Chômage et précarité resteront ils un angle mort pour notre gauche ?

Chômage, précarité pauvreté sont, aujourd’hui plus que jamais, des enjeux centraux mais ils restent pourtant largement invisibles.

Crise sociale, quelle crise sociale ?

La crise sanitaire occulte une crise sociale qui joue pourtant un rôle dans la pandémie (voir la surmortalité du 9-3, les professions et emplois précaires particulièrement exposés, les inégalités face au covid...).

La presse s’est fait, un peu, l’écho de la crise sociale avec les « difficultés du confinement » pour les familles pauvres. Dans certains quartiers se profile pourtant une crise alimentaire liée à la chute des ressources pour des populations qui échappent largement à un système social qui révèle de plus en plus de « trous ». L’exclusion de centaines de milliers de chômeur-euses (effets des mesures appliquées dès novembre) n’a pas reçu une réponse à la hauteur. La gauche ferme les yeux devant l’économie informelle des exclus, elle n’a que peu de réponses pour les désalarié.es uberisé.es mais aussi d’autres formes de travail dit indépendant (les micro-entrepreneurs statut favorisé, recommandé, par Pôle Emploi).

Sur une autre question, celle du logement, nous sommes bien trop timides parce que nous ne mesurons pas le poids du logement dans les budgets populaires (près de 40 % pour certain.es) et que nous n’avons pas assez réfléchi à une politique qui rende possible et effectif le droit au logement : ceci impliquerait d’assumer le débat sur l’étalement urbain, sur la maison individuelle de propriétaire comme mode principal de logement, sur les dispositifs d’aide au logement et à la construction.

Du coup les associations actives sur ce terrain se retrouvent isolées et ne bénéficient que d’un soutien de principe. Si les « sans toit » bénéficient encore de mouvements de solidarité, tout le domaine du mal-logement, beaucoup moins spectaculaire, reste l’apanage des associations caritatives ou sociales dont les propositions sont trop eu relayées. Les associations les plus radicales sont enfermées dans leur terrain d’intervention et s’y enferment faute de partenaires politiques : une ancienne activiste du logement devient maire de Barcelone, on ne voit rien de tel en France.

Un lourd passif

Toutes ces situations dramatiques font « un petit tour et puis s’en vont » dans les grands médias : objet d’un traitement « exotique » comme les reportages sur les pays du Sud, ils n’entrent pas dans le débat public, dans le champ politique sérieux. Pourtant ces sujets sont souvent bien traités et devraient attirer des réactions indignées. Ce n’est pas le cas et la responsabilité de notre camp est capitale : la gauche, le mouvement ouvrier ne les reprennent pas comme enjeux centraux accentuant ainsi la distanciation entre ces populations et le reste du salariat, y compris les catégories qui sont la base sociale de nos organisations.

Depuis la mise en place de la stratégie du Capital dans les années 1970 fondée sur la restructuration des entreprises (éclatement de l’usine, sous-traitance, division du travail mondialisée, précarisation et chômage de masse …) le mouvement ouvrier peine à répondre. Les courants qui ont tenté d’offrir un cadre aux aspirations de l’insubordination ouvrière de cette époque ont été marginalisés au profit d’une stratégie de conquête du pouvoir gouvernemental pour restaurer un État providence idéalisé par le mythe des « 30 glorieuses ». Bien sûr, il y a des expériences et des débats dans le mouvement syndical sur la prise en charge des PME-TPE, sur de nouveaux types d’action dans les secteurs d’emplois précaires, des organisations de précaires sont expérimentées : mais tout cela reste trop marginal et ne fait pas partie du cœur de la stratégie revendicative. Les structures interpro. locales, de proximité se sont affaiblies alors qu’elles étaient le lieu principal du contact pour celles et ceux qui sont hors des boites syndicalisées. L’absence de droits dans un grand nombre de petites entreprises, qui regroupent une majorité de salarié.es, divise le salariat en de multiples sous-statuts.

La gauche institutionnelle au pouvoir n’a jamais pris en compte la situation de ces gens d’en bas. Pire encore ce sont des ministres de « gauche » qui ont engagé la chasse aux chômeur.euses avec l’aide des syndicalistes libéraux qui cogéraient l’UNEDIC avec le MEDEF. Ils ont laissé se dégrader les indemnisations en jouant sur les contradictions entre chômeur.euses, précaires, contrats aidés... et les salariés employés. Rappelons-nous qu’une majorité de ces derniers approuvent régulièrement dans les sondages les sanctions : c’est l’indice de l’acceptation du discours sur le chômeur responsable de son état tenu par les dirigeants économiques et politiques. Nombre de salarié.es veulent se distancier des chômeurs, se penser comme différents par peur de « tomber » dans cet enfer social.

Ce dernier point explique les difficultés à mobiliser pour ces exclus : ils ne sont pas populaires dans la base sociale des organisations. Pourtant les syndicats de lutte ont produit des revendications en termes de sécurisation professionnelle qui ne sont pas si éloignées de ce que demandent les associations de chômeurs ou les intermittents du spectacle. Pourtant le débat entre ces différentes forces n’a pas lieu en grande partie parce les syndicats comme la CGT ou Solidaires ou la FSU n’ont jamais pris la décision politique de porter leurs propositions à une bonne place dans le débat public.

Dans le syndicalisme, les questions du chômage restent trop l’exclusivité des experts dans des débats qui restent trop techniques : combien de militants, des responsables syndicaux maîtrisent les négociations UNEDIC ? Le fonctionnement de l’indemnisation, de l’UNEDIC ? Les enjeux de l’étatisation macronienne de l’assurance chômage ?

L’absence d’alternative de société contribue aussi faire du chômage un domaine à part. Celles qui devraient donner du sens, les organisations politique sont trop souvent suivistes vis à vis des syndicats là où il faudrait dynamiser le débat public pour contribuer à lutter contre la segmentation du salariat organisée par le Capital.

C’est de leur responsabilité avec les associations agissant sur le local, sur les quartiers, de modifier la représentation du chômeur fainéant, étranger et ennemi de « ceux qui se lèvent tôt » comme disait Sarkozy il y bien longtemps déjà.

S’appuyant sur une vision du monde fondée sur l’égalité et la fraternité, on peut combattre ce chacun pour soi qui oblige à écraser l’autre.

Construire un bloc social pour changer de système passe par des objectifs communs et la reconstruction d’une unité de classe. Ce n’est pas pour rien que nos dirigeants Macron ou Pénicaud mettent en avant une conception fantasmatique du chômage comme non-emploi absolu alors qu’aujourd’hui ce qui domine c’est le chômage à temps partiel de la précarité, le précaire dans une gestion à flux tendu est la meilleure variable d’ajustement. Mais la figure du précaire avec son double aspect chômeur et travailleur n’est pas suffisamment étrangère à l’employé pour alimenter son hostilité ; ce d’autant plus que la précarisation du CDI qu’ils ont mis en œuvre ces dernières années pourrait au contraire faciliter des rapprochements.

Le jour d’après la réforme Pénicaud

La crise économique et sociale ouverte par le confinement change les données.

D’abord l’usage massif du chômage partiel qui concerne la moitié des salarié.es du privé montre que la continuité des droits (et même du contrat de travail qui n’est que suspendu) est possible. Nombre de personnes font l’expérience d’un emploi en discontinu sécurisé. Les syndicats et les organisations politiques devraient se saisir de cette expérience pour avancer leurs propositions d’une réforme solidaire et alternative de l’assurance chômage.

La loi « choisir son avenir professionnel » et ses décrets se heurtent à la réalité et se révèlent inapplicables et nuisibles. Les notes récentes de l’UNEDIC du 23 avril sur « les effets du Covid-19 sur l’Assurance chômage » et celle de la DARES « situation sur le marché du travail durant la crise sanitaire » dressent un constat d’échec de cette réforme.

Elle devait – par une meilleure gestion étatisé -permettre des économies sur le dos des chômeurs : la situation financière n’a jamais été aussi mauvaise avec un surcoût de 1 milliard€ par semaine dû au financement du chômage partiel, des millions de dépenses supplémentaires sont générées par les prolongations d’indemnisation. Ces mesures sont l’effet de décisions politiques prises par le gouvernement pour éviter de voir 12 à 13 millions de personnes pointer à Pôle Emploi. On voit tout de suite que l’étatisation de l’assurance chômage la subordonne aux priorités de politiques publiques qui échappent au contrôle démocratique.

Cette réforme devait réduire la précarité et surtout freiner l’usage des emplois de très courte durée : là encore les chiffres de la DARES montrent l’échec. Apparemment la baisse des inscriptions de demandeurs d’emploi en activité réduite alors que celles des chômeur.euses à temps complet augmentent semble indiquer un recul de la précarité. Mais cette baisse signifie le report des chômeurs vers des demandes d’emplois plus complets et le découragement de celles et ceux que, depuis novembre, les mesures de durcissement de l’accès à une allocation ont découragé.

Par contre, la conjoncture actuelle le montre clairement, notre modèle social dont les vertus protectrices sont découvertes et vantées par Macron laisse de côté celles et ceux de plus en plus nombreux que l’assurance chômage ne couvre pas : des millions de personnes ne peuvent se procurer les biens élémentaires malgré les actions de solidarité qui se sont multipliées.

Pénicaud doit rejoindre les poubelles de l’histoire.

Il est l’heure de mettre à l’ordre du jour un nouveau domaine de protection sociale : un droit à l’emploi et au revenu complété par un droit à la formation pour éviter de produire de nouvelles relégations.

Quelques pistes

Dans l’urgence il n’y a pas de réponse unique.

Il faut abroger toutes les dispositions de la réforme de Pénicaud : il ne suffit pas de retarder à septembre prochain les dispositifs qui devaient entrer en application au 1er Avril. Il faut abroger avec effet rétroactif celles du 1er novembre 2019 : ceci devrait permettre de ne pas supprimer ou réduire les allocations de près de la moitié des demandeur.euses d’emploi et de fournir immédiatement des ressources à plusieurs centaines de milliers. Il faut aussi abroger le décret scélérat du 28 décembre 2018 qui aggrave considérablement contrôles et sanctions, véritable machine à exclure (après la période de suspension des contrôle aujourd’hui les sanctions vont reprendre de plus belle comme le montre les signalements faits aujourd’hui par certains agents de Pôle Emploi).

L’expérience de cette crise comme de la précédente montre qu’il faut revenir sur le tabou des cotisations : celles-ci doivent augmenter et faire contribuer les entreprises qui bénéficient de la sous-traitance en accaparant la valeur produite par les salariés de toute la chaîne de valeur.

Mais cela ne suffit pas : les contrats très courts, les petits temps partiels, les « indépendants » sans revenus, les chômeurs de très longue durée à l’ASS ou au RSA ne peuvent rester avec un revenu de survie à la moitié du seuil de pauvreté.

Un objectif s’impose tout de suite pour ne pas rester à la traîne des associations caritatives qui ne se satisfont pas de l’aumône de 150€ du gouvernement : nous devons exiger qu’il n’y ait pas de minimum social en dessous du seuil de pauvreté soit 1180€.

Bien évidemment ces minima doivent être individuels et non par foyer comme aujourd’hui, et ils doivent ouvrir droit à un versement différentiel si les allocations chômage lui sont inférieures. Cela veut dire le doublement du RSA, l’alignement des autres minima sociaux sur le nouveau montant du RSA, la création donc d’un vrai revenu minimum inconditionnel.

Pour financer ces mesures transitoires (en attendant la mise en place d’une sécurisation pour toutes et tous) il faut mobiliser la redistribution fiscale : utiliser le CICE, la flat Tax, et pourquoi pas un lourd emprunt forcé sur les dividendes.

On entend les hurlements de la droite et du patronat les oppositions polies mais fermes de LREM, et les prudences de la gauche molle, sur la trappe à inactivité.

Nous y voyons nous un outil pour revaloriser ces professions du bas de l ‘échelle dont tout le monde paraît reconnaître aujourd’hui l’utilité sociale. On nous dit que le gouvernement ne peut rien faire sur les bas-salaires, que seul le patronat peut les augmenter. Avec une telle revalorisation et parallèlement à une nécessaire augmentation du SMIC ces mesures pour les plus pauvres soulageront la pression pour prendre n’importe quel emploi à n’importe quelles conditions.

Voilà de quoi récréer de l’unité entre chômeur.euses, précaires et salarié.es au bas de l’échelle... et même au-dessus. Voilà de quoi préparer une réforme radicale garantissant une sécurisation pour toute et tous.

Tout le monde pourra voir que c’est un pas vers un autre rapport au travail, un autre rapport à l’entreprise, un pas dans la réduction du rapport de subordination.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.