Bilinguisme et bide linguistique
Dans le parc du Musée de l’Armée aux Invalides, il y a une très belle pelouse verte. Un océan de verdure au cœur de Paris, à la hauteur de tous les clichés. Carte postale façon trip advisor (le fameux site aux mille conseils, élu « conseiller aux voyages », comme on pourrait être élu « conseiller en langues étrangères »). De quoi réfuter, piétiner, détruire le dicton selon lequel « l’herbe est plus verte ailleurs» (en anglais, the grass is greener). Pour les sceptiques, l’herbe est bien verte ici. Il suffit d’imaginer des enfants qui gambadent, des amoureux qui s’embrassent, des touristes qui se prélassent. Les oiseaux sont déjà là, libres comme des oiseaux. Les chiens aussi, en laisse et entraînés. Pour ce qui est des oiseaux et des chiens, inutile d’imaginer.
Sur la très belle pelouse verte du Musée de l’Armée, il y a un bel écriteau bilingue et un joli pictogramme.
Le pictogramme est, comme tous les pictogrammes, d’une clarté sans faille, d’une pédagogie irréprochable. Le petit panneau, planté au niveau des pieds des passants et promeneurs, pour peu qu’on l’aperçoive, donne à voir un pied, chaussé d’une bottine asexuée. Même sans sexe, la bottine est fascinante. Le cerveau qui a imaginé la bottine a fait d’un pied deux coups. L’image est non seulement sans sexe mais aussi sans âge. Le message concerne hommes, femmes, vieillards (faut-il dire seniors depuis que le français, dans un élan idéologique s’abreuvant d’euphémismes, s’est entiché de l’anglais) et enfants (heureusement, « enfants » se dit encore « enfants » dans toutes les langues). Le message est sans équivoque. Aucun habitant de la planète Terre, de passage ou en résidence dans ce coin de paradis parisien, ne doit fouler l’herbe douce et domestique, publique et imprenable.
Dans certains pays, on laisse l’espèce humaine vaquer à ses affaires sur le gazon. En France, non. En France, le gazon demeure l’espace interdit par excellence. L’herbe verte ici, c’est pour l’œil. Pour l’œil de la caméra, l’œil du passant/de la passante. D’où le panneau planté sur la pelouse du Musée de l’Armée : « PELOUSE INTERDITE ». Pour l’œil des touristes anglophones qui s’aventurent au pays de Guillaume Apollinaire et de Georges Perec ainsi que pour l’œil des non-anglophones initiés de par le monde à la langue de Shakespeare, comme on dit, et à la langue de Walt Whitman et de Maya Angelou, comme on ne dit jamais, l’écriteau dit : FORBIDDEN LAWN. Et là, on éclate de rire. On se dit que le cerveau qui a traduit « pelouse interdite » littéralement par forbidden lawn a peut-être vu trop de westerns, ou bien possède un sens moral aigu. On se dit aussi que cette traduction littérale est la preuve flagrante d’une méconnaissance de la langue et de la culture anglo-saxonnes. PELOUSE INTERDITE se traduit par KEEP OFF THE GRASS.
Le bilinguisme à la française se confond parfois avec bide-linguisme.