Confinement, voir ou ne pas voir

Confinement oblige, je me tourne vers les fenêtres de l’habitat. La fenêtre matérielle procure une vue plongeante sur la vie des autres qui font la queue devant la boulangerie, la pharmacie, l’épicerie, promènent leur chien, houspillent leur prochain.

Confinement, voir ou ne pas voir

 

Confinement oblige, je me tourne vers les fenêtres de l’habitat. La fenêtre matérielle procure une vue plongeante sur la vie des autres qui font la queue devant la boulangerie, la pharmacie, l’épicerie, promènent leur chien, houspillent leur prochain. Les voitures passent avec leur vrombissement ordinaire, les véhicules sanitaires font retentir leur sirène extraordinaire, un engin, toujours le même, pétarade à l’aller et au retour. Le soir venu, à 19h58, commencent applaudissements et bruits de casseroles en hommage aux soignants. Ce réel-là est presque normal. Pour l’heure, on ne voit pas, on n’entend pas les femmes battues, les enfants maltraités, les vieillards isolés. Et les mourants meurent au loin.  

Confinement oblige, la fenêtre virtuelle fait elle aussi son apparition, un peu comme celle que dessine à la craie Roberto Benigni dans sa cellule de prison (Down by Law, 1986, de Jim Jarmusch). L’Italien demande à ses codétenus américains s’il convient de dire « I look at the window » ou « I look out the window ». John Lurie remet son compère à sa place : s’agissant d’une fenêtre tracée sur un mur de prison, on dira « look at » et rien d’autre. Contrairement au personnage de Benigni, j’ai le loisir de regarder à la fois une porte-fenêtre qui donne sur la rue et un écran-fenêtre (tantôt ordinateur tantôt téléviseur) qui s’ouvre sur le monde, enfin, celui qu’on veut bien nous montrer après découpe et montage en séquences.

De ma position assise ou debout, je peux regarder la fenêtre matérielle et la fenêtre virtuelle (look at) et ne rien voir. Ou bien, disons que le seuil de saturation étant atteint, je ne veux plus rien voir. Ni rien entendre. Même lorsque je regarde au-delà (look out) de ces fenêtres, même si je passe virtuellement de l’autre côté en quête d’énergie, de moments de vie. Actualités françaises et débats en continu : déconfinement, reprise économique, chloroquine, pénurie de masques, réouverture des écoles mais pas des salles de spectacle, ah bon ? Ubu Roi et le théâtre de l’absurde, le modèle danois avec dédoublement des classes, ah le bel exemple ! Et le modèle français dans tout çà ? Sur BBC, Boris Johnson fanfaronne un peu moins, un gérant de pub distribue de la bière Guinness gratuitement, après le Brexit les Britanniques veulent embaucher des saisonniers roumains.  Sur CNN, Andrew Cuomo, le gouverneur de l’État de New York, répond quotidiennement aux journalistes tandis que le président Trump les reçoit pour les traiter de menteurs, 22 millions de chômeurs jetés en pâture, des morts, plus de 33 000. Je m’enferme à double tour et contemple la non-vie contenue entre des murs et une baie vitrée. L’humeur des mauvais jours. Et je m’en vais/au vent mauvais/ qui m’emporte… nulle part.

Je n’arrive plus à lire. J’ai lâché Le Premier homme d’Albert Camus qui m’avait pourtant émue. Un mois déjà. Je parcours un poème ou deux, un article de journal. Je trie des photos, pense à la mort qui rôde, publie images, musiques, bribes d’idées sur les réseaux sociaux, pense à la mort qui rôde dans l’immeuble, contacte famille et amis, écris, fais du télétravail, pense à la mort qui rôde au supermarché, cuisine, fais la vaisselle, passe le balai, pense à la mort qui rôde dans Paris et retourne devant l’écran-fenêtre de l’ordinateur. Le bonheur, j’en suis convaincue une fois par jour, est dans le catalogue de films à la demande. Une saison chez Mizogushi. Kenji de son prénom. Œuvre forte, prolifique, dit-on. J’inaugure la saison avec Gion bayashi (1953). A Geisha en anglais, Les musiciens de Gion en français. Bizarre que le titre français ne mentionne pas des « musiciennes », car il s’agit de geishas formées à la danse, la musique, la cérémonie du thé, l’art de la conversation et la pratique de la prostitution à Gion, un quartier de Kyoto dans les années 1950.

Mizoguchi nous conte l’histoire de la jeune Eiko qui, après la mort de sa mère, devient moika (apprentie geisha) sous la protection d’une « grande sœur ». Eiko a beau se rebeller, faire preuve d’insolence jusqu’à mordre un client qui réclame ses faveurs, elle restera prisonnière d’un monde qui envoie les filles pauvres soit à labourer les champs soit à se vendre dans des maisons de thé qui servent banquets et femmes enrobées de soie. Pas d’échappée possible. L’enfermement dans un milieu social, un quartier de la ville. L'enfermement comme mode de vie et la résignation. La caméra de Mizoguchi met à nu les revers d’une société japonaise où l’individu ne peut ni se libérer ni se réinventer, mais seulement se glisser dans un rôle pressenti, présagé. La condition humaine est drame du début à la fin. Seule la solidarité entre les êtres apporte une note d’espoir.

Le lendemain, je regarderai Uwasa no onna (1954)/Une femme dont on parle.

Confinement oblige.

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