L’Etat, le Public, le Commun: trois notions à l’épreuve de la crise sanitaire

La crise sanitaire, tendanciellement aussi économique, sociale, morale, a mis au premier plan l'importance des services publics et révélé l'ampleur du conflit qui s'y développe. Contre l'alternative binaire de l'étatique et du commun, on essaye de montrer ici qu'il pourrait s'agir du champ dans lequel se joue la transformation de la politique et la résistance collective au «retour à l'anormal».

Le but de ce petit travail sera d’esquisser quelques réflexions de conjoncture sur l’articulation de trois notions qui occupent une place centrale dans le débat politique.[1] Elles ne nous écarteront pas de la situation de crise où nous sommes entrés, mais voudraient nous permettre, en dialogue avec d'autres, de voir plus clair dans les choix qu’elle va imposer. Cependant quelques préliminaires sont requis afin que la discussion ne revête pas un caractère trop académique.

 Apprendre dans la crise

D’abord, je veux souligner l’incertitude des temps. J’écris à la mi-mai, et notre ouvrage sera disponible au milieu de l'été… C’est très proche, et cela correspond à l’intention de mettre en circulation une diversité de propositions dans le moment même où elles sont appelées par l’intensité de la crise. Pourtant il sera peut-être déjà trop tard… Nous n’avons aucune certitude que ce que nous pensons aujourd’hui sera encore soutenable dans deux mois. Nous ne savons pas si et quand vont « s’arrêter » la pandémie et la crise sanitaire qu’elle engendre. Nous ne savons pas quels seront l’ampleur et les effets de la crise économique qui en découle. Nous ne savons pas quelles en seront les répercussions, en termes de souffrances et de destructions, mais aussi de protestations, de révoltes, de mouvements sociaux et politiques. Et pourtant c’est de tout cela que dépend la référence réelle des mots dont nous nous servons, et par conséquent leur sens.

Étrange situation, qui n’a pas que des inconvénients. Car cette indétermination est la condition sous laquelle, pour peu que nous en prenions la mesure et le risque, il devient possible de décrire une crise de dimension historique pour ce qu’elle est : non une simple « interruption » dans la vie d’une société, ou l’occasion d’un renversement du pouvoir, mais un changement peut-être radical du mode de changement lui-même, obligeant donc à parier sur des mutations inconnues, tout en rassemblant ce qu’on possède en fait d’expériences et d’analyses pour en imaginer les possibilités. C’est aux signes affleurant dans le temps présent de nous suggérer peu à peu les bonnes questions, plutôt qu’à nos théories ou nos prévisions d’avant la crise de nous en proposer déjà la réponse.

Le pari que je prends, c’est d’abord d’affirmer l’irréversibilité de la rupture qui est en train de se produire. Il n’y aura pas de retour à l’état antérieur. Je me fonde ici sur la fameuse formule inventée par Lénine en 1920 : « ceux d’en haut ne peuvent plus vivre (et gouverner) comme avant, et ceux d’en bas ne veulent plus vivre (être gouvernés) comme avant ». Je ne la prends pas comme une prophétie, mais comme la description d’un état de fait. La crise révèle des conditions qui sont devenues incompatibles avec une « reproduction » du régime antérieur, et dont font intégralement partie les rejets qu’il suscite chez les « gouvernés ». Elle survient dans une situation tendue à l’extrême, où le gouvernement de la société est devenu très problématique, que ce soit du point de vue de l’efficacité des techniques administratives, des modèles de croissance économique, de la « soutenabilité » des dettes, de la tolérance aux écarts de richesse et aux discriminations culturelles, ou de la légitimité des formes d’autorité. C’est pourquoi elle enclenche un processus de transition qui ne pourra plus être bloqué, mais dont les modalités et l’orientation restent indéterminées. Tout ce que nous pouvons affirmer c’est qu’il est gros d’autres institutions politiques, d’autres modes de travail et de vie en commun, d’autres croyances collectives et d’autres choix de valeurs. Comment les civilisations changent-elles dans l’histoire ? Au prix de quelles violences, de quelles inventions et de quelles conversions ? C’est la question à laquelle, comme d’autres générations avant nous, nous allons devoir nous confronter, et à laquelle il n’y a jamais eu de réponse unanime.

Ces grands mots étant lâchés, j’apporterai deux correctifs. Le premier, c’est que bien entendu des forces puissantes et organisées croient pouvoir continuer comme avant, mettre à profit le « choc » de la crise, comme dit Naomi Klein, pour accentuer et accélérer des changements qui étaient déjà à l’œuvre dans la période précédente. A l’horizon des appels au « redémarrage de l’économie » quel qu’en soit le coût humain, il n’est pas difficile d’identifier le projet d’un accélérationnisme néolibéral et d’imaginer les effets dévastateurs qu’il pourrait avoir. Beaucoup de ces tendances – qu’il s’agisse de financiarisation et d’endettement généralisé, de révolution dans la division du travail, de marchandisation de l’environnement - vont chercher à se réaliser, mais elle se heurteront à des obstacles tout aussi puissants qu’elles. Et par conséquent les conséquences ne seront pas une « reproduction élargie » du néo-libéralisme, bien qu’elles puissent être pires. En fait les forces dominantes du capitalisme doivent réinventer une stratégie de domination et un projet idéologique. Ce qui, pour elles-mêmes, comporte un risque. Et ne peut vraisemblablement avoir lieu sans de violents conflits internes, entre différentes « hégémonies ».

Un second correctif s’impose alors : la mondialisation dans sa forme actuelle produit une interdépendance sans précédent des économies et des sociétés, mais elle n’a pas du tout uniformisé les régimes politiques, égalisé les niveaux de prospérité, ou rapproché les traditions culturelles au sein du « système-monde ». Plus que jamais elle implique des polarités très fortes entre le Nord et le Sud comme entre l’Est et l’Ouest. Plus que jamais elle est susceptible d’engendrer des affrontements, éventuellement des guerres sur différentes « frontières ». Toute analyse d’une situation locale dépend ainsi de la place qu’elle occupe dans un champ de rapports géopolitiques instables. Ce qui nous reconduit au fait que le temps où nous sommes obligés de nous situer est fondamentalement grevé d’incertitude. La crise elle-même doit nous enseigner les moyens de l’affronter et de la traiter.

 Un maillon stratégique : la crise des services publics

Il me semble que ces considérations conduisent assez naturellement à essayer de définir pour l’analyse un maillon stratégique, cristallisant les problèmes présents au lieu même dans lequel nous sommes, et préfigurant des enjeux de plus longue durée. Il ne s’agit pas de politiser artificiellement des désarrois ou des engagements, mais de dégager la « politicité » immanente aux tensions institutionnelles, et par là-même d’enregistrer la coupure entre « l’avant » et « l’après » dans l’instant où elle se produit. Je pense que chez nous (en France, mais sans doute ailleurs également) ce maillon stratégique est constitué par le service public : crise du service public, fonction et fonctionnement du service public dans la crise, devenir des conflits dont il va, de plus en plus, être l’objet.

Ce qui frappe, évidemment, c’est le fait que toute la vie d’un pays, depuis son activité économique jusqu’à l’intimité de ses habitants, gravite autour de la qualité, des ressources et des insuffisances de son système de santé publique. Tout le monde est d’accord pour penser que la médecine fait irruption au centre de la politique, non seulement comme une institution chargée d’une fonction sociale indispensable, mais comme le service des services, celui dont l’interruption ou le mal-fonctionnement bloque tout, et qui par conséquent doit être préservé « quoi qu’il en coûte ». Du même coup se vérifie la pertinence de l’idée avancée par Michel Foucault lorsqu’il a proposé de repenser toute la politique, ou ses conditions de possibilité, en termes de biopolitique, pour qui le « faire vivre et laisser mourir » n’est pas un domaine particulier, mais le premier objet du gouvernement et le soubassement de tous les rapports de pouvoir. Cependant Foucault n’envisage pas vraiment les institutions médicales et sanitaires sous l’angle du service public et des contradictions qu’il comporte, en partie à cause de son attitude ambivalente envers les questions juridiques et, a fortiori, envers toute théorie de l’Etat semblant accréditer l’idée qu’il domine la vie sociale. Or c’est la nature exacte de la relation entre les politiques d’Etat (libérales, socialistes, néo-libérales), les formes historiques successives de l’Etat lui-même, et l’entretien quotidien de la société par les services publics, qui s’est trouvée mise en question par le « régime d’exception » sanitaire actuel. Et c’est le fait que la pression exercée sur les corps de soignants qui s’acquittent de ce service, ainsi que la dépendance réciproque aiguë et conflictuelle dans laquelle elle les a placés par rapport au gouvernement, soient venus frapper de plein fouet une institution en pleine révolte contre les pouvoirs publics, qui engendre un problème, dont on peut penser qu’il va commander « stratégiquement » toute la période à venir, à travers d’inévitables rapports de forces. Service public, pouvoirs publics, fonction publique, ordre public, finances publiques, tout cela gravitant autour du problème de la santé et des conditions de sa protection ou de ses usages, tel est, me semble-t-il, le nœud de questions sur lesquelles nous devons essayer de réfléchir pour articuler une urgence immédiate et une perspective de long terme. Mais avant d’en dire un peu plus, je voudrais préciser quelques points de définition et d’analyse concrète.

Premièrement, la santé est un « service » complexe, qu’on ne peut pas ramener aux seuls hôpitaux, même complétés par la médecine de ville : il ne fonctionne que s’il est étroitement couplé avec des activités productives et culturelles, dont l’ensemble s’étend quasiment à toute la société. Au premier rang desquelles figurent évidemment la recherche scientifique, l’industrie pharmaceutique et la technologie biomédicale, l’information statistique et démographique, mais aussi les transports spécialisés, les structures d’enseignement supérieur et professionnel, les organismes d’assistance et de secours populaire, les travaux de nettoyage ou de restauration accomplis par les désormais fameux « premiers de corvée », et ce qui n’est certainement pas le moindre, cette part des soins corporels et psychologiques assurée à domicile par des parent(e)s et des partenaires du « malade » qui gît en chacun de nous… Un service comme la santé publique est donc non pas une institution sectorielle, mais un « point de vue » sur la société tout entière, qui tisse des liens entre un très grand nombre de ses membres, en bref engendre du « commun ». On pourrait en dire autant, évidemment, d’autres services, en particulier l’éducation – mais peut-être pas au même degré. Ce qui m’amène au point suivant.

La définition des « services publics » par la fonction sociale qu’ils remplissent, le régime de droit des établissements qui les assurent, la modalité de leur financement, et leur incorporation ou non à la fonction publique, est une matière controversée, variable d’un pays et d’une période à l’autre. Venant après « l’âge d’or » de l’Etat national-social développé par les capitalismes réformistes au 20ème siècle, qui ont institué la « citoyenneté sociale » (T. H. Marshall) et l’ont placée au cœur de la citoyenneté politique, les politiques néo-libérales ont eu pour but de « rationaliser » leur mode de gestion, ainsi que de « privatiser » le plus grand nombre possible d’entre eux. Elles ont révolutionné « par en haut » les conditions de vie et de travail de la population, engendrant une énorme incertitude quant à la question de savoir quels services seraient intrinsèquement publics, « non privatisables ». Cette question est parallèle à celle des biens communs de la société (voire de l’humanité), qui lui est spontanément associée dans la conscience collective, mais elle peut en être dissociée si on avance un concept de « commun » distinct du « public » et même opposé à lui, comme le veulent aujourd’hui les théoriciens néo-communistes.[2] Je laisse provisoirement cette question de côté pour noter ceci qui me semble crucial : il y a une pluralité de services complémentaires, mais hétérogènes, de sorte que leur mode d’utilisation par l’Etat et, corrélativement, leur articulation avec la citoyenneté individuelle et collective sont divergentes, et même antinomiques. Je citerai deux exemples extrêmes dont la crise actuelle a en quelque sorte « testé » la qualité de fonctionnement : l’école, dont le « service » propre est l’enseignement ou la formation individuelle (mais qui vise aussi à la correction des inégalités d’origine sociale, et à l’institution de « l’égalité des chances ») et la police, dont le « service » propre est officiellement la sécurité et l’ordre public (donc la protection des citoyens contre leur propre indiscipline, avec toute la violence que recèle une telle notion, comme on le voit dans la mise en vigueur des règles de « distanciation sociale »). Ils suffisent à montrer que le rapport des services publics à l’Etat et à la société sont loin de poser les mêmes problèmes dans tous les cas. Ils sont cependant toujours essentiellement politiques, et non pas « techniques » ou « administratifs ». La phase néolibérale et les réactions de masse qu’elle cristallise illustrent l’effet de la situation politique sur la notion de service public. Ce qui doit nous intéresser ici est l’action en retour de la question des services publics sur la politique elle-même.

Enfin les services publics réels, historiquement constitués, sont le siège d’un conflit très aigu entre l’universalité et l’égalité. Il peut prendre plusieurs formes, de gravité inégale, mais toujours potentiellement déstabilisatrices. Or elles sont en train de franchir dans la crise sanitaire, avec ses conséquences économiques et sociales, un degré dans l’intolérable. Les citoyens « égaux en droits » ne le sont aujourd’hui ni devant la maladie ni devant les moyens mis en œuvre pour en protéger la société et qui font appel à la « solidarité nationale », quand ce n’est pas à l’union sacrée. On a pu observer que la différence des taux de contagion et de mortalité renvoie à des « comorbidités » qui ont une détermination de classe, déjà manifeste dans les espérances de vie extraordinairement inégales des adultes de différentes professions et niveaux de vie. A quoi vient s’ajouter l’inégalité structurelle des ressources médicales entre zones urbaines et périphériques. Ces inégalités sont encore plus frappantes du côté des règles de « l’état d’urgence sanitaire », puisque les salariés obligés de continuer à travailler au dehors et sans protection sont massivement des travailleurs manuels (souvent immigrés, parfois sans papiers), que les conditions du confinement dans des unités d’habitation exiguës s’avèrent insupportables ou inapplicables, et que le chômage forcé envoie d’ores et déjà aux « restos du cœur » la couche la plus démunie des intermittents et des précaires. La dimension symbolique autant que matérielle de la contradiction est particulièrement visible dans le cas des institutions que je présentais plus haut comme des figures antithétiques du service public : l’école et la police. La suspension des enseignements « présentiels » se traduit par le décrochage définitif des enfants des classes pauvres, auquel même le discours officiel est obligé de prêter attention. La pratique des contrôles s’accompagne dans les « quartiers » d’une perpétuation des violences racistes que le même discours, au contraire, s’efforce de camoufler. On peut rassembler tout ceci en inversant la formule dont je m’étais servi : le service public détruit le commun, et du même coup il contredit l’universalité qui, en régime républicain, constitue à la fois sa raison d’être et le ressort moral du travail de ses fonctionnaires. Cette contradiction est permanente, mais elle revêt une nouvelle intensité. Je voudrais essayer d’en interpréter le sens à la fois sur le plan des notions générales qui nomment la fonction historique du service public dans une société capitaliste comme la nôtre, et sur le plan de la dynamique politique ainsi amorcée au centre de la crise elle-même.

 L’Etat et le service public

La question de l’Etat, envisagée sous l’angle de son « retour », mais aussi sous l’angle de sa constitution formelle et matérielle, est brutalement redevenue la question centrale du débat politique. Donc aussi philosophique. Une alternative la domine, héritée des conflits idéologiques du 20ème siècle : elle pose que les interventions étatiques et les activités marchandes sont antithétiques les unes des autres (après quoi on peut évidemment rechercher leur complémentarité). Les déclarations que le Président Macron a été amené à faire en évoquant des « biens publics » qui ne peuvent pas comme tels relever des « lois du marché » en procèdent directement. Elles ont pu surprendre (voire inquiéter) venant d’un tel personnage, mais surtout elles signalent d’emblée l’existence d’une profonde ambiguïté, puisque le « non-marché » incarné par l’Etat et par les actions dont il est l’initiateur peut fluctuer entre des contenus aussi éloignés que l’investissement public, la nationalisation ou même la planification d’un côté, la gratuité de services correspondant à des « droits fondamentaux » de l’autre. Autrement dit ou bien une limitation de la concurrence et du profit, qui ne touche pas à la forme-marchandise, ou bien une abolition de cette forme même au nom d’autres valeurs. Que veut dire sortir des lois du marché dans une société et dans un monde où elles ont été généralisées ? Et quels instruments le permettent ?

Il ne serait pas difficile de montrer que des ambiguïtés tout aussi fondamentales affectent chacune des interrogations qui courent en ce moment à propos du « Léviathan » étatique moderne : qu’est-ce qui est « invariant » dans sa structure depuis les origines ? qu’est-ce qui au contraire aurait subi une transformation sous l’effet des révolutions de l’histoire contemporaine, consolidant les politiques sociales au sein même du capitalisme avant d’entreprendre de les démanteler, renforçant le caractère national de l’Etat avant de le décentrer progressivement vers des institutions supranationales ? Mais les ambiguïtés ne sont pas moindres pour ce qui concerne la relation des « gouvernants » et des « gouvernés » - dans laquelle on pourrait voir la structure élémentaire de l’institution politique de forme étatique, mais qui oscille suivant les rapports de forces et les héritages historiques entre l’autoritarisme et la démocratisation, le centralisme et le fédéralisme, ou l’autonomie pour les communautés territoriales. Je n’ai pas la prétention de rassembler les termes de toutes ces discussions dans quelques formules, mais je veux suggérer que la crise en cours les déplace et les oriente dans deux directions, qui l’une et l’autre font jouer au mode d’organisation et au fonctionnement des services publics une fonction stratégique. D’un côté se pose en termes nouveaux la question de la « police » (au sens de Jacques Rancière), c’est-à-dire celle des rapports étroits qui peuvent se nouer entre la nécessité de contraintes administratives pour organiser la fourniture de services universels, et les pratiques de normalisation et de contrôle « assujettissant » ceux qui accèdent à ces mêmes services. De l’autre se pose avec une insistance renouvelée la question de savoir si le « public » et le « commun » représentent une seule dimension de l’existence sociale, ou bien s’il convient de rechercher entre ces trois notions : l’étatique, le public, le commun, une articulation plus complexe et plus instable. L’une conduit à l’autre.

Commençons par la question de la « police ». Il y a certes quelque chose de paranoïaque dans les descriptions que de grands esprits nous offrent en ce moment d’une évolution irrésistible de « l’état d’exception » que représente le confinement (à terme relayé par le traçage informatique des individus, comme condition de la suspension du premier) vers une société de type totalitaire – celle-là même que, nous dit-on, le capitalisme aurait toujours eu le projet de mettre en place pour annihiler les résistances à son ordre économique, mais qui aurait attendu la rencontre d’une révolution technologique (le smartphone et les big data) et d’une catastrophe anthropologique (la pandémie) pour pouvoir enfin se mettre en place. Et cependant, au-delà des formes de moralisation et de discipline qui ont été historiquement, dans ce que j’ai appelé ailleurs l’Etat national-social, la contrepartie de l’acquisition des droits sociaux et de la protection contre les aléas de la vie économique, l’évolution vers ce que Deleuze avait appelé une « société de contrôle » est bien l’une des possibilités qu’ouvre la reconnaissance d’une menace endémique généralisée et sans fin prévisible contre la vie des individus. D’ailleurs elle existe déjà, sous des formes qui varient d’un pays et d’un régime politique à l’autre. Elle vient donner un contenu beaucoup plus oppressif à ce que nous pouvons considérer comme la formation étatique au sens large : une formation qui ne s’établit pas « au-dessus » ou « en dehors » de la société civile, mais se trouve avec elle dans un rapport d’interpénétration évolutif, parce que la fonction de l’Etat est d’organiser la société, en recherchant le « juste » équilibre (celui qui est tenable, défendable) entre la promotion de certains intérêts de classe, de genre, de race, de culture, et la proclamation d’un « droit aux droits » pour tous les sujets. Cette question d’organisation ou, comme disait Gramsci, d’hégémonie, est sans doute en train de changer de sens. Si toute la société doit être surveillée en même temps que protégée, et si des instances de gouvernement, prolongées par un réseau de services chargés de recenser, d’éduquer, de soigner, d’informer, d’assister, de placer, de repérer et de suivre les individus, font ainsi pénétrer l’Etat au sein de chaque « rapport social », alors le champ d’action du service public s’étend démesurément et le transforme en machine d’asservissement universel. Son rapport « normatif » (comme disent les philosophes) avec l’institution de la citoyenneté se trouve perverti et en fait anéanti. Mais cette difficulté ne se résout pas par un « retour aux principes » de l’Etat de droit, puisqu’elle a son origine dans ces principes mêmes. D’où l’intérêt et peut-être la nécessité de se tourner maintenant vers ce qui, idéalement au moins, semble constituer l’alternative radicale à une telle expansion ou « socialisation » continue de la fonction étatique, et qu’incarne dans les débats actuels la promotion de l’idée du « commun ».

 Du « commun » à l’effet de communauté politique

Je prendrai ces débats dans une formulation condensée, donc inévitablement simplifiée, pour faire bien ressortir l’opposition qui me semble cruciale entre une problématique binaire, dans laquelle le service public, perdant sa spécificité, est sommé de « choisir » entre l’appartenance à l’Etat et l’expression du commun, et une problématique qui lui confère une autonomie au moins relative, ou plutôt – car cette terminologie rappelant des débats anciens peut engendrer des équivoques – une spécificité irréductible et donc le statut d’un troisième terme.[3] Le fond de l’argumentation binaire, c’est au fond l’idée que la société possède des besoins « fondamentaux » (matériels, culturels) historiquement constitués et développés, dont la reconnaissance institue des droits eux-mêmes fondamentaux. Le conflit des idéologies politico-économiques engendre alors des tendances opposées à limiter autant que possible, ou au contraire élargir indéfiniment la sphère de ces besoins et de ces droits : libéralisme, socialisme ou solidarisme. Mais, pour ce qui nous concerne ici, le choix décisif oppose l’idée que l’Etat est par essence le représentant de la société et le porteur du « bien commun » à l’idée qu’il constitue quelque chose comme un « appareil de capture », usurpant une fonction dont les citoyens pourraient et devraient s’acquitter eux-mêmes, dans leur propre intérêt, en acquérant les compétences et en inventant les formes de gouvernement correspondant à cette mission. Le « public », dans ces conditions, n’a pas véritablement d’autonomie : ou bien il nomme la dimension sociale de l’Etat (ce que Léon Duguit appelait son « contenu matériel », opposé au « désordre social »)[4], ou bien il nomme la modalité sous laquelle la société devient une communauté, et celle-ci un corps politique auto-administré. On retrouve d’une certaine façon la vieille opposition entre les idées de souveraineté, de représentation, de médiation politique sans laquelle les individus et les groupes sociaux ne seraient pas capables de surmonter leurs conflits (Hobbes, Hegel, mais non pas Rousseau qui sur ce point se distingue), et d’autonomie, d’immanence, de capacité également répartie entre les citoyens quand il s’agit d’organiser leur propre vie (Proudhon et Marx, qui sur ce point se rejoignent). Et naturellement cette opposition peut être tranchée dans les deux sens, mais elle se conjugue aisément à la représentation (que je partage entièrement) d’une société dominée par des rapports d’exploitation et des mécanismes d’expropriation dont l’Etat se ferait, soit le serviteur zélé, soit le régulateur plus ou moins actif.

Or il me semble bien que l’expérience que nous sommes en train de faire nous oblige à sortir de ce binarisme trop simple. Elle autonomise la notion de service public, à la fois par rapport à l’étatique et par rapport au commun, et lui confère une spécificité, une conflictualité propre dont il faut rendre compte et peut-être, politiquement, savoir s’emparer collectivement. Non pas pour ériger une sphère juridico-politique autonome, mais plutôt pour y inscrire la concurrence même entre deux logiques, entre deux types de pouvoirs, l’un et l’autre nécessaires, mais l’un comme l’autre grevés de conflits qui s’étendent depuis le plan local et quotidien jusqu’à l’échelle internationale et potentiellement planétaire. Bien entendu cette expérience se fait dans l’urgence, mais je crois qu’elle ne se fait pas dans la sidération, ou dans l’oubli des situations qui l’ont précédée. Les « soignants » ont réussi à faire percevoir par la population ce qu’avait de « systémique » (sinon de prémédité) l’état d’impréparation, de pénurie, de mal-fonctionnement autoritaire, d’injustice et parfois de cruauté (pensons aux EHPAD) d’un service de la santé en voie de marchandisation et de privatisation accélérées. Du même coup ils ont constitué entre eux et autour d’eux un « commun », produit un effet de communauté qui n’est pas seulement moral ou sentimental, certainement pas dénué de contradictions (car il comporte lui aussi ses hiérarchies et ses inégalités), mais qui est profondément politique, conscient de ce qu’il doit exiger, des forces sur lesquelles il peut compter, et des valeurs morales qu’il doit défendre. Pour autant, il ne vise pas à substituer le commun à l’Etat. Il viserait plutôt à imposer à l’Etat - un Etat qui, dans la dernière période, s’était totalement consacré aux intérêts de la classe dominante, et même des couches les plus privilégiées de celle-ci - de servir le service public, y compris en retirant de l’économie de marché les ressources nécessaires, puis en les mobilisant de façon rationnelle, sous un contrôle démocratique. La conscience commune (et je la crois juste), c’est que service public a toujours besoin de l’Etat, depuis ses « sommets » jusqu’à ce qu’on se risquera à appeler « l’Etat d’en bas » (cet Etat que « nous sommes tous » : fonctionnaires d’exécution, soutiers de la fonction publique, et surtout « gouvernés » ou citoyens, dès lors que nous nous ingérons dans son fonctionnement et dans ses politiques).[5] Mais ce n’est pas que le service public appartient à l’Etat. Comme il ne peut en être un rouage ou une émanation, il doit s’en distinguer, même si c’est par des frontières imprécises et constamment contestées. Pour renforcer son autonomie, il a donc lui-même besoin que le « commun » s’organise, qu’il s’exprime et qu’il s’oppose à bon escient (ce qui ne veut pas dire dans un esprit de conciliation) aux pratiques de gouvernement. Arbitre des conflits à venir entre l’étatique et le commun, le service public est aussi l’enjeu de leur confrontation. Elle ne fait que commencer.

*

On l’aura compris, je ne décris pas un mouvement, pas plus que je ne dessine un programme. J’essaye de formuler une question qui serait à la fois de citoyenneté (une façon d’imaginer l’action en retour des gouvernés sur les gouvernants) et de civilité (une façon de développer les conflits à l’intérieur de la société en évitant leur détournement vers la guerre civile). J’attends de voir si cette formulation est utile, si elle est adéquate aux épreuves que nous allons traverser. Elle n’est nullement exclusive d’autres questions dont il faut débattre, que ce soit à propos du rôle économique de l’Etat et des transformations qu’il devrait subir, à propos de la « loi du marché » et de ses régulations ou de ses limites, à propos de nos modes de vie et de nos rapports à l’environnement naturel. Cependant j’ai tendance à croire qu’il ne faudrait pas l’éluder :  non seulement pour faire droit à des exigences qui s’expriment fortement dans la société, mais pour que la spécificité de la crise sanitaire ou, si l’on veut parler comme Foucault, de la « biopolitique », ne soit pas occultée dans la violence des troubles qui s’annoncent, et même y représente en permanence comme une boussole. Ce pourrait être l’une des conditions permettant de déranger la mortelle symétrie de l’autoritarisme technocratique ou policier et de la « colère » populiste, qu’elle se veuille de droite ou même de gauche, dont nous sommes aussi menacés.

                                                                                               20 mai 2020

 

[1] Contribution à l’ouvrage collectif Dessine-moi un pangolin, initié par la Revue Regards et coordonné par Pierre Jacquemain, Editions Au Diable Vauvert (à paraître août 2020). Tous droits de reproduction réservés.

[2] En dépit de leurs divergences, Antonio Negri et Michael Hardt (Commonwealth, Assembly), Pierre Dardot et Christian Laval (Commun) se rejoignent sur ce point.

[3] Je m’inspire en particulier de l’exposé remarquablement clair et argumenté de Pierre Dardot et Christian Laval dans Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, Paris 2014, p. 514 et suiv. : « Les services publics doivent devenir des institutions du commun ».

[4] Les transformations du droit public (1925), cité par Thomas Boccon-Gibod, Autorité et démocratie. L’exercice du pouvoir dans les sociétés modernes, L.G.D.J., Paris 2014.

[5] Voir Marc Pavlopoulos : « L’Etat c’est nous »,  https://blogs.mediapart.fr/mpavlopoulos/blog/120520/l-etat-c-est-nous

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