement révélatrice de ce penchant pour l'amalgame : laisser entendre en substance (sans même parler des attaques indirectes contre "la médecine alternative") qu'un spectateur de Louis Fouché va, par le jeu des algorithmes, tomber irrémédiablement dans les griffes de l'extrémisme de droite et de l'antisémitisme (hypothèse sidérante qui avait déjà été celle de la journaliste de Marsactu Violette Artaud, dans un article totalement à charge contre le Dr Fouché sur Mediapart même où elle parlait du complotisme extrémiste "dans le sillage de" L.F.), c'est non seulement méconnaître tant l'intéressé que ses sympathisants, mais aussi tout simplement les calomnier. Comme si le premier, adepte de Gandhi et de non-violence, lecteur de Foucault et sensible à sa critique de la société de contrôle, pouvait sérieusement être partisan de théories et pratiques historiques coercitives, violentes et mortifères ; et que les seconds étaient des imbéciles et des ignares, manipulables à souhait, incapables d'utiliser leur libre-arbitre et leur discernement pour s'orienter dans l'existence comme dans la jungle de la pensée. Nous avons certes l'habitude d'être méprisés à longueur d'année par médias, politiques et savants/sachants de tous ordres voulant à tout prix faire de la pédagogie à notre encontre, jusqu'à ce que nous soyons rentrés en braves élèves dans le droit chemin de l'adhésion à la doxa (façon récitation de tables de multiplication). Mais là, cela dépasse un peu les bornes, d'imaginer que nous puissions nous retrouver, par une logique imparable, tel le petit Poucet ayant cherché son chemin dans l'obscurité de pierre en pierre, entraînés jusque dans l'immonde - et y adhérant par contagion géographique en quelque sorte ! - en suivant simplement un douteux enchaînement de vidéos... Là où il s'agirait de critiquer l'existence même de tels algorithmes, qui sont devenus la norme et qui hélas ne risquent pas de se marginaliser dans le monde tel que nous le prépare (entre autres) le pass sanitaire, on préfère s'en prendre à Louis Fouché, qui en est pourtant la première victime, et à ceux et celles qui ont simplement envie de se mettre à l'écoute de ses réflexions, sans aucune affinité avec les vidéos infâmes vers lesquelles on cherche à les canaliser !

On aurait voulu voir l'auteure mettre le même empressement à aller interroger l'immense majorité des manifestants démocrates et humanistes que celui qu'elle met à traquer - avec force roulements de tambour subliminaux ("Mediapart a pu sauvegarder les captures d’écran...") - les  "très nombreux messages antisémites" de l'une, les pancartes surmédiatisées de l'autre, et autres nauséabondes prouesses numériques d'une infime minorité qui ne s'attendait certainement pas à une telle mise en lumière.

Que dire aussi des propos de Jonas Pardo, cofondateur du RAAR, là aussi rapportés sans aucune distance critique, uniquement pour abonder dans le sens d'une croyance à ériger coûte que coûte en vérité indiscutable et apporter de l'eau au moulin du noircissement d'un tableau déjà copieusement chargé, proclamant que "[l]a critique du “Big Pharma”, qui peut être mobilisée à gauche, comme une entité floue et indéfinie, est en soi problématique". En soi problématique ? Au nom de quoi ? Si c'est l'expression, elle est couramment utilisée aux Etats-Unis (on dit pareillement Big Oil, Big Agra, Big Food etc.) pour désigner les grands groupes pharmaceutiques. Si on suit cette logique jusqu'au bout, il serait donc "en soi problématique" d'esquisser la moindre critique à l'encontre non seulement de Pfizer, Moderna, Merck et les autres, criblés de lourdes condamnations pénales chiffrées en milliards de dollars (aisément vérifiables, comme sur le site du Département américain de la Justice) pour corruption, publicités mensongères et autres malversations médico-financières... mais même de Monsanto-Bayer, Total, Chevron, et tous leurs lumineux confrères en destruction de la planète ? Est-ce avec de tels arguments que vous prétendez défendre la démocratie ? On en reste sans voix...

Veiller dans la nuit 

Quant à l'étoile jaune (on pourrait en dire autant de l'apartheid d'ailleurs)... comment ne pas comprendre que l'accent est mis non sur une volonté d'ostraciser une communauté, mais précisément sur un refus de toute forme d'ostracisation, refus pouvant amener à faire des "rappels" historiques ? Nous parlons bien de l'intention sous-jacente au pass, d'emblée indéfendable car elle participe de facto de l'exclusion, programmée et programmatique, d'une partie des citoyen.ne.s ; et d'un principe de discrimination (et de contrôle). Il s'agit d'alerter sur la capacité de nuisance démocratique de ce principe, sur les dérives inquiétantes qui peuvent naître d'un geste perçu initialement comme anodin par la majorité de la population mais pouvant conduire au pire pour une partie des citoyens au moins ; et non, c'est évident, d'une tentation de mettre un signe "égal" entre les époques et les situations. Montrer le lien délétère autrefois opérant et toujours susceptible de s'actualiser entre un point de départ et un (possible) point d'arrivée ne me semble pas "en soi problématique", mais bien au contraire le signe même d'une solide santé démocratique : un garde-fou, tout simplement. Ni plus ni moins.

Giorgio Agamben, parlant du pass sanitaire italien, établit lui-même des liens entre différentes heures sombres de l'Histoire : est-ce à dire qu'il prétend que tout est identique, et minimise la souffrance des victimes de l'Histoire ? Non, il joue simplement le rôle qu'on est en droit d'attendre d'un intellectuel - ou d'un journal, a fortiori supposé indépendant -, là où le silence de ceux et celles qui ont charge de pensée, d'écriture et de création, à quelques rares exceptions près, s'est fait douloureusement assourdissant depuis un an et demi : celui d'un lanceur d'alerte et d'un contre-pouvoir moral.

"Comme il arrive chaque fois qu’est instauré un régime despotique d’urgence et que les garanties constitutionnelles sont suspendues, le résultat c’est, comme cela s’est produit pour les Juifs sous le fascisme, la discrimination d’une certaine catégorie d’hommes, qui deviennent automatiquement des citoyens de seconde classe. C’est à quoi tend la création de ce qu’on appelé le green pass [équivalent du pass sanitaire]. Qu’il s’agisse d’une discrimination en fonction des convictions personnelles et non pas d’une certitude scientifique objective est démontré par le fait que, dans les milieux scientifiques, se poursuit encore le débat sur la sécurité et sur l’efficacité des vaccins qui, selon l’avis de médecins et de scientifiques qu’il n’y a pas de raisons d’ignorer, ont été produits à la hâte et sans une expérimentation adéquate.

Malgré cela, ceux qui s’en tiennent à leur propre conviction libre et fondée et refusent de se vacciner seront exclus de la vie sociale. Que le vaccin se transforme ainsi en une sorte de symbole politico-religieux visant à créer une discrimination entre les citoyens est évident dans la déclaration irresponsable d’un homme politique qui, se référant à ceux qui ne se vaccinent pas, a dit, sans se rendre compte qu’il utilisait un lexique fasciste (1) : « nous les purgerons avec le green pass ». La « carte verte » constitue ceux qui en sont dépourvus en porteurs d’une étoile jaune virtuelle."

Il est question de se remémorer la manière dont les démocraties piétinent leurs propres valeurs, et font un premier pas sur les chemins dangereux de la négation même de ce qu'elles sont. Mettre en lumière cela n'est pas faire injure aux victimes, mais au contraire, honorer leur mémoire. Honorer pas seulement à l'occasion de commémorations qui ancrent définitivement les horreurs dans le passé, comme si elles n'étaient pas reproductibles, mais en étant vigilant, dès leurs prémices, aux chemins de traverse par lesquels la démocratie peut s'égarer, et qui peuvent conduire à d'autres précipices, d'autres désastres. Comparaison n'est pas raison : comparaison est alerte, mise en garde, signal face aux signes des temps.

Mon appartenance de fait à la communauté des citoyen.ne.s de ce pays ainsi qu'à celle plus vaste des êtres humains ayant à cœur de penser les implications des doctrines et idéologies, des régimes politiques et des forces qui animent le collectif et son inconscient suffirait certes à me donner le droit de conduire ce genre de réflexion. Mais a fortiori je me sens d'autant plus légitime à le faire que l'Histoire s'est inscrite en lettres de sang dans ma propre histoire : une branche de ma famille a fait dans sa chair l'expérience du chemin qui conduit quelquefois de la "simple" discrimination quotidienne à la déportation et à la mort - dans le désert anatolien, il y a un siècle.

Les heures sombres de l'Histoire naissent de minutes telles que celles que nous sommes en train de vivre.

Marcher contre l'oubli

C'est ce que les manifestant.e.s, dans leur immense majorité, rappellent de samedi en samedi. Et rappelleront aussi longtemps qu'il le faudra, quels que soient la manipulation des chiffres de leur participation, les procès d'intention (et en sorcellerie) qui leur sont faits, les noms d'oiseaux proférés sur leur passage, le mépris et la méprise de la "majorité silencieuse" qui les regarde battre le pavé des villes - et, pense-t-elle, la campagne - sans comprendre que c'est aussi en son nom, au nom de tout ce qui nous rassemblait hier encore et devra continuer à nous rassembler demain, qu'ils marchent, qu'elles marchent, que nous marchons.

Car à la fin voilà la seule question qui vaille, quand on habite la planète terre ici et maintenant : quel monde voulons-nous ?

Ce qui revient en l'occurrence à demander : que suis-je prêt.e à perdre, que suis-je prêt.e à laisser de moi ? Au nom de quoi ?

Puis, quelques kilomètres en contrebas : qu'ai-je fini par (leur) abandonner, qu'il n'aurait pas fallu perdre ?

Et ce qui ne devrait plus jamais se conclure, à la fin du chemin, par cette autre question lancinante :

Mais pourquoi n'ai-je rien fait, tant qu'il en était temps ?

*

A toutes celles et à tous ceux qui savent ce qu'ils/elles veulent répondre à la première et à la deuxième questions...

ce qu'elles/ils ne veulent pas avoir à répondre à la troisième et à la quatrième questions...

rendez-vous en toute fraternité (et sororité) demain et de samedi en samedi,

aussi longtemps que la liberté d'être, de penser et de cheminer nous réclamera à son chevet.

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