Toni Morrison -- les mots ont aussi leur Histoire

Toni Morrison et le tweet ou pas tweet de Muriel Pénicaud : les mots ont aussi leur Histoire. Tweet maladroit de la Ministre du Travail. Car tout de même écrire en 2019 « Grâce à elle, les noirs ont enfin pu entrer par la grande porte dans la littérature. » fait preuve d’une naïveté déroutante.

Toni Morrison et le tweet ou pas tweet de Muriel Pénicaud : les mots ont aussi leur Histoire

 

Tweet maladroit de la Ministre du Travail. Disons qu’humainement et empiriquement, on ne peut pas être, et on ne peut pas s’inventer, spécialiste de tout. Certes, on peut être curieux, érudit, mais aucun être même très érudit ne détiendra le savoir encyclopédique absolu. Parler de ce qu’on connaît, la voie de la sagesse. Ne pas parler de ce qu’on ne connaît pas, l’épreuve de l’humilité. Oui mais voilà, avec le pouvoir politique arrive la tentation de l’ubiquité. Volonté d’intervenir, d’apparaître à tous les étages de la vie publique, à tous les niveaux de l’opinion publique. Désir en même temps que nécessité de paraître. Et puis, accordons à Muriel Pénicaud le droit à la sincérité. Après tout, elle a pu être sincèrement émue par la mort de l’écrivaine nord-américaine Toni Morrison. On n’ira pas jusqu’à lui demander si elle a lu l’œuvre de Toni Morrison, et si oui, quel ouvrage elle a préféré : cela relève de la sphère privée ; et à vrai dire, cela importe peu.

Le tweet de la Ministre du Travail débute et finit comme un hommage à l’auteure de L’œil le plus bleu (The Bluest Eye), un livre sur la différence, couleur de la peau, couleur des yeux, la souffrance d’une jeune afro-américaine – thème universel. Là où le tweet dérape est dans l’intervalle, au cœur même du message. Une bourde rédigée à la hâte sans doute ou bien commise par l’ignorance ou encore balbutiée par un collaborateur/une collaboratrice de bonne ou mauvaise foi. Car tout de même écrire en 2019 « Grâce à elle, les noirs ont enfin pu entrer par la grande porte dans la littérature. » fait preuve d’une naïveté déroutante. L’analyse est d’abord fausse. Faussée par la méconnaissance de la réalité historique, politique, sociale et culturelle des États-Unis d’Amérique. Avant l’admirable Toni Morrison, il y a eu, par exemple, Frederick Douglass (Frederick Douglass, mémoires d’un esclave, 1845), Zora Neale Hurston (Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, 1937, qui restitue déjà le vernaculaire afro-américain), Langston Hughes (une œuvre foisonnante dont le recueil de poèmes The Weary Blues, 1926), Richard Wright (Un enfant du pays, 1940), Ralph Ellison (Homme invisible, pour qui chantes-tu ? 1953), James Baldwin (la nouvelle « Sonny’s Blues », 1953 ; l’essai La prochaine fois, le feu ! 1967). Contemporain.e.s de Toni Morrison : la romancière Alice Walker, les poétesses Maya Angelou et Nikki Giovanni, le dramaturge August Wilson… La parole de la population afro-américaine s’est imposée au-devant de la scène. Non plus transcrite par des représentant.e.s de la littérature du Sud comme Mark Twain, William Faulkner, Eudora Welty, Carson McCullers. Mais exprimée par ceux et celles qui vivaient de l’intérieur les conséquences politico-sociales de plusieurs siècles d’esclavage, de ségrégation, de discrimination. Jusqu’à ce que « le rêve différé » du poète Langston Hughes devienne « le rêve » du révérend pacifiste Martin Luther King Jr (assassiné à Memphis) ou la rage de l’orateur Malcolm X (assassiné à New York par ses rivaux).

L’analyse de la Ministre du Travail est aussi offensante. Premièrement, le terme « noirs » étant un substantif et non pas un adjectif, la majuscule « N » aurait été plus appropriée. Les Noirs d’Amérique sont des personnes. Deuxièmement, de quels « noirs » est-il question ? De toute la population noire de la planète terre ? Cela semble peu probable, quoique… S’agit-il uniquement de la population noire aux États-Unis ? Dans ce cas, cela fait bien longtemps que cette population-là ne veut plus être désignée par la couleur de sa peau mais par l’appartenance à deux espaces géopolitiques, l’Afrique où les ancêtres ont été capturés par les Européens et l’Amérique du Nord où les ancêtres ont survécu et où les descendants aspirent toujours à l’égalité, à la dignité et au bonheur promis à tous les citoyens (faire un tour dans l'Etat du Mississippi). D’où le terme composé : « African-American », Afro-Américain. Si la réalité sociale en France et la langue française ont évolué vers l’usage de « un.e Black », aux États-Unis il est devenu insultant de se référer à des personnes selon la couleur de leur peau. Cependant, avec la reprise de crimes haineux ou de comportements rappelant une époque qu’on croyait révolue (tout récemment à Galveston au Texas, deux policiers à cheval ont escorté un prisonnier attaché à une corde), les Afro-Américains ont recours au slogan « Black Lives Matter », la Vie des Noirs Compte Aussi.

Là où l’énoncé de Muriel Pénicaud devient carrément glauque, c’est au niveau de la métaphore « entrer par la grande porte », un cliché de la langue française qui a le don de flatter tout en remettant à sa place la personne à qui l’on s’adresse/dont on parle. Dans ce contexte-ci, cette place est l’origine ethnique qui ne prédisposait pas (naturellement ?) à la réussite. Malheureusement, l’adverbe « enfin », qui témoigne d’une attente légitime et méritée, attente à laquelle souscrit la Ministre, ne supprime pas le malaise engendré par la métaphore. Car cette métaphore de « la grande porte » nous renvoie instantanément, automatiquement à l’image contraire, celle de la petite porte ou porte de service, de la porte invisible en somme par laquelle devaient passer les Afro-Américain.e.s : la porte arrière des maisons pour les domestiques (scène éloquente dans Devine qui vient dîner ce soir ? film de Stanley Kramer, sorti en 1967), la porte arrière des établissements publics (Green Book : Sur les routes du Sud, 2018, réalisé par Peter Farrelly). « Les mots ont un pouvoir, » dit le tweet. Toni Morrison aurait ajouté que les mots ont aussi leur Histoire.  

 La Ministre du Travail a retiré son tweet, dit-on. On espère qu’elle se penche sur le monde du travail dans l’Hexagone, et peut-être sur les contrats abusifs, par exemple, sur les ingénieux CDD et mirifiques stages à répétition qui plongent une certaine jeunesse française dans une précarité sans nom.

 

 

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