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Billet de blog 28 févr. 2017

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Evemarie et les loups

Du live que Médiapart a consacré à la participation des abonnés au journal, j’ai retenu le témoignage émouvant et précieux d’Evemarie qui nous apprend que Médiapart est pour elle le moyen d’apprivoiser l’écriture ainsi que la comparaison par le journaliste A. Perraud de la participation des abonnés à celle d’une meute de loups.

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Je commencerai par essayer de comprendre ce que dit cette métaphore car elle me semble emblématique de la difficulté d’organiser la participation des abonnés au journal autrement dit à faire droit à la démocratie : le projet de Médiapart tel que le définit ici Edwy Plenel étant de nouer « une conversation démocratique » et d’acquérir le droit de participer à un média totalement inédit, d'appartenir à sa communauté de lecteurs et de contributeurs, de faire vivre soi-même l'information, la réflexion et le débat »

Que dit cette métaphore ?

Pascal Maillard dans un récent billet Médiapart et le prix du participatif a déjà signalé la « conception singulièrement « aristocratique » du projet participatif » d’Antoine Perraud. Je précise d’emblée qu’il n’est nullement dans mon intention de déplorer le manque de respect dont Antoine Perrraud fait preuve vis-à-vis des abonnés même si j’en ai récemment fait les frais car la question du respect dans le club comme dans l’ensemble de la société est moins une affaire morale que politique comme permet de le comprendre la métaphore employée par Antoine Perraud. Que dit en effet cette métaphore si ce n’est que les abonnés appartiennent au monde sauvage de la forêt ( silva) et qu’ils sont séparés par leur nature brute et brutal du monde civilisé et raffiné de la culture que forment les êtres humains capables de se relier entre eux  grâce à la parole et aux règles sur lesquelles ils s’accorderont, puisque les animaux sont seulement en mesure d’émettre des sons inarticulés, gazouillis d’oiseaux ou hurlements de loup et qu’ils vivent en meute sous la conduite d’un chef ? On pourrait bien d’ailleurs se demander lequel si au passage on n’avait pas remarqué que les mauvais élèves du club invités au live entraient parfaitement dans la catégorie du mélenchonâtre tant honni par Antoine Perraud. Que déduire alors de ceux qui avaient été invité mais qui ont décliné l'invitation, qu’ils sont des égoïstes logiques refusant de débattre ou des accusés refusant de se justifier 1?

S’il est important de comprendre la signification de cette métaphore ce n’est pas seulement parce qu’elle indique la persistance d’un présupposé d’inégalité entre les journalistes et les abonnés mais c’est aussi parce qu’elle nous oblige à chercher les causes de cette persistance y compris chez des journalistes qui ont repris le combat d’Albert Camus, « Élever ce pays en élevant son langage », mais à condition précise cependant Edwy Plenel dans le billet cité ci-dessus « d'échapper à la masse anonyme et de sortir de la foule vengeresse pour construire un public conscient et impliqué, partageant des valeurs communes ».

Opposer un public conscient et impliqué à la foule anonyme et vengeresse n’est-ce pas pas poser les conditions de l’échec et la déception dont Antoine Perraud témoigne  ici ?

Une conversation démocratique ?

La conversation que Médiapart s’est efforcée d’engager avec certains de ses abonnés lors du Live était-elle démocratique ?

Evemarie donne la réponse à cette question lorsqu’elle dit à Antoine Perraud désolé de constater que ceux qu’il a pris pour des loups sont des « agneaux » d’ « une urbanité écœurante », menant une conversation « plan-plan » : ici je ressens de l’émotion..., car il y a Monsieur Perraud et je n’ai jamais été filmée," mais si on était entre amis, Monsieur Perraud, je vous répondrai en étant au même niveau ».

Cette réponse est la perle infiniment précieuse qui permet de comprendre ce qui exactement se joue dans ce qu’Antoine, puisque Monsieur Perraud nous invite à l’appeler par son prénom, appelle « les soutes » de médiapart, et qui n'est rien d’autre que la confirmation du principe d’égalité entre tous les participants qu’ils soient abonnés ou journalistes, quelqu’un comme Monsieur Perraud ou n’importe qui comme Evemarie, utopart, Pierre Magne, Pascal Gerin Roze, les mauvais élèves de la classe médiapartienne qui empêchent « par leurs aboiements électroniques » de tenir une conversation constructive dans les fils. Ce qui se profile ici c’est bien la haine de la démocratie 2, les soutes de Médiapart étant alors comparables à la caverne où les prisonniers se repaissent d’images et ignorent avec obstination la splendeur des Idées que dévoile la Une. Et pourtant ils la lisent et la commentent. Nous touchons là au scandale de la démocratie qui donne au citoyen, à n'importe quel citoyen, une place centrale dans le processus démocratique. C'est là, pour Jacques Rancière, « la puissance subversive toujours neuve et toujours menacée de l’idée démocratique », la reconnaissance du « pouvoir des n'importe qui », « pouvoir de ceux qui n'ont pas plus de titre à gouverner qu'à être gouvernés ». Le scandale démocratique c'est le scandale de la politique même, de l'égalité des hommes, c’est le scandale de l’anarchie qui interrompt tous les ordres naturels, l’arche du vieux sur le jeune, du savant sur l’ignorant, de dieu sur l’homme, de l’homme sur la femme, des hommes sur les animaux…. et d’abord et surtout du riche sur le pauvre.

Si Médiapart permet de nouer une conversation démocratique c’est parce qu’il permet à n’importe qui  de participer au débat. N’est-ce pas d’ailleurs de cela dont il a été question tout au long de la soirée : n’importe qui peut-il commenter un billet ? Ne faudrait-il pas donner à un contributeur la possibilité de filtrer les indésirables ? Le faire revient évidemment à s’exposer à l’entre soi, c’est-à-dire à interdire la conversation démocratique qui est au cœur du projet de Médiapart. Disons les choses autrement, il n’y a pas de public comme le pense Edwy Plenel mais seulement un espace public, et Médiapart en est assurément un, où n’importe qui peut prendre la parole pour répondre aux auteurs des billets ou écrire un billet, c’est-à-dire vérifier l’égalité posée en principe en exerçant sa liberté de parole et de jugement. Le citoyen ou le sujet pensant est donc toujours un homme ou une femme réel(le).

Dès lors ce que pratique Evemarie en invitant Perraud à descendre dans les soutes de médiapart pour se parler entre amis 3 au même niveau, ce n’est pas le « fight » 4. La violence physique est impossible sur médiapart comme le fait remarquer Evemarie à juste titre et la violence symbolique y est grandement diminuée précisément parce que les participants ont à leur disposition les mêmes moyens : leur intelligence et un ordinateur. Aussi Médiapart est-il l’espace où les mauvais élèves se libèrent du regard du maître qui corrige leur orthographe pour éprouver la puissance de leur intelligence, car l'intelligence est toujours déniée aux esclaves capables selon Aristote de comprendre les ordres que le maître leur adresse mais incapable d’articuler une parole sensée, ou encore capable de tweeter mais incapable d'écrire...

Si Utopart et bien d’autres dont moi restons abonnés à médiapart malgré les griefs très sérieux que nous pouvons avoir vis-à-vis de la rédaction, c’est donc parce que Médiapart nous offre la possibilité d’exercer notre jugement. La conversation démocratique est donc bien plutôt un dialogue – dia logos-, c’est-à-dire un espace où les opinions s’affrontent et s’éprouvent en vue de faire jaillir une vérité ; car penser soi-même, ce n’est pas penser seul : «  On dit, souligne Kant, que la liberté de parler ou d'écrire peut nous être ôtée par une puissance supérieure, mais non pas la liberté de penser. Mais penserions-nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d'autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? » 5. En nous ôtant la possibilité de communiquer nos pensées, on nous ôte aussi celle de penser, car on nous retire la possibilité « d'examiner son jugement à la lumière de l'entendement d'autrui, tout comme s'il n'(y) avait aucun besoin de cette pierre de touche (critérium veritatis externum). » 6

De ce point de vue la propagande de la France insoumise faite par Pierre Magne aussi exaspérante et contraire au dialogue soit-elle prend une autre signification, celle de celui qui ose enfin montrer ce qu’il pense et veut, car en reconnaissant le droit et la possibilité matérielle de nous exprimer effectivement, Médiapart offre aussi la possibilité de nous faire entendre : telle est la raison du bruit dans les soutes où les esclaves sont moins enchainés que bâillonnés; mais celui qui a de petits oreilles  percevra peut-être dans le vacarme des propos qui contreviennent à la charte la musique et le chant des esclaves qui s’émancipent de toutes sortes de maîtres.

Je ne voudrais pas clore ce long dialogue avec moi-même et mes amis sans proposer une piste pour faire avancer le débat démocratique à Médiapart. A cette fin je soulignerai deux aspects.

1. Dans une république on condamne des actes et non des personnes et en ce qui concerne le journal, cela signifie qu’il faut dépublier les billets ou  les commentaires qui contreviennent à la charte. Condamnation symbolique qui n’est ni dissuasive ni préventive mais qui a le mérite de rappeler à tous les valeurs de la communauté des lecteurs et contributeurs.

Cela suppose simplement que Médiapart se dote d’une « justice » indépendante de la rédaction dans l’hypothèse où des journalistes ne respecteraient pas la charte et d'effectifs en nombre suffisant pour faire le travail de police dans de bonnes conditions.

2. Le filtrage des personnes sur les blogs ne serait pas seulement contraire au principe d’égalité sans lequel aucune conversation démocratique n’est possible, mais il aurait pour fâcheuse conséquence d’occulter l’envers du droit de s’exprimer à savoir la responsabilité morale et  intellectuelle de celui qui s’exprime. De même que le journaliste a une déontologie, le blogueur doit se doter d’une éthique.  Il me semble bien plus pertinent de créer une édition ou des ateliers qui permettraient à tous de se  demander comment régler eux-mêmes le volume de la conversation démocratique car à la différence de la conversation mondaine, celle-ci  ne peut obéir aux codes relatifs aux milieux sociaux et culturels puisqu'elle est toujours susceptible de rassembler n’importe qui,  et même qu’elle est surtout faite pour cela 7. Si je préfère parler du dialogue plutôt que de la conversation démocratique, c’est parce que ce terme dérivé du grec logos met bien en évidence que les règles de la conversation sont d’abord celles d’une raison humaine c’est-à-dire d’un sujet qui n’oublie pas qu’il est impossible de penser par soi-même sans penser avec les autres :

" Exiger de l’homme la sagesse, en tant qu’elle est l’idée d’un usage pratique de la raison qui soit parfait et conforme aux lois, c’est beaucoup trop demander ; mais même sous sa forme la plus rudimentaire un homme ne peut pas l’inspirer à un autre ; chacun doit en être l’auteur lui-même. Le précepte pour y parvenir comporte trois maximes directrices : 1) penser par soi-même ; 2) se penser (dans la communication avec les hommes) à la place de l’autre ; 3) penser toujours en accord avec soi-même » 

 Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, 1797, Vrin, p. 71, Traduction: Michel Foucault.

1 et 6 Kant dans l' Anthropologie du point de vue pragmatique & 2 appelle égoïste logique celui qui refuse d’examiner son jugement à la lumière de celui d’autrui

2 Titre d’un livre de Jacques Rancière

3 Là où Antoine voit une meutes de loups et des soutes, Evemarie se sent entre amis.

4 Quand on a médiapart, le fight club devient un espace où il est question de trouver sa dignité et son humanité et non sa virilité.

5  Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ? (III) tr. fr. Philonenko, éd. Vrin, pp. 86-87

7 Pour créer cette cité homogène Clisthène l'inventeur de la démocratie va réorganiser l’espace en s’inspirant de cette nouvelle discipline que sont les mathématiques. Les anciennes structures politiques fondées sur la richesse et les groupes familiaux sont remplacées par un autre système de répartition territoriale. Désormais un citoyen athénien ne se définit plus que par son appartenance à un dème, circonscription administrative de base de la vie civique dans lequel il entre à ses 18 ans. Clisthène divise l'Attique en 100 dèmes répartis sur 3 ensembles géographiques et forme des trytties en regroupant 3 dèmes avec lesquels il compose ensuite dix tribus. Chaque tribu regroupe plusieurs membres mélangés et non pas classés par culture, région et classes sociales. Ce système, sur lequel se base la nouvelle organisation des institutions brise le clientélisme de l’oligarchie et des familles aristocratiques. Hétérogène à l’ordre de la richesse, de la nature ou de la tradition, l’espace politique est donc anarchique. Arche signifie en grec le commencement, la personne ou chose qui commence et donc par conséquent la première personne ou chose d'une série, le premier, le chef

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