Éviter l’accoutumance à l’intolérable !

Les gesticulations scandaleuses des pouvoirs publics sur la mort de Steve soulèvent un grande émotion, un colère légitime. Comment passer d'un condamnation morale qui se limite à cibler des responsables à la remise en cause d'un système institutionnel qui produit cette violence ?

Le dernier rapport de l’IGPN sur la mort d’un jeune homme à Nantes , n’a fait qu’alimenter la suspicion vis à vis de la police, du ministère et des pouvoirs publics. C’est une réaction saine qui met en échec la propagande menée depuis des mois par le gouvernement et l’appareil répressif : la violence de la police est justifiée parce que c’est une violence légitime s’inscrivant dans le cadre de la loi. Pour dénoncer radicalement cette politique répressive , il ne suffit pas de s’en prendre à « l’incompétence de Castaner » ou la "méchanceté" des dirigeants ou des policiers , il ne suffit pas de demander un « bon usage » de la police « républicaine ». Ceux qui pensent qu’il suffirait de combattre un dysfonctionnement occasionnel lié à Macron oublient trop que la violence policière n’est pas une nouveauté même sans remonter aux morts du 17 octobre 1961 : il y a eu des morts, victimes de la violence policière sous Giscard , Chirac , Mitterrand et Hollande !

Ce qui s’est passé à Nantes lors de la fête de musique contre des personnes dont le seul délit est le tapage nocturne s’inscrit dans un contexte de banalisation de la violence policière : la répression des mouvements de Gilets jaunes a révélé la brutalisation des méthodes de maintien de l’ordre, mais aussi la faiblesse des réactions à cette évolution liberticide et antidémocratique. Une campagne médiatique plutôt bonne sur les mutilés, des affaires spectaculaires et scandaleuses comme celle de Geneviève Legay, n’ont pas créé une dynamique large de remise en cause de l’autoritarisme. Les gilets jaunes sont trop restés isolés alors qu’ils bénéficiaient d’un soutien large sur les revendications : le schéma classique répression-mobilisation élargie n’a pas fonctionné. Nous n’avons pas réussi à casser l’idée du monopole de la violence légitime et son corollaire : « être blessé fait partie du jeu, un risque que les manifestants prennent de leur plein gré ». Nous n’avons pas réussi à éviter l’accoutumance à l’intolérable : il n’est pourtant pas acceptable qu’il devienne dangereux d’exercer les droits fondamentaux !

La criminalisation des gilets jaunes n’est que le point d’arrivée de processus à l’œuvre dans la société depuis longtemps .

D’abord la brutalisation des rapports sociaux dans les entreprises : violence managériale que le procès de France Télécom révèle au grand jour, sanctions disciplinaires inédites comme celles qui frappe des personnel d’une EPHAD sanctionné pour maltraitance pour cacher les carences de l’institution, mais aussi la violence au quotidien de la précarisation et des « boulots de merde » …Violence justifiées car sanctionnant des fautes ou des insuffisances personnelles et niant leur dimension collective.

Violence aussi dans la société surtout vis à vis de fractions les plus fragiles : l’abandon des quartiers populaires et de leurs habitants ou encore plus récemment la réforme de l’assurance chômage qui prive des millions de personnes de leurs droits.

L’accumulation des lois sécuritaires (une vingtaine lors des 3 deniers mandats présidentiels ) a produit des modifications sensibles dans l’appareil d’Etat et conduit à un élargissement considérable des pouvoirs de la police ou des préfets aux dépends des droits des citoyen-ne-s et du rôle de la justice.Cette dernière a vu les rôle des procureurs ( qui ne sont pas des juges) accru, les procédures de plus en plus automatiques.

De façon générale -dans les jurisprudences du Conseil d’Etat par exemple- les exigences de sécurité définies par l’administration prennent le pas sur les respect des droits humains : les citoyens doivent se plier à l’arbitraire de l’administration ; Les dispositifs dits « antiterroristes » sont utilisés dans la criminalisation des mouvements sociaux : bien sur les discours de Castaner assimilant les actions sur les permanences de député-e -s à des « attentats » est une imbécillité mais ils révèlent cette instrumentalisation du terrorisme.

Dans ces conditions l’IGPN ne peut être que l’outil à cacher les violences policières parce qu’elle n’est qu’une composante de l’appareil policier. L’affaire de Steve comme sur Mantes (ou d’autres) témoignent de cela… ses critères de jugement sont le respect des règles du maintien de l’ordre telles qu’elles sont définies par la hiérarchie.

Nous devons défendre le droits pour toutes et tous de débattre des stratégies de maintien de l’ordre, il ne s’agit pas de techniques (affaire de spécialistes) mais de choix politiques : remettre en cause l’institution IGPN : sa composition doit comporter les syndicats mais aussi les associations de défense des droits humains, une délégation parlementaire pluraliste, le défenseur des droits … menons un débat public sur un projet : cet appareil d’État en dérive anti-démocratique doit être combattu, par des mesures précises au delà d’une condamnation morale dont Macron n’a rien à faire et qui se limite trop à un court moment d'émotion dans l'opinion publique  .

 

Nous devons mener le débat public sur les missions de la police pour apporter la sûreté aux citoyen-ne-s : recréer une police de proximité en lien avec la population, supprimer les dispositifs policiers qui génèrent des situation conflictuelles comme les BAC par exemple, instances démocratique de définition des politiques (pourquoi ne pas transformer les comités locaux de prévention de la délinquance ? et leur donner le pouvoir de fixer les priorité locales, mettre fin à la sous estimation des féminicides,des violences sur mineur ou des actes racistes...)

 

Il faut mener campagne pour l'abrogation des lois sécuritaires dans un contexte qui a changé et qui est peut être moins favorable aux tenants du libéral-sécuritaire. Dans l’immédiat exiger des parlementaires un bilan des ces dispositions ( jusqu’à présent les nouvelles lois sont prises sans évaluation des précédentes. C’est du rôle des parlementaires qui votent les lois ! Exigeons-le d’eux : pas d’évaluation publique, aucune confiance !

 

Exigeons que la justice fasse son travail et soutenons l’indépendance des juges. La demande de dessaisissement et de dépaysement de la part des juges d’instruction de Nantes doit être soutenue comme volonté de résister aux pressions locales.

 

Voilà des propositions que nous devons mettre dans le débat public pour reconstruire des perspectives qui nous sortent de la résignation et de l’absence d’action large sur ces sujets.

Mais ceci suppose que nous continuions à creuser le débat stratégique et inclure la dérive démocratique que nous connaissons ici dans un ensemble mondial comme le dit le texte POUR L’OUVERTURE D’UN DEBAT STRATEGIQUE « Le capitalisme a subi des mutations structurelles importantes : mondialisation, financiarisation des activités économiques, modifications technologiques et révolution de l'information et de la communication, modifications des appareils productifs... qui doivent nous obliger à une analyse de la société française actuelle dans son insertion internationale, avec des nouvelles formes de rapports salariaux, des extensions de la marchandisation , une marche vers l’autoritarisme et l’arbitraire et le recours à la tension internationale comme incitation aux réflexes grégaires. »

Etienne Adam

 

 

 

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