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Billet de blog 10 août 2017

Coeurs d'exil - Djam de Tony Gatlif

Si la réalité dépasse parfois la fiction, le cinéma de Tony Gatlif, lui, va plus loin que la vie, plus loin que le monde en ses schémas réducteurs, destructeurs, moralisateurs, pour nous offrir un conte musical sur l’exil et le chagrin, les chaos de l’histoire, les désillusions d’hier et d’aujourd’hui.

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Si la réalité dépasse parfois la fiction, le cinéma de Tony Gatlif, lui, va plus loin que la vie, plus loin que le monde en ses schémas réducteurs, destructeurs, moralisateurs, pour nous offrir un conte musical sur l’exil et le chagrin, les chaos de l’histoire, les désillusions d’hier et d’aujourd’hui. Quitte à oublier le temps du récit qui s’arrête sur un chemin de village, une voie ferrée, les galets de Mytilène, les épaves de la mer Égée. Quitte à vouloir une héroïne tellement libre et provocatrice qu’on se demande si une jeune femme seule peut, sans se mettre en péril en tant que femme, dormir sur les toits d’Istanbul, courir les routes de Kavala, se déshabiller à proximité d’un vendeur ambulant.

Le monde idéal selon Gatlif. Et pourquoi pas ?

Sauf que ce monde-là est immanquablement cruel. L’a toujours été. Comme le dit la chanson traditionnelle turque Istemem Babacim (Papa, je n’en veux pas). Comme le chante, avec panache, l’actrice-chanteuse-danseuse grecque Daphné Patakia qui est Djam, la rebelle de l’île de Lesbos. Dans la chanson originale, la fille ne veut pas des prétendants que le père lui présente. Chez Gatlif, les paroles ont été modifiées pour dénoncer la crise économique en Grèce (les hôtels sont vides, les trains en grève, les bateaux en rade), le calvaire des réfugiés syriens en Méditerranée (la plage de Lesbos en témoigne), la dictature des Colonels entre 1967 et 1974 (Djam urine sur la tombe de son grand-père fasciste), l’exil forcé des Grecs de Turquie à partir de 1922 (à la suite de l’incendie de Smyrne/Izmir).

Djam est envoyée à Istanbul par son beau-père Kakourgos (Simon Akbarian) pour rapporter une bielle de moteur de chez un forgeron. Djam va croiser de nombreux personnages dont une Française prénommée Avril (Maryne Cayon) venue pour aider les réfugiés à Gaziantep mais qui elle-même a besoin d’assistance. Le tandem fonctionne tant bien que mal. Avril, débarquée de sa banlieue parisienne, d’une naïveté flagrante (la bonne conscience de l’Europe ?), sert de faire-valoir à Djam qui aurait pu s’en passer. Son personnage assez mièvre n’apporte rien à l’histoire. Par contre, le personnage tragique de Pano (Kimon Kouris), qui creuse sa propre tombe parce qu’il a tout perdu, est bien plus intéressant. Avec sa gueule de pâtre grec, il raconte à lui seul la disgrâce de la Grèce contemporaine à la merci des banques. Après sa crise de folie, Pano envisage de s’exiler en Norvège. Il en rit, puis il en pleure, tandis que dans la taverne on chante « D’où je viens les gens savent aimer. »

À Lesbos, Kakourgos, lui aussi, a affaire aux huissiers. Débitant insultes en arménien et turc, il ne baisse pas la tête et embarque sur son bateau pour un nouvel exil, lui qui a la nostalgie des lokoums de chez Haci Bekir à Istanbul, des soirées rébétiko dans son restaurant grec à Paris. Il part en dansant. Comme un de ces fous sympathiques que l’on croise dans l’œuvre de William Saroyan. Comme Djam qui, d’un claquement de doigts, fait jaillir le rébétiko, ce folklore gréco-turc importé d’Asie Mineure que Gatlif met ici à l’honneur en langue grecque et en langue turque. À l’image du no man’s land que traverse Djam entre le poste-frontière turc et le poste-frontière grec, le rébétiko est le territoire de la liberté du corps et de l’esprit. Un entre-deux que le film multiplie et varie comme s’il fallait sans cesse repousser les limites, les grillages, les clôtures.

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